Un cri strident s'échappe de la salle de fitness du Dignity Health Sports Park. L'entraînement est terminé et, tandis que la plupart des joueurs de LA Galaxy rejoignent leur bolide sur le parking, l'un d'entre eux soulève des poids. Et ça s'entend. En ouvrant la porte de la salle, nous apercevons Zlatan Ibrahimovic, le visage marqué. Essoufflé, il salue le Hollandais Dennis te Kloese, manager général du club.

Ibrahimovic (avec un clin d'oeil) : " Tu crois que je suis vieux, Dennis ? "

Te Kloese : " Tu ne vas quand même pas prétendre que tu es un gamin ".

Ibrahimovic : " N'empêche que je marque encore au moins 20 buts par saison. "

Te Kloese : " Même sur une jambe, tu marquerais. "

Ibrahimovic : " En effet. C'est pourquoi je continue à jouer. Tant que je marque, on est dans l'ère Zlatan. "

Et le voilà reparti pour une nouvelle série d'exercices. " J'en ai pour une heure. Après, on pourra parler ", dit-il.

Au-dessus du lot

Pour patienter, Te Kloese nous offre le café dans son bureau. " Zlatan est sûr de lui et les Américains adorent cela ", dit-il. " Il ne doute de rien et il le montre clairement. C'est tout à fait normal pour les Américains, surtout dans le sport de haut niveau.

Aux Pays-Bas, on dit aux gens de rester simples parce qu'ils sont déjà suffisamment fous comme cela. A Los Angeles, on leur dit que c'est mieux de faire dans la démesure que d'être considéré comme quelqu'un de normal.

Et puis, Zlatan fait ce qu'il dit, et ça a toute son importance. Il est arrivé ici pour montrer qu'il était toujours dans le coup. Et il est largement au-dessus du lot. En dehors du terrain, il est très important aussi, bien sûr. Il touche énormément de monde via ses réseaux sociaux. "

Un peu plus tard, Ibrahimovic arrive en sifflotant. Short en lin, les mains dans les poches, sneakers, hoodie coloré. Quel contraste avec le joueur dont la carrière semblait terminée, il y a deux ans, lorsqu'il s'est blessé au genou à Manchester United. Mais il a travaillé comme un possédé pour revenir.

" Quand je suis revenu, je n'étais plus à mon aise ", dit-il. " Ça m'a fait réfléchir. Je me suis dit que je devais trouver un endroit où je pouvais continuer à faire ce que j'avais fait pendant toute ma vie : jouer au football en prenant du plaisir. LA Galaxy m'a offert cette chance, dans un environnement tout neuf pour moi. Je pouvais repartir de zéro et reconstruire. "

Pas pour l'argent

Il ne l'a pas fait pour l'argent. Son premier salaire à Los Angeles était de 1,3 million d'euros alors qu'à Manchester United, la dernière saison, il avait touché 24 millions. Aujourd'hui, il gagne plus de cinq millions par an mais au cours de sa première saison aux Etats-Unis, il ne faisait même pas partie des Designated Players, les trois joueurs par club autorisés à gagner plus que le salaire maximal autorisé.

Au LA Galaxy, ce privilège était accordé à l'ailier français Romain Alessandrini (ex-Olympique Marseille) et au médian mexicain Jonathan dos Santos (Villarreal). Ibrahimovic voulait d'abord montrer ce dont il était encore capable. Il serait toujours temps par la suite de revoir son contrat à la hausse. Il savait qu'il y arriverait.

Car Zlatan, c'est Zlatan. La seule chose qu'il craignait, c'étaient les terrains synthétiques, à cause de son genou. Six des vingt-quatre clubs de MLS jouent encore sur des pelouses artificielles. Au cours de sa première saison, Ibrahimovic a fait l'impasse sur ces matches.

" Maintenant, il n'y a plus de problème ", dit-il. " J'ai évité ces pelouses pendant un certain temps par précaution, jusqu'à ce que je sois sûr de mon genou. Maintenant, je joue sans arrière-pensée. C'est très important pour moi à l'heure actuelle. Je ne veux pas me retrouver dans une situation difficile. La rééducation m'a permis de constater une nouvelle fois combien j'étais heureux de pouvoir jouer au football. J'ai compris que je voulais faire cela jusqu'à ce que je n'y arrive plus du tout.

A une condition : je veux rester performant. Me traîner sur le terrain, ce n'est pas pour moi, je n'y arriverais pas. Mais tant que je parviens à faire la différence, le monde du football n'est pas débarrassé de moi. Le foot a fait de moi un homme heureux jusqu'à la moelle. Dans ma tête, je suis encore un gamin. On peut dire que je suis comme le vin rouge : plus je vieillis, meilleur je suis. "

Prophète et ambianceur

Il y a un peu plus d'un an, Ibrahimovic a réussi une entrée en fanfare en Major Soccer League. Il y a d'abord eu cette page de publicité dans le LA Times, où il annonçait sa venue comme un cadeau aux citoyens : Dear Los Angeles, You're welcome. Une semaine plus tard, il effectuait ses débuts face au Los Angeles FC. Six minutes à peine après son entrée au jeu, il égalisait d'une volée spectaculaire. Et dans le temps additionnel, il couronnait sa prestation en inscrivant le but victorieux de la tête (4-3).

" Des débuts à la Zlatan ", dit-il. " Tout le monde se demandait ce que j'allais faire. Moi aussi. Je ne savais pas trop comment mon genou réagirait au terme d'une longue période de rééducation. Les fans se demandaient s'ils verraient le Zlatan qu'ils connaissaient. On avait beaucoup parlé de mon arrivée, tous les yeux étaient braqués sur moi. En plus, c'était le derby. J'avais confiance en moi, comme toujours. Encore fallait-il que mon corps suive. C'était la seule question que je me posais. Et on a eu la réponse sur le terrain. "

Depuis, le public américain a eu l'occasion de découvrir Ibrahimovic sous toutes ses coutures. Sur le terrain, il inscrit des buts miraculeux. En dehors, il assure l'ambiance. A la télévision, les producteurs de shows l'adorent. Il s'y produit aux côtés de personnages populaires comme Jimmy Kimmel, James Corden et Ellen DeGeneres. Il y joue les prophètes, fait une danse de Fornite ou répond aux questions la bouche pleine de marshmallows.

Zlatan Ibrahimovic : " Je veux jouer jusqu'à ce que je n'en sois plus capable. A une condition : rester rentable. Je ne veux pas me traîner sur le terrain. ", BELGAIMAGE
Zlatan Ibrahimovic : " Je veux jouer jusqu'à ce que je n'en sois plus capable. A une condition : rester rentable. Je ne veux pas me traîner sur le terrain. " © BELGAIMAGE

" Je trouve ça chouette ", dit-il. " Sur le plateau, je suis moi-même. Zlatan. Si les gens aiment ça, tant mieux. Et si d'autres n'aiment pas, ce n'est pas grave. Chacun a le droit de penser ce qu'il veut. Donc moi aussi. J'ai toujours essayé de créer les conditions qui me rendent heureux. En tant que footballeur et en tant qu'homme. "

Une plus-value énorme

D'un point de vue sportif, pour sa première saison en MLS, Ibrahimovic a inscrit 22 buts et délivré 10 assists en 27 matches. Cela n'a pas suffi à son équipe pour participer aux play-offs pour le titre. Pourtant, à LA Galaxy, on se dit heureux de pouvoir compter sur le showman suédois. " L'arrivée de Zlatan nous a boostés sur tous les plans ", dit Chris Klein, président du club le plus souvent champion des Etats-Unis.

" Un joueur de son niveau apporte une plus-value à l'équipe. De plus, sa mentalité et son rayonnement conviennent parfaitement au club. Il travaille toujours très dur pour tirer le meilleur de lui-même et du potentiel de l'équipe. En dehors du terrain aussi, il nous apporte une plus-value énorme. Je veux dire qu'avec son caractère, Zlatan est LA. D'autant qu'en plus, il est sympathique.

Il va trouver ça terrible mais il est beaucoup plus sympa et plus modeste que je le pensais initialement. Il parle avec tout le monde : les employés du club, les fans, les sponsors, les journalistes... Il sait quel impact il peut avoir et il est prêt à répondre aux aspirations les plus élevées. Zlatan, c'est un atout et il nous apporte bien plus que ce nous avions espéré. "

Confronté à ces éloges, Ibrahimovic sourit légèrement. Puis il hausse les épaules. " C'est chouette que le président dise cela. Mais je ne fais pas cela pour qu'on dise que je suis un brave gars. C'est tout simplement dans mon caractère mais ça, c'est le meilleur côté : je n'ai pas besoin de faire semblant, je dois juste être moi-même. Surtout envers les fans. J'ai toujours trouvé normal de leur apporter quelque chose. Ce sont eux qui me supportent, me motivent, me donnent l'adrénaline.

Ici, je peux me promener plus tranquillement en rue qu'en Europe mais les Américains aiment aussi faire des photos et demander des autographes. Pas de problème pour moi. Je ne sors pas en rue pour qu'on me reconnaisse mais je ne vais jamais ignorer les gens non plus. Je reste le même en toutes circonstances. "

Le torse bombé

L'Ajax en sait quelque chose. En 2001, un jeune Suédois de 19 ans débarquait, le regard fier et le torse bombé. Ibrahimovic garde de bons souvenirs de ces trois ans à Amsterdam, sa première aventure à l'étranger. " L'Ajax aura toujours une place à part dans mon coeur, même si les débuts n'ont pas été faciles ", dit-il. Dès le premier jour, on m'a comparé à Marco van Basten. Je ne vous dis pas la pression... Mais je n'ai jamais été déstabilisé. Je savais que j'avais du talent et ce que j'avais à faire : travailler dur, sans me laisser envahir par la pression.

C'est comme ça que j'ai évolué. C'était la première partie de mon histoire. De plus, j'avais choisi le bon club à ce stade de ma carrière. La formation, la philosophie du club, les équipiers... Tout était d'un très haut niveau. Je conseillerais à tous les jeunes talentueux de commencer leur carrière à l'Ajax. C'était le cas à mon époque, ils avaient cette réputation bien avant cela et c'est toujours le cas. C'est ça qui fait la force de ce club : sa philosophie fonctionne depuis longtemps. Incroyable le nombre de grands joueurs qu'il a formés."

Ibrahimovic ne se souvient pas seulement de l'aspect sportif. " Je me souviens encore qu'en 2010, j'ai affronté l'Ajax avec l'AC Milan en Ligue des Champions. Après la mi-temps, nous sommes remontés sur le terrain à l'ArenA et les hauts-parleurs diffusaient une chanson de Bob Marley. On n'entendait ça qu'à Amsterdam. Tout le stade chantait, c'était fantastique. L'ambiance de l'Ajax et d'Amsterdam est vraiment particulière. J'en garde un excellent souvenir. "

On ne le comparait pas seulement à Van Basten. Son comportement de rebelle inquiétait tout le monde. " Les gens de l'Ajax ont fait preuve de patience avec moi. Ils étaient un peu obligés car ils m'avaient payé très cher. On ne fait pas une croix comme ça sur un joueur aussi cher. On ne parlait que de moi et de Mido. On disait qu'on était des bad boys, qu'on avait une mauvaise mentalité.

Je m'en fichais complètement. Vraiment, leur avis ne m'intéressait pas. Je suis resté moi-même. Je n'allais pas adapter mon comportement pour les beaux yeux de gens qui ne me connaissaient pas. Jamais. Où que j'aille, je suis sûr de moi. Je suis comme ça, depuis tout petit. Même si, à l'époque, j'ai soufflé le chaud et le froid sur le terrain. Mais mon caractère, lui, n'a pas changé. "

Ajax : la foi et le talent

Au cours des dernières semaines, Ibrahimovic s'est à nouveau beaucoup intéressé à l'Ajax. De Californie, il a suivi attentivement l'ascension européenne du club hollandais. " C'est l'Ajax que nous voulons voir : une équipe qui joue avec foi et a du talent, avec beaucoup de jeunes formés au club. Personne ne donnait la moindre chance à l'Ajax face au Real. Mais en croyant en leurs possibilités et en jouant leur jeu quel que soit l'adversaire, ils ont fourni une grand prestation.

A l'époque où j'étais à l'Ajax, déjà, nous nous adaptions le moins possible au jeu de l'adversaire. L'Ajax ne doit pas faire cela. Jamais ! Ce style de jeu l'a amené très loin et chaque joueur sait ce qu'il doit faire. Alors, il faut s'y tenir. Même quand on n'est pas considéré comme favori. "

Pendant des années, Ibrahimovic a pris part au bal des champions. " Pas mal pour un gars dont certains Hollandais disaient qu'il n'était pas suffisamment bon", dit-il. Mais la coupe, il ne l'a jamais remportée. Cela ne lui manque-t-il pas ? " Je ne suis pas du genre à ressasser le passé. Je suis satisfait de ce que j'ai atteint et de ce que je vais encore gagner. Je suis un homme heureux. Je profite pleinement du présent et le calendrier ici est plus calme qu'en Europe car on ne joue pas en semaine. Cela me laisse du temps pour profiter de Los Angeles et de ma famille.

Mais je continue à approcher le sport comme je l'ai toujours fait : celui qui travaille dur est récompensé. Ce n'est pas une question d'âge. Plus les gens disent que je suis vieux, mieux je me porte. A condition de continuer à marquer. En fait, il n'y a que deux conclusions possibles : soit je suis trop fort pour la MLS, soit la MLS n'est pas suffisamment forte. Si je suis champion en fin de saison, les gens pourront choisir l'option qui leur convient. Et c'est très bien comme ça."

Muraille de Chine

Dennis te Kloese nous l'avait déjà dit plus tôt dans la journée : Ibrahimovic ne fait jamais les choses à moitié. " Je pense que dès qu'il aura le sentiment de ne plus jouer à son niveau, il arrêtera ", dit le directeur technique de LA Galaxy. " Zlatan n'est pas du genre à accepter la moindre chute de rendement. Un niveau insuffisant ne lui correspond pas et ne correspond pas à sa carrière. Il veut être en forme, agressif et bien jouer. Il n'y a pas besoin de le lui dire, il est comme ça.

Zlatan est toujours aussi possédé : dur au duel, il parle beaucoup avec l'adversaire et fait tout pour gagner. Ça impressionne ses adversaires. Dans les duels individuels, on voit que les autres ont énormément de respect pour lui. Ce n'est pas non plus le genre de gars à qui on donne un coup sans en payer les conséquences. C'est un mur. Une muraille de Chine. "

Te Kloese a connu Ibrahimovic lorsqu'il est arrivé au LA Galaxy, à la fin de l'année dernière. " Je sais l'image qu'on a de lui à l'extérieur mais je peux vous assurer qu'il est très facile de travailler avec Zlatan. A condition d'être honnête avec lui et de respecter ses engagements. Il est d'accord avec tout ce dont il pense que c'est bon pour l'équipe, pour le club et pour lui. Mais s'il a l'impression qu'on joue avec ses pieds, il y a un problème : la porte se referme et je pense que c'est pour toujours. Pour moi, c'est très bien. Et puis, il y a cette façon exceptionnelle de s'exprimer. C'est un spectacle à lui tout seul. C'est pourquoi il convient si bien à LA Galaxy. Ici, tout le monde aime le spectacle. Donc, tout le monde aime Zlatan. "

Zlatan a la cote auprès des supporters., BELGAIMAGE
Zlatan a la cote auprès des supporters. © BELGAIMAGE

Partout où LA Galaxy débarque, la Zlatanmania remplit les stades. Pour combien de temps encore ? Quand on aborde son avenir, il perd pour la première fois sa grimace. Une chose est certaine : " Je n'imagine pas la vie sans football. Ma vie actuelle est très claire, bien balisée. Je ne suis pas habitué à autre chose. Que ferais-je plus tard après le petit déjeuner ? Je n'en sais rien. Donc je veux encore jouer, être heureux balle au pied. Vous voyez un gamin fou de joie dans un grand magasin de friandises ? Ce gamin, c'est moi quand je suis sur un terrain de football. "

Chris Klein, BELGAIMAGE
Chris Klein © BELGAIMAGE
Dennis te Kloese, BELGAIMAGE
Dennis te Kloese © BELGAIMAGE
Un cri strident s'échappe de la salle de fitness du Dignity Health Sports Park. L'entraînement est terminé et, tandis que la plupart des joueurs de LA Galaxy rejoignent leur bolide sur le parking, l'un d'entre eux soulève des poids. Et ça s'entend. En ouvrant la porte de la salle, nous apercevons Zlatan Ibrahimovic, le visage marqué. Essoufflé, il salue le Hollandais Dennis te Kloese, manager général du club. Ibrahimovic (avec un clin d'oeil) : " Tu crois que je suis vieux, Dennis ? " Te Kloese : " Tu ne vas quand même pas prétendre que tu es un gamin ". Ibrahimovic : " N'empêche que je marque encore au moins 20 buts par saison. " Te Kloese : " Même sur une jambe, tu marquerais. " Ibrahimovic : " En effet. C'est pourquoi je continue à jouer. Tant que je marque, on est dans l'ère Zlatan. " Et le voilà reparti pour une nouvelle série d'exercices. " J'en ai pour une heure. Après, on pourra parler ", dit-il. Pour patienter, Te Kloese nous offre le café dans son bureau. " Zlatan est sûr de lui et les Américains adorent cela ", dit-il. " Il ne doute de rien et il le montre clairement. C'est tout à fait normal pour les Américains, surtout dans le sport de haut niveau. Aux Pays-Bas, on dit aux gens de rester simples parce qu'ils sont déjà suffisamment fous comme cela. A Los Angeles, on leur dit que c'est mieux de faire dans la démesure que d'être considéré comme quelqu'un de normal. Et puis, Zlatan fait ce qu'il dit, et ça a toute son importance. Il est arrivé ici pour montrer qu'il était toujours dans le coup. Et il est largement au-dessus du lot. En dehors du terrain, il est très important aussi, bien sûr. Il touche énormément de monde via ses réseaux sociaux. " Un peu plus tard, Ibrahimovic arrive en sifflotant. Short en lin, les mains dans les poches, sneakers, hoodie coloré. Quel contraste avec le joueur dont la carrière semblait terminée, il y a deux ans, lorsqu'il s'est blessé au genou à Manchester United. Mais il a travaillé comme un possédé pour revenir. " Quand je suis revenu, je n'étais plus à mon aise ", dit-il. " Ça m'a fait réfléchir. Je me suis dit que je devais trouver un endroit où je pouvais continuer à faire ce que j'avais fait pendant toute ma vie : jouer au football en prenant du plaisir. LA Galaxy m'a offert cette chance, dans un environnement tout neuf pour moi. Je pouvais repartir de zéro et reconstruire. " Il ne l'a pas fait pour l'argent. Son premier salaire à Los Angeles était de 1,3 million d'euros alors qu'à Manchester United, la dernière saison, il avait touché 24 millions. Aujourd'hui, il gagne plus de cinq millions par an mais au cours de sa première saison aux Etats-Unis, il ne faisait même pas partie des Designated Players, les trois joueurs par club autorisés à gagner plus que le salaire maximal autorisé. Au LA Galaxy, ce privilège était accordé à l'ailier français Romain Alessandrini (ex-Olympique Marseille) et au médian mexicain Jonathan dos Santos (Villarreal). Ibrahimovic voulait d'abord montrer ce dont il était encore capable. Il serait toujours temps par la suite de revoir son contrat à la hausse. Il savait qu'il y arriverait. Car Zlatan, c'est Zlatan. La seule chose qu'il craignait, c'étaient les terrains synthétiques, à cause de son genou. Six des vingt-quatre clubs de MLS jouent encore sur des pelouses artificielles. Au cours de sa première saison, Ibrahimovic a fait l'impasse sur ces matches. " Maintenant, il n'y a plus de problème ", dit-il. " J'ai évité ces pelouses pendant un certain temps par précaution, jusqu'à ce que je sois sûr de mon genou. Maintenant, je joue sans arrière-pensée. C'est très important pour moi à l'heure actuelle. Je ne veux pas me retrouver dans une situation difficile. La rééducation m'a permis de constater une nouvelle fois combien j'étais heureux de pouvoir jouer au football. J'ai compris que je voulais faire cela jusqu'à ce que je n'y arrive plus du tout. A une condition : je veux rester performant. Me traîner sur le terrain, ce n'est pas pour moi, je n'y arriverais pas. Mais tant que je parviens à faire la différence, le monde du football n'est pas débarrassé de moi. Le foot a fait de moi un homme heureux jusqu'à la moelle. Dans ma tête, je suis encore un gamin. On peut dire que je suis comme le vin rouge : plus je vieillis, meilleur je suis. " Il y a un peu plus d'un an, Ibrahimovic a réussi une entrée en fanfare en Major Soccer League. Il y a d'abord eu cette page de publicité dans le LA Times, où il annonçait sa venue comme un cadeau aux citoyens : Dear Los Angeles, You're welcome. Une semaine plus tard, il effectuait ses débuts face au Los Angeles FC. Six minutes à peine après son entrée au jeu, il égalisait d'une volée spectaculaire. Et dans le temps additionnel, il couronnait sa prestation en inscrivant le but victorieux de la tête (4-3). " Des débuts à la Zlatan ", dit-il. " Tout le monde se demandait ce que j'allais faire. Moi aussi. Je ne savais pas trop comment mon genou réagirait au terme d'une longue période de rééducation. Les fans se demandaient s'ils verraient le Zlatan qu'ils connaissaient. On avait beaucoup parlé de mon arrivée, tous les yeux étaient braqués sur moi. En plus, c'était le derby. J'avais confiance en moi, comme toujours. Encore fallait-il que mon corps suive. C'était la seule question que je me posais. Et on a eu la réponse sur le terrain. " Depuis, le public américain a eu l'occasion de découvrir Ibrahimovic sous toutes ses coutures. Sur le terrain, il inscrit des buts miraculeux. En dehors, il assure l'ambiance. A la télévision, les producteurs de shows l'adorent. Il s'y produit aux côtés de personnages populaires comme Jimmy Kimmel, James Corden et Ellen DeGeneres. Il y joue les prophètes, fait une danse de Fornite ou répond aux questions la bouche pleine de marshmallows. " Je trouve ça chouette ", dit-il. " Sur le plateau, je suis moi-même. Zlatan. Si les gens aiment ça, tant mieux. Et si d'autres n'aiment pas, ce n'est pas grave. Chacun a le droit de penser ce qu'il veut. Donc moi aussi. J'ai toujours essayé de créer les conditions qui me rendent heureux. En tant que footballeur et en tant qu'homme. " D'un point de vue sportif, pour sa première saison en MLS, Ibrahimovic a inscrit 22 buts et délivré 10 assists en 27 matches. Cela n'a pas suffi à son équipe pour participer aux play-offs pour le titre. Pourtant, à LA Galaxy, on se dit heureux de pouvoir compter sur le showman suédois. " L'arrivée de Zlatan nous a boostés sur tous les plans ", dit Chris Klein, président du club le plus souvent champion des Etats-Unis. " Un joueur de son niveau apporte une plus-value à l'équipe. De plus, sa mentalité et son rayonnement conviennent parfaitement au club. Il travaille toujours très dur pour tirer le meilleur de lui-même et du potentiel de l'équipe. En dehors du terrain aussi, il nous apporte une plus-value énorme. Je veux dire qu'avec son caractère, Zlatan est LA. D'autant qu'en plus, il est sympathique. Il va trouver ça terrible mais il est beaucoup plus sympa et plus modeste que je le pensais initialement. Il parle avec tout le monde : les employés du club, les fans, les sponsors, les journalistes... Il sait quel impact il peut avoir et il est prêt à répondre aux aspirations les plus élevées. Zlatan, c'est un atout et il nous apporte bien plus que ce nous avions espéré. " Confronté à ces éloges, Ibrahimovic sourit légèrement. Puis il hausse les épaules. " C'est chouette que le président dise cela. Mais je ne fais pas cela pour qu'on dise que je suis un brave gars. C'est tout simplement dans mon caractère mais ça, c'est le meilleur côté : je n'ai pas besoin de faire semblant, je dois juste être moi-même. Surtout envers les fans. J'ai toujours trouvé normal de leur apporter quelque chose. Ce sont eux qui me supportent, me motivent, me donnent l'adrénaline. Ici, je peux me promener plus tranquillement en rue qu'en Europe mais les Américains aiment aussi faire des photos et demander des autographes. Pas de problème pour moi. Je ne sors pas en rue pour qu'on me reconnaisse mais je ne vais jamais ignorer les gens non plus. Je reste le même en toutes circonstances. " L'Ajax en sait quelque chose. En 2001, un jeune Suédois de 19 ans débarquait, le regard fier et le torse bombé. Ibrahimovic garde de bons souvenirs de ces trois ans à Amsterdam, sa première aventure à l'étranger. " L'Ajax aura toujours une place à part dans mon coeur, même si les débuts n'ont pas été faciles ", dit-il. Dès le premier jour, on m'a comparé à Marco van Basten. Je ne vous dis pas la pression... Mais je n'ai jamais été déstabilisé. Je savais que j'avais du talent et ce que j'avais à faire : travailler dur, sans me laisser envahir par la pression. C'est comme ça que j'ai évolué. C'était la première partie de mon histoire. De plus, j'avais choisi le bon club à ce stade de ma carrière. La formation, la philosophie du club, les équipiers... Tout était d'un très haut niveau. Je conseillerais à tous les jeunes talentueux de commencer leur carrière à l'Ajax. C'était le cas à mon époque, ils avaient cette réputation bien avant cela et c'est toujours le cas. C'est ça qui fait la force de ce club : sa philosophie fonctionne depuis longtemps. Incroyable le nombre de grands joueurs qu'il a formés." Ibrahimovic ne se souvient pas seulement de l'aspect sportif. " Je me souviens encore qu'en 2010, j'ai affronté l'Ajax avec l'AC Milan en Ligue des Champions. Après la mi-temps, nous sommes remontés sur le terrain à l'ArenA et les hauts-parleurs diffusaient une chanson de Bob Marley. On n'entendait ça qu'à Amsterdam. Tout le stade chantait, c'était fantastique. L'ambiance de l'Ajax et d'Amsterdam est vraiment particulière. J'en garde un excellent souvenir. " On ne le comparait pas seulement à Van Basten. Son comportement de rebelle inquiétait tout le monde. " Les gens de l'Ajax ont fait preuve de patience avec moi. Ils étaient un peu obligés car ils m'avaient payé très cher. On ne fait pas une croix comme ça sur un joueur aussi cher. On ne parlait que de moi et de Mido. On disait qu'on était des bad boys, qu'on avait une mauvaise mentalité. Je m'en fichais complètement. Vraiment, leur avis ne m'intéressait pas. Je suis resté moi-même. Je n'allais pas adapter mon comportement pour les beaux yeux de gens qui ne me connaissaient pas. Jamais. Où que j'aille, je suis sûr de moi. Je suis comme ça, depuis tout petit. Même si, à l'époque, j'ai soufflé le chaud et le froid sur le terrain. Mais mon caractère, lui, n'a pas changé. " Au cours des dernières semaines, Ibrahimovic s'est à nouveau beaucoup intéressé à l'Ajax. De Californie, il a suivi attentivement l'ascension européenne du club hollandais. " C'est l'Ajax que nous voulons voir : une équipe qui joue avec foi et a du talent, avec beaucoup de jeunes formés au club. Personne ne donnait la moindre chance à l'Ajax face au Real. Mais en croyant en leurs possibilités et en jouant leur jeu quel que soit l'adversaire, ils ont fourni une grand prestation. A l'époque où j'étais à l'Ajax, déjà, nous nous adaptions le moins possible au jeu de l'adversaire. L'Ajax ne doit pas faire cela. Jamais ! Ce style de jeu l'a amené très loin et chaque joueur sait ce qu'il doit faire. Alors, il faut s'y tenir. Même quand on n'est pas considéré comme favori. " Pendant des années, Ibrahimovic a pris part au bal des champions. " Pas mal pour un gars dont certains Hollandais disaient qu'il n'était pas suffisamment bon", dit-il. Mais la coupe, il ne l'a jamais remportée. Cela ne lui manque-t-il pas ? " Je ne suis pas du genre à ressasser le passé. Je suis satisfait de ce que j'ai atteint et de ce que je vais encore gagner. Je suis un homme heureux. Je profite pleinement du présent et le calendrier ici est plus calme qu'en Europe car on ne joue pas en semaine. Cela me laisse du temps pour profiter de Los Angeles et de ma famille. Mais je continue à approcher le sport comme je l'ai toujours fait : celui qui travaille dur est récompensé. Ce n'est pas une question d'âge. Plus les gens disent que je suis vieux, mieux je me porte. A condition de continuer à marquer. En fait, il n'y a que deux conclusions possibles : soit je suis trop fort pour la MLS, soit la MLS n'est pas suffisamment forte. Si je suis champion en fin de saison, les gens pourront choisir l'option qui leur convient. Et c'est très bien comme ça." Dennis te Kloese nous l'avait déjà dit plus tôt dans la journée : Ibrahimovic ne fait jamais les choses à moitié. " Je pense que dès qu'il aura le sentiment de ne plus jouer à son niveau, il arrêtera ", dit le directeur technique de LA Galaxy. " Zlatan n'est pas du genre à accepter la moindre chute de rendement. Un niveau insuffisant ne lui correspond pas et ne correspond pas à sa carrière. Il veut être en forme, agressif et bien jouer. Il n'y a pas besoin de le lui dire, il est comme ça. Zlatan est toujours aussi possédé : dur au duel, il parle beaucoup avec l'adversaire et fait tout pour gagner. Ça impressionne ses adversaires. Dans les duels individuels, on voit que les autres ont énormément de respect pour lui. Ce n'est pas non plus le genre de gars à qui on donne un coup sans en payer les conséquences. C'est un mur. Une muraille de Chine. " Te Kloese a connu Ibrahimovic lorsqu'il est arrivé au LA Galaxy, à la fin de l'année dernière. " Je sais l'image qu'on a de lui à l'extérieur mais je peux vous assurer qu'il est très facile de travailler avec Zlatan. A condition d'être honnête avec lui et de respecter ses engagements. Il est d'accord avec tout ce dont il pense que c'est bon pour l'équipe, pour le club et pour lui. Mais s'il a l'impression qu'on joue avec ses pieds, il y a un problème : la porte se referme et je pense que c'est pour toujours. Pour moi, c'est très bien. Et puis, il y a cette façon exceptionnelle de s'exprimer. C'est un spectacle à lui tout seul. C'est pourquoi il convient si bien à LA Galaxy. Ici, tout le monde aime le spectacle. Donc, tout le monde aime Zlatan. " Partout où LA Galaxy débarque, la Zlatanmania remplit les stades. Pour combien de temps encore ? Quand on aborde son avenir, il perd pour la première fois sa grimace. Une chose est certaine : " Je n'imagine pas la vie sans football. Ma vie actuelle est très claire, bien balisée. Je ne suis pas habitué à autre chose. Que ferais-je plus tard après le petit déjeuner ? Je n'en sais rien. Donc je veux encore jouer, être heureux balle au pied. Vous voyez un gamin fou de joie dans un grand magasin de friandises ? Ce gamin, c'est moi quand je suis sur un terrain de football. "