Vienne, 10 juin 2018, Hôtel Ritz-Carlton, 13 heures. Maik Barthel, le conseiller de longue date de Robert Lewandowski, est assis dans le lobby. Il attend son collègue Pinhas Zahavi, connu partout sous le nom de Pini. Les deux hommes doivent discuter.
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Vienne, 10 juin 2018, Hôtel Ritz-Carlton, 13 heures. Maik Barthel, le conseiller de longue date de Robert Lewandowski, est assis dans le lobby. Il attend son collègue Pinhas Zahavi, connu partout sous le nom de Pini. Les deux hommes doivent discuter. Zahavi (76 ans) est un poids lourd du football mondial. Le journal anglais The Observer l'a qualifié de "premier et seul super agent". Mais pour Barthel, l'homme est un problème sérieux depuis des semaines : son principal client, Lewandowski, s'est laissé séduire par Zahavi. L'agent israélien et l'international polonais ont fomenté un plan. Zahavi, un dur négociateur, doit délivrer l'attaquant de son contrat au Bayern, contrat qui court jusqu'en juin 2021. Par tous les moyens. Le joueur veut quitter le Bayern, de préférence pour le Real. Zahavi doit exercer un maximum de pression sur le Bayern. C'est sa spécialité. Un an plus tôt, Zahavi a aidé le Brésilien Neymar à quitter le Barça au profit du PSG alors qu'il venait de prolonger son bail en Catalogne jusqu'en juin 2022. Une clause de départ assortie de 222 millions a résolu le problème: le PSG a payé et a obtenu l'avant. Le contrat de Lewandowski ne comporte pas de clause similaire. Donc, Zahavi doit mettre Barthel de son côté. À Vienne, il joue la carte du charme : il l'invite au stade Ernst Happel pour le match Autriche-Brésil, l'ultime test des Sud-Américains avant la Coupe du monde. Mais Barthel ne cède pas : le Bayern n'acceptera aucun chantage, même de son meilleur joueur. Après Vienne, Zahavi se remanifeste. Ça devient plus dur. Dans ses sms, il reproche à Barthel de n'avoir négocié aucune clause de départ lors du transfert de Lewandowski de Dortmund au Bayern, puis lors de sa prolongation de contrat à Munich. Barthel renchérit : pour lui, le Bayern n'acceptera pas. Ce qui se vérifie. Mais qui est donc celui qui a agacé les pontes du Bayern pendant des semaines ? Ces 40 dernières années, Zahavi est devenu un virtuose dans l'art de monter les footballeurs grassement payés contre leurs collègues, leur entraîneur ou leurs dirigeants. Si rupture il y a, Zahavi case le joueur dans un autre club, qui résout tout grâce à son argent. C'est ainsi qu'il a fait fortune. Zahavi sait comment faire passer ses messages. Cette fois, il s'est servi de Sport Bild : " Robert sent qu'il a besoin d'un changement et d'un nouveau défi ", déclare Zahavi fin mai : " Les responsables du Bayern sont au courant. " L'histoire fait la une. L'incendie est allumé. Zahavi a conclu son premier transfert à la fin des années '70. Ses relations avec de riches propriétaires de clubs en Russie, dans le monde arabe et en Europe centrale sont aussi légendaires que son absence totale de scrupules. Il est aussi mêlé à des reprises de clubs et à des transferts douteux de talents mineurs. Si l'ampleur de son réseau tape à l'oeil, Zahavi lui-même est quasi invisible. Un fantôme. Le dernier portrait rédigé sur lui date de douze ans et n'a pu révéler le montant des sommes avec lesquelles il jongle, pas plus que les canaux par lesquels transite son argent. Les documents de Football Leaks, d'où proviennent les sms envoyés à Barthel, offrent une meilleure vision de son empire. Les sociétés qui lui appartiennent, ou qu'il gère, sont généralement situées dans des paradis fiscaux : Gibraltar, Malte, Chypre, les Iles Vierges. Il a également possédé une société au Luxembourg. Zahavi s'associe souvent à d'autres ténors du secteur, comme l'agent anglo-iranien Kia Joorabchian, le Portugais Jorge Mendes ou le Macédonien Fali Ramadani, qui lui ouvre les portes du marché du sud-est européen. Zahavi affirme être surtout actif en Amérique du Sud et en Angleterre. Il est épaulé juridiquement par un cabinet au Brésil et un autre en Israël. Ils ont du pain sur la planche. Il y a deux ans, le magazine Der Spiegel et le réseau European Investigative Collaborations (EIC) ont déjà parlé du milieu douteux des managers. Beaucoup d'entre eux font verser leurs honoraires par des canaux occultes à des sociétés qui ont deux points communs : un siège dans un paradis fiscal et une structure opaque. Zahavi est un exemplaire particulier de ce cosmos : alors que les autres ont des staffs imposants, l'Israélien fait son show seul. Il conclut une affaire d'une poignée de mains. Mais dès qu'on lui pose des questions embêtantes, il se fait menaçant. La justice et le fisc se sont intéressés aux millions avec lesquels Zahavi jongle. Jamais ils n'ont pu prouver la moindre entorse. Les Football Leaks révèlent la présence en Angleterre d'un enquêteur particulièrement coriace au département fraude fiscale et offshore. L'homme a pisté Zahavi pendant des années en Premier League. Les documents font état d'impôts personnels de 12,5 millions de £ et de dépenses de société de près de cinq millions. L'enquête a été suspendue en avril 2017. Ça relève de la magie. Comme il l'a écrit, Zahavi passe plus de la moitié de l'année à Londres. L'impôt maximum est de 45 % en Angleterre. Zahavi devrait déclarer les revenus générés dans le monde entier au fisc britannique. Mais il ne le fait pas. Il a trouvé un accord avec les Anglais pour payer ses impôts en Israël. Zahavi possède un appartement à Tel Aviv, même s'il n'y passe que sporadiquement. Il met à profit l'accord israélo-britannique qui permet au contribuable de déclarer ses revenus dans le pays où se trouve " le centre de ses intérêts vitaux ". Soit Israël. Pourtant, le centre de ses activités en est éloigné. Il est à Gibraltar. À quelques rues du port, un immeuble abrite un Trust et une société de services répondant au nom de Finsbury. Plusieurs sociétés se dissimulent derrière. Il y a Gol International et Gol Football. Enregistrées à Gibraltar. Une troisième s'appelle Gol Luxembourg et était sise au Grand-Duché. Zahavi affirme qu'elle n'existe plus. L'homme est discret. Même ses partenaires d'affaires ne connaissent pas son réseau. En 2012, le Werder Brême a conclu un contrat avec Gol Luxembourg, qui a reçu 300.000 euros pour l'intervention de Zahavi dans la location de Kevin De Bruyne, propriété de Chelsea. Pini Zahavi a réalisé le deal le plus spectaculaire de sa vie il y a un an et demi. Le 23 juillet 2017, dix jours avant le transfert de Neymar au PSG, les patrons du club parisien ont appris que Zahavi allait épauler le père Neymar à la table des négociations. Son contrat stipule le versement de 10,7 millions d'euros. Si Neymar prolonge son contrat d'un an, jusqu'en 2023, l'agent perçoit deux millions de plus... Zahavi utilise deux ou trois téléphones portables. Outre une carte de crédit, il n'a besoin de rien d'autre pour travailler d'un continent à l'autre. Mais cette méthode de travail ne permet pas de tenir une comptabilité digne de ce nom. " Les commissions de Zahavi sont négociées par GSM, contrat par contrat " observe Jorge Mendes, autre poids lourd du milieu. Difficile d'en retrouver une trace écrite dans ces conditions. Zahavi a royalement profité d'un modèle présent depuis des années en football : le TPO, le Third-Party Ownership. En pratique, des investisseurs rachètent au club A des parts sur les droits de transfert d'un joueur prometteur. Quand sa valeur marchande grimpe, ils exigent qu'on le vende au club B. De nombreux clubs sont ainsi devenus dépendants d'investisseurs, ce qui a amené la FIFA à interdire cette pratique à partir de mai 2015. Quelques investisseurs conseillés pendant des années par Pini Zahavi se dissimulent derrière une firme du nom de Leiston Holdings Limited, sise aux Iles Vierges, qui n'imposent pas les rentrées engrangées en dehors de son territoire. Comme Gibraltar. Certaines affaires ont permis de multiplier l'investissement en un rien de temps. En outre, lors de ces TPO, on verse fréquemment des honoraires à sept chiffres dans un paradis fiscal. Un cas illustre parfaitement ces transactions douteuses : le cas du footballeur serbe Lazar Markovic (24 ans), qui appartient au FC Liverpool. En avril 2012, alors que Markovic était majeur depuis quelques semaines, Leiston Holdings a acheté la totalité de ses droits de transferts au Partizan Belgrade. Le prix : sept millions d'euros. Un an plus tard, en juin 2013, l'attaquant est transféré au Benfica Lisbonne. Les Portugais versent 6,25 millions d'euros à Leiston mais ne s'assurent que la moitié des droits de transfert de Markovic. L'année suivante, en juillet 2014, Markovic rejoint Liverpool pour 25 millions d'euros. La moitié revient à Benfica, le reste à Leiston. En deux ans, l'investissement de sept millions en a déjà généré 18,75 dans les Caraïbes. Un montant net. Une filiale de la FIFA se penche sur tous les transferts internationaux. Le département Intégrité de la FIFA est présidé par Kimberly Morris. Elle a suivi ces affaires de très près tout en dépendant du bon vouloir des clubs, dans ses recherches. Et ce bon vouloir est très limité. Le transfert de Markovic à Benfica a toutefois éveillé les soupçons de Morris. En mars 2014, elle envoie un courriel aux dirigeants du Partizan, demandant " un bref rapport sur leurs liens avec Leiston ". Elle exige aussi de voir le contrat passé entre le Partizan et la société. Le secrétaire général fournit le document mais il ne satisfait pas Morris. Elle envoie un deuxième courriel. Elle veut maintenant savoir s'il " existe un lien entre Leiston Holdings Ltd et Monsieur Pinhas Zahavi. " Elle demande encore si le Partizan " a conclu un autre accord à propos de ce transfert ou en général avec Monsieur Pinhas Zahavi. " Morris s'arrête là. Pourtant, elle était sur la bonne piste, comme le démontrent les documents de Football Leaks. Leiston a en effet établi deux autres contrats suspects. Le 3 mai 2012, quelques jours après l'acquisition des droits de transfert de Markovic, Leiston a convenu un versement de 250.000 euros avec Sport&More, une société établie dans l'état de New York. Derrière cette firme, le manager serbe Nikola Damjanac. Sa contribution supposée : il aurait aidé Leiston à acheter les droits de transfert de Markovic. Suivre les flux d'argent des firmes de Zahavi donne le tournis. Bien que Sport&More ait été un partenaire dans le deal, Damjanac demande plus tard à Leiston de verser les 250.000 euros à une firme de Malte. Son nom : Lian Sports. Un des représentants de Zahavi dans les Balkans travaille pour cette société. L'Israélien l'appelle " my guy ". Ce n'est pas tout. Le 3 mai 2012, toujours dans l'affaire Markovic, Damjanac signe un autre contrat, cette fois au nom d'une entreprise répondant au nom de Goldline, située à Chiasso, en Suisse. Leiston doit verser deux millions à Goldline. Le motif ? Soutien dans l'achat des droits de transfert du footballeur Markovic. Pourquoi Leiston Holdings, conseillée par Zahavi, doit-elle céder plus de 30 % des sept millions investis à deux firmes appartenant au même conseiller ? Ni Pini Zahavi, ni Nikola Damjanac, ni Lian Sports, ni Leiston Holdings ne se sont exprimés. En outre, Zahavi a concocté de nombreux TPO, pour des millions, au profit de Leiston. Parmi eux, au moins une affaire concerne des footballeurs mineurs. Danilo Pantic avait seize ans le 29 mars 2013 quand Leiston a acquis la moitié de ses droits de transfert. Comme Markovic, le jeune médian est issu du Partizan Belgrade. Leiston a payé 1,7 million d'euros mais pas à la caisse du club serbe. Non : à deux entreprises dont le siège social se trouve à Nevis, une des îles d'Inde occidentale : TXL Investments et SNR Limited. L'argent a atterri dans une banque de La Vallette, à Malte. Ce n'est pas fini : la SNR a versé 500.000 euros à une firme dénommée Leary Invest, aux Îles Vierges, et 170.000 euros à la société Guanta Gold, sise à Belize, en Amérique centrale. Finalement, la somme de 1,7 million payée par Leiston a été distribuée à quatre autres sociétés, toutes situées dans des paradis fiscaux. Détail piquant : tant TXL que SNR étaient alors contrôlées par un directeur de Lian Sports, à Malte, la société qui est aussi impliquée dans le cas Markovic. Aucune personne impliquée n'a dit à quelles fins l'argent avait été versé.Copyright Der Spiegel