C'est comme si un ovni avait atterri au nord de Valence. Protégée par des murs, une gigantesque structure en béton est érigée sur un ancien terrain industriel. Les contours de cet immense stade ovale sont visibles, mais les travaux dans lesquels 100 millions d'euros ont été injectés sont à l'arrêt depuis dix ans. Ironiquement, on laisse entendre que Valence possède désormais sa propre Sagrada Família. Ce stade non terminé, situé à 15 minutes en voiture de l'actuel Mestalla, est une relique de l'énorme crise qui, au début de cette décennie, a frappé le championnat d'Espagne.
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C'est comme si un ovni avait atterri au nord de Valence. Protégée par des murs, une gigantesque structure en béton est érigée sur un ancien terrain industriel. Les contours de cet immense stade ovale sont visibles, mais les travaux dans lesquels 100 millions d'euros ont été injectés sont à l'arrêt depuis dix ans. Ironiquement, on laisse entendre que Valence possède désormais sa propre Sagrada Família. Ce stade non terminé, situé à 15 minutes en voiture de l'actuel Mestalla, est une relique de l'énorme crise qui, au début de cette décennie, a frappé le championnat d'Espagne. Pour la plupart des suiveurs, qui ne veulent rien rater du duel Messi- Ronaldo et qui se demandent qui, du Real ou du Barça, s'emparera des écussons en mai, il n'y a pas grand-chose de changé : l'Espagne occupe, la plupart du temps, la première ou la deuxième place au ranking UEFA, et l'équipe nationale a remporté successivement l'EURO 2008, la Coupe du monde 2010 et l'EURO 2012. On pourrait donc croire que l'industrie du football est florissante. Mais, au début des années 2010, il n'en est rien. Les icônes Lionel Messi et Cristiano Ronaldo forment, avec le Clásico, les arbres qui cachent la forêt d'un championnat qui ne se porte pas très bien. Un euphémisme. Beaucoup de clubs font face à des dettes énormes qui, accumulées, atteignent des milliards d'euros. D'anciens clubs traditionnels vacillent. Et lorsqu'ils ne peuvent plus payer les salaires astronomiques réclamés par les joueurs, ceux-ci s'en vont chercher leur bonheur dans des championnats rivaux comme la Premier League. Depuis l'Europe, les critiques fusent. On reproche de plus en plus au football espagnol de survivre aux frais du contribuable. Salamanque, notamment, est déclaré en faillite, et Andrés Iniesta allonge 420.000 euros pour éviter que le même sort funeste ne s'abatte sur son ancien club, Albacete. À Málaga, un cheikh promet de construire un nouveau complexe d'entraînement, mais quelques années plus tard, les mauvaises herbes ont bien poussé sur le terrain qui avait été envisagé, et les joueurs font appel aux tribunaux pour réclamer leurs salaires impayés. Dans les deux plus hautes divisions nationales, la moitié des clubs ont demandé un échelonnement des paiements, car la faillite menaçait. Au sein de la ligue, on accepte difficilement l'attitude du FC Barcelone et du Real Madrid, qui font bande à part et réduisent le championnat d'Espagne à un duel de titans. Les droits télés ne sont pas vendus collectivement, mais individuellement. Il y a donc des différences énormes, et les deux ténors s'emparent de la moitié du butin de la télévision. Ils semblent considérer le championnat national comme un mal nécessaire qui leur permet de se qualifier pour la Ligue des Champions. En pratique, cela revient à dire que le Real Madrid empoche dix fois plus de droits télés que, Grenade, par exemple. En agissant de la sorte, il affaiblit la concurrence. Il n'y a aucune solidarité, aucune vision commune pour développer et vendre conjointement le championnat, comme cela se produit par exemple en Premier League. Pour ne rien arranger, l'image du championnat est encore davantage écornée lorsque des scandales de corruption et de matches truqués éclatent au grand jour, et lorsque le président de la fédération fait uniquement parler de lui pour des faits négatifs. Les nouvelles font état d'une baisse alarmante du nombre d'abonnés, et celui qui aurait prédit, à ce moment-là, que la Liga enregistrerait des bénéfices de plus de trois milliards d'euros en 2019 grâce à une stratégie de marketing à l'échelle mondiale, aurait été pris pour un fou. Le changement est apparu avec l'arrivée d'un homme, en 2013 : Javier Tebas (57 ans). Un Costaricien de naissance qui a des racines à Huesca, en Espagne. Cet avocat, supporter du Real, avait prévenu une dizaine de clubs qu'il envisageait de briguer la présidence de la Liga en 2013. Un homme haut en couleurs, dont la vie romanesque a déjà fait l'objet d'un film, mais qui s'est aussi illustré par ses prises de position tranchées au niveau politique et qui a été impliqué dans le parti d'extrême-droite New Force dans les années 1980. Le patron du football espagnol fait pleinement usage de la liberté d'expression et tient régulièrement des propos qui choquent. Tebas est réputé pour ses prises de position controversées, qu'il mélange parfois avec des concepts politiques. Selon lui, si la Catalogne devenait indépendante, des équipes comme le Barça et l'Espanyol devraient créer leur propre championnat. Elles ne seraient plus les bienvenues dans le championnat d'Espagne. Au fil des ans, Barcelone, l'Inter Milan et Manchester City déposent plainte en justice après avoir été agressés verbalement par Tebas, mais ce dernier fait aussi parler de lui pour ses prises de position contre l'avortement et des incitations à voter à droite. L'ancien entraîneur Javier Clemente a même comparé le dirigeant au patron d'un camp de concentration nazi. Lorsqu'il est devenu le big boss du championnat d'Espagne, Tebas s'est empressé de critiquer la fédération espagnole. Tebas a le soutien de 32 des 42 clubs espagnols des deux divisions supérieures, qui en ont marre de la mauvaise gestion de la fédération et qui le mandatent pour obtenir plus de pouvoirs pour la Liga. Comme en Angleterre, la fédération doit s'en tenir à la formation des arbitres et des entraîneurs, et laisser la commercialisation du football aux instances qui sont en charge d'organiser le championnat. Lors de sa prise de fonction, Tebas promet qu'il n'hésitera pas à faire le grand nettoyage et à débarrasser le foot espagnol de ses pommes pourries, à la base des scandales de corruption. Les incidents à caractère raciste ou violent sont sévèrement réprimés. D'un point de vue économique, l'objectif est de faire du championnat d'Espagne une compétition attractive et équilibrée, qui pourrait être vendue dans le monde entier, selon l'exemple du football anglais. Tebas n'hésite pas à placer le Barça et le Real face à leurs responsabilités. Aussi longtemps qu'ils s'évertuent à affaiblir la concurrence, en signant des accords insensés concernant les droits télés, la Liga ne deviendra jamais un produit attractif susceptible d'être vendu de l'Alaska à l'Australie. On décide alors de vendre les droits collectivement et d'imaginer une clef de répartition sociale qui élargirait la base du championnat et la rendrait plus solide par rapport aux années de crise. Parfois, il se comporte de façon autoritaire, par exemple en menaçant de retirer les accréditations de presse aux journalistes qui poseraient des questions aux joueurs autres que celles concernant exclusivement le football. Néanmoins, on ne peut nier que la Liga est devenue florissante sous la direction de Tebas, qui a réussi à inverser rapidement le courant. Afin de conquérir le marché asiatique, il impose des coups d'envoi plus précoces, afin que les matches puissent être diffusés en prime-time en Chine et en Inde. Des bureaux sont ouverts à Pékin, Shanghaï, Singapour, New Delhi et Dubaï. Des employés du département compétition sont installés au Japon, en Corée du Sud, en Indonésie et au Vietnam. La Liga compte désormais 400 membres du personnel qui, outre l'Europe et l'Asie, sont également actifs en Afrique du Sud, au Nigeria, aux États-Unis et au Mexique. Partout à travers le monde, la Liga possède un réseau de " business-scouts " qui explorent les marchés étrangers afin de dénicher des sponsors et des contrats télés. Aucun détail n'est négligé pour apposer une signature propre. L'objectif est que les téléspectateurs puissent reconnaître endéans les trois minutes, uniquement sur base de l'angle de vue des caméras et de la technologie utilisée, qu'il s'agit d'un match de première division espagnole. C'est pour cette raison que des spidercams ont été installées dans les stades et que l'on utilise un logiciel qui permet aux téléspectateurs de voir des ralentis à 360 degrés, depuis la perspective du joueur. " Nous voulons démontrer aux fans que la Liga représente bien plus que de beaux matches de football, nous produisons des spectacles ", dit Tebas, qui signale que le championnat doit évoluer rapidement afin de remporter la lutte face à la concurrence de la Premier League, de la Formule 1 et d'autres spectacles online qui pénètrent dans les 14 millions de foyers espagnols qui ont accès à l'internet rapide. La Liga compare cela aux célèbres marques d' entertainment telles que Warner Bros et Disney, et pour accroître ses parts de marché à travers le monde, Tebas imagine des idées de plus en plus radicales. Après l'introduction de nouveaux horaires pour les matches, il suscite la consternation en 2018 en annonçant qu'il veut faire disputer le match entre Gérone et le FC Barcelone sur un autre continent, comme cela se fait déjà pour de grands championnats américains comme la NFL et la NBA. Celles-ci organisent des rencontres à Londres et à Paris. La Liga songe surtout à s'exporter aux USA, mais la Chine pourrait également entrer en ligne de compte pour accueillir des matches du championnat espagnol. " Pourquoi ne pourrions-nous pas le faire ? C'est important pour continuer à développer notre marque. " C'est l'un de ses projets qui n'a pas encore été mis à exécution, car il s'est heurté à la forte opposition des supporters et surtout du syndicat des joueurs. Néanmoins, la Liga a quand même réussi à tripler son nombre de téléspectateurs entre 2015 et 2018. Cette vision très internationale de la direction a rencontré un certain succès, car on investit autant d'argent à l'étranger que dans des contrats nationaux. Depuis, Tebas est devenu un acteur important sur le plan international et un conférencier très demandé qui n'hésite pas, lors de ses interventions, à régler ses comptes avec ceux qui auraient tendance à dénigrer le statut de la Liga. Lorsque l'icône Neymar, intéressante d'un point de vue commercial, est attirée par le PSG, les règles du Fair-Play Financier n'auraient, selon lui, pas été respectées, et tant les cheikhs que Neymar seraient en train de " faire pipi dans la piscine " sous l'oeil bienveillant de l'UEFA. Récemment, il s'en est violemment pris aux grands clubs et à l'UEFA qui veulent faire de la Ligue des Champions une compétition fermée, qui deviendrait dans la pratique un nouveau concurrent pour la Liga. " Une erreur gigantesque qui accroîtrait encore le fossé entre les pauvres et les riches. " Quels sont ses futurs projets ? Conquérir la Chine. Cela ressemble un peu au jeu de société Risk. Il y a dix ans, la Liga n'avait encore que deux petits bureaux en Chine, qui ne rapportaient ensemble que dix millions d'euros. Aujourd'hui, les bénéfices ont grimpé jusqu'à 100 millions, et les patrons de la compétition parlent d'un " marché clef ". Pour cette raison, il n'a sans doute pas apprécié que le très populaire Cristiano Ronaldo ait pris la direction de la Serie A, l'an dernier. C'est un sérieux contretemps pour le Jeu sans Frontières que la Liga est en train de jouer. L'objectif, après être devenu le meilleur championnat sur le plan sportif, est désormais de devenir la plus grande entreprise footballistique de la planète. Le chemin est encore long, et cela ressemble un peu à une tentative de Pepsi de vouloir détrôner le leader du marché, Coca-Cola. Avec Lionel Messi, la Liga possède certes le meilleur joueur du monde, mais collectivement, la Premier League est supérieure, et le championnat anglais est aussi plus avancé au niveau stratégique, ce qui lui permet d'atteindre un public plus large à l'échelle mondiale. Les bénéfices incroyables de la Premier League (5,4 milliards d'euros par an) sont pour l'instant bien supérieurs à ceux de la Liga (3,2 milliards), mais il n'empêche que les Espagnols sont sur le bon chemin après avoir traversé une crise sans précédent au début de cette décennie. Qui sait ? Un jour, le stade de Valence sera peut-être terminé...