"The king is gone, but he's not forgotten", chantait NeilYoung dans "Hey hey, my my my". Le Roi est parti, mais il n'est pas oublié, en VF. Quiconque se promène à Buenos Aires ces jours-ci ne peut qu'être d'accord avec les paroles de l'artiste américano-canadien. Des bannières, des peintures murales et d'énormes panneaux d'affichage représentent le visage de DiegoArmandoMaradona, souvent celui de ses jeunes années, avec sa chevelure sauvage noire de jais.
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"The king is gone, but he's not forgotten", chantait NeilYoung dans "Hey hey, my my my". Le Roi est parti, mais il n'est pas oublié, en VF. Quiconque se promène à Buenos Aires ces jours-ci ne peut qu'être d'accord avec les paroles de l'artiste américano-canadien. Des bannières, des peintures murales et d'énormes panneaux d'affichage représentent le visage de DiegoArmandoMaradona, souvent celui de ses jeunes années, avec sa chevelure sauvage noire de jais. Le samedi 30 octobre, Maradona aurait fêté ses 61 ans. Cette journée a été déclarée DíadelFútbol, la journée du football. Des commémorations ont eu lieu dans toute l'Argentine. Les joueurs des équipes professionnelles sont entrés sur le terrain avec des maillots à l'effigie de Pelusa. Les capitaines étaient exceptionnellement autorisés à porter un brassard bleu ciel et blanc, les couleurs de l'Argentine, avec la silhouette de Maradona. Dans tout le pays, les matches d'amateurs et de jeunes, de la plus haute à la plus basse division, se sont arrêtés à la dixième minute - en référence à l'éternel numéro 10 de la légende albiceleste - pour laisser place à une minute d'applaudissements. Des chansons composées en l'honneur de Maradona ont résonné partout. Les fans ont applaudi et chanté à tue-tête. Maradona sera également commémoré le 25 novembre, jour de sa mort il y a un an. Mais ce n'est en fait que l'aboutissement du deuil qui dure depuis une année entière. L'Argentine a perdu son super-héros, son enfant chéri, et pour certains, il n'y en aura plus d'autre. Le commentateur de football AndrésCantor, célèbre pour ses interminables " Gooooool!!!", s'exprimait ainsi dans SportsIllustrated: "Il jouait au football comme nul autre. J'aime LionelMessi, KylianMbappé, CristianoRonaldo, toutes ces stars d'aujourd'hui. Mais je n'ai encore vu personne approcher Maradona. J'ose donc dire que symboliquement, le football est mort avec lui." Près de 365 jours se sont écoulés depuis la disparition de Diego Maradona, mais de là où il est, il continue de hanter les esprits. Tout ça a commencé immédiatement après sa mort, lorsqu'en pleine crise de coronavirus, des dizaines de milliers d'Argentins ont afflué à la Casa Rosada, la résidence du président, où le corps du footballeur a été exposé. La situation a dégénéré lorsque les autorités ont menacé de le retirer avant que toute la foule ait pu lui rendre hommage. Des affrontements ont eu lieu avec la police anti-émeutes, qui a lancé des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc sur la foule. Depuis lors, le peuple est descendu dans la rue à plusieurs reprises pour exprimer son chagrin et sa perte, apporter des maillots et des photos au pied de l'obélisque situé dans le centre de Buenos Aires, où les clubs de football ont l'habitude de célébrer leurs titres, mais aussi pour exiger la clarté dans l'affaire judiciaire qui doit déterminer les coupables de la mort de Maradona. C'est tout le peuple qui est en deuil, pas seulement les fans. Maradona dépasse la simple notion du football. Les réactions fiévreuses qui ont suivi sa mort, les lamentations, l'adulation aveugle, les grands rassemblements et finalement les accusations et les poursuites judiciaires, peuvent être comparés à ce que la mort de MichaelJackson avait provoqué aux États-Unis en 2009. En Argentine, c'est Diego Maradona qui était la célébrité numéro 1. Au fil des ans, ce culte quasi biblique a parfois pris des formes extrêmes. Le 30 octobre 1998, jour de son 38e anniversaire, trois habitants de la ville de Rosario ont fondé l' IglesiaMaradoniana, l'église maradonienne, une véritable religion dédiée au footballeur. Ils le désignent par l'acronyme D10S, qui contient à la fois le chiffre 10 et le mot espagnol Dios, qui signifie Dieu. Et ils commencent à compter les années à partir de 1960, l'année de naissance de Maradona. La question de savoir pourquoi un footballeur qui a mené son pays aux plus grands honneurs, mais dont la vie a connu bien des zones d'ombre, ait pu atteindre de tels sommets de popularité, se posait déjà de son vivant. Et ça n'a pas changé depuis sa mort. Le parallèle a toujours été établi avec cette autre icône argentine, EvaPerón, qui a été Première dame du pays de 1946 à sa mort prématurée en 1952. Evita a transcendé la politique comme Maradona a transcendé le football, elle a aussi grandi dans la pauvreté, mais a fini au sommet du pays. Elle a soulevé le peuple, donné de l'espoir aux travailleurs et aux pauvres. Le prix Nobel V.S.Naipaul a écrit: "Les Argentins détestent la médiocrité et ont peur d'y sombrer. Eva Perón s'en est servi. Pour elle, l'aristocratie argentine était médiocre. Et elle avait raison. En quelques années, elle a brisé le mythe de l'Argentine comme pays colonial aristocratique. Aucun autre mythe n'a pris sa place depuis." ( Le retour d'Eva Perón, 1980) Naipaul aurait pu avoir un avis différent quelques années plus tard, car en 1986, Diego Maradona a créé son propre mythe lors de la Coupe du monde au Mexique. El Pibe De Oro a mené son pays vers le titre mondial en battant la Corée du Sud, l'Italie, la Bulgarie, l'Uruguay, l'Angleterre, la Belgique et l'Allemagne de l'Ouest. Mais il y a d'autres footballeurs qui ont fait honneur à l'Argentine. MarioKempes a été champion du monde avec l'Argentine en 1978 et les doigts de la main ne suffisent plus pour compter le nombre de fois où Lionel Messi a été élu meilleur joueur du monde. Alors, pourquoi Maradona est-il autant idolâtré? Il ne faut pas sous-estimer l'influence du mémorable quart de finale contre l'Angleterre (2-1) en 1986. Avec deux buts, l'un inscrit de la main et l'autre au terme d'un slalom complètement fou, Maradona a vaincu l'ennemi juré. En 1982, l'Argentine était en guerre contre les Britanniques au sujet des Malouines, un archipel situé au large des côtes argentines qui font partie des territoires britanniques d'outre-mer. La défaite dans la guerre des Malouines a profondément affecté les Argentins. Avec ses deux buts contre l'Angleterre, Maradona a endossé le rôle de l'ange vengeur. Il en a parlé ensuite en termes de justice immanente ( "La main de Dieu") et ses compatriotes ont eu l'occasion de se moquer à leur tour des Anglais: maintenant, c'est à nous de vous ridiculiser d'une manière dont vous vous souviendrez pendant des années! Les Argentins pouvaient à nouveau être fiers. C'était très différent en 1978, lorsque l'Argentine est également devenue championne du monde, dans son propre pays de surcroît. L'Argentine subissait alors la dictature de la junte militaire dirigée par JorgeVidela. L' Albiceleste a peut-être remporté la Coupe du monde, mais pour de nombreux Argentins, c'était surtout une victoire pour la junta, qui faisait régner la terreur. Des civils ont été torturés à l'ombre des stades, beaucoup ont disparu et ne sont jamais revenus. C'était un Mondial "sale", disputé dans un pays dirigé par un tyran. Et puis en 1982, la guerre des Malouines a été perdue. Ce n'est qu'en 1983 que la démocratie a repris le pouvoir et que des élections libres ont été organisées - le 30 octobre, jour de l'anniversaire d'un Diego Maradona encore jeune, mais déjà populaire, ce qui a porté le président modéré RaúlAlfonsín à la tête du pays. Et trois ans plus tard, cette démocratie retrouvée a remporté la première Coupe du monde organisée depuis les élections. Viva Argentina!Outre le contexte politique qui a joué en sa faveur, Maradona s'est également conformé à deux archétypes, celui du pibe et celui du picaro. Avec ses cheveux ébouriffés et son visage barbouillé, le petit Diego était un vrai pibe, un garçon des bidonvilles qui s'est servi de la ruse et de l'instinct pour surpasser ceux qui étaient nés dans des familles plus aisées. Plus tard dans sa vie, il est devenu un personnage qui aurait pu sortir tout droit d'un roman picaresque, populaire en Amérique du Sud, dans lequel un rusé fripon taquine et défie les puissants: partir de zéro, grimper au sommet et, une fois arrivé là, conquérir l'élite, comme Eva Perón l'avait fait avant lui. Tout au long de sa vie, Maradona est resté ce picaro, un garçon du peuple, qui touchait au divin et pourtant accessible. Combien d'histoires n'ont-elles pas émergé après sa mort pour le prouver. Une histoire frappante a été publiée dans SportsIllustrated. La journaliste VerónicaBrunati était enceinte lorsqu'elle a rencontré Maradona alors qu'il était sélectionneur. Il a posé sa main sur son ventre pour bénir l'enfant. Lorsque le garçon avait deux ans, Brunati a organisé une exposition, où Maradona était également présent. Il a spontanément moulé du papier pour former une boule et a commencé à jouer avec le bambin. "Je ne pouvais pas croire que mon fils jouait au football avec Maradona", dit Brunati. C'est précisément pour cette raison qu'en Argentine, Maradona a atteint un statut auquel Pelé n'a jamais pu prétendre dans la même mesure au Brésil. Bien sûr, l'affable Pelé est aimé dans le monde entier, mais chez lui, il existe aussi des amateurs de football qui lui préfèrent le fabuleux dribbleur qu'était Garrincha. La Perlenoire défendait les couleurs de Santos, dans l'État de São Paulo, et n'a jamais réussi à conquérir le coeur des supporters de Rio de Janeiro, alors que la mort de Maradona a fait couler des larmes sur les joues des supporters de Boca Juniors, mais aussi sur celles des fans de River Plate, le grand rival. Et la proposition de baptiser le stade Maracanã du nom de Pelé a été retirée il y a quelque temps en raison des protestations du public. Pour beaucoup, Pelé est devenu un homme trop proche de l'establishment. On ne peut pas en dire autant de Maradona. Quoi qu'on en dise, il est resté l'enfant du peuple, ce qu'il a également traduit politiquement en rejoignant la gauche et en rendant de fréquentes visites au président cubain FidelCastro. Maradona était l'éternel outsider qui, tout au long de sa vie, a dû faire face à plus grand et plus fort que lui, qu'il s'agisse de la misère qu'il a connue durant sa jeunesse dans le bidonville de Villa Fiorito, des agressions des défenseurs sur les terrains de football, ou des démons de la drogue et de l'alcool. L'un découlait presque automatiquement de l'autre. Afin d'améliorer l'état physique de l'enfant mal nourri, un traitement médical a été mis en place. La douleur résultant des attaques d'adversaires inférieurs qu'il devait subir chaque semaine était systématiquement anesthésiée par des injections, sans que son corps puisse réellement guérir. "Les injections faisaient partie de sa vie", a récemment déclaré son ancien attaché de presse, GuillermoBlanco, au DailyMail. Et un cardiologue sportif réputé soupçonne fortement que Maradona ait reçu de la cortisone par voie intraveineuse, ce qui est fatal pour le coeur à long terme. Dès son plus jeune âge, Maradona est en effet devenu accro à la drogue. En outre, il pouvait difficilement dire non aux fêtes décadentes de la mafia napolitaine liée au narcotrafic. En conséquence, sa carrière au sommet a été trop courte et sa vie s'est résumée à une série d'excès et de dérapages embarrassants. Le corps de l'ancien footballeur était épuisé depuis un certain temps. Il est passé d'un malaise et d'un hôpital à l'autre. Les photos d'un Maradona bouffi, se rendant en cure de désintoxication à Cuba durant quelques années, étaient déchirantes à voir. L'année dernière, lors de son soixantième et dernier anniversaire, il pouvait à peine marcher. Il approchait de la fin et son visage avait déjà commencé à se colorer de gris. Quelques jours plus tard, le 2 novembre, il était opéré suite à la présence d'un caillot de sang à la tête. Le 11 novembre, il sortait de l'hôpital et s'installait dans une maison louée dans la banlieue de Buenos Aires. C'est là qu'il est mort le 25 novembre d'une insuffisance cardiaque chronique et d'un oedème pulmonaire aigu, selon le rapport d'autopsie. Déjà, pendant les jours de deuil national, une controverse est née autour de la mort de Maradona. Des doigts accusateurs ont été pointés en direction de ses médecins traitants. Cela a contribué à verser de l'eau au moulin des Argentins émus, qui ont mêlé leurs larmes à une soif de justice. Celles-ci ont culminé en mars de cette année par une procession populaire vers l'obélisque. Les manifestants portaient des banderoles et des drapeaux, chantaient des chansons et demandaient que justice soit faite. La veuve et les filles de Maradona ont également participé à la marche. Entre-temps, une enquête judiciaire avait déjà été lancée à l'encontre de sept prestataires de soins. En mai, ils ont été officiellement inculpés. Un comité médical enquêtant sur les circonstances de la mort de Maradona a trouvé une cause suffisante. Bien qu'aucune trace d'alcool ou de produits illicites n'ait été trouvée dans le corps du défunt, les médicaments prescrits suffisaient à former ensemble un cocktail potentiellement très dangereux. En outre, selon le rapport de la commission, Maradona a été "abandonné à lui-même" dans les heures précédant sa mort et aurait "terriblement souffert". C'est ce qui ressort, entre autres, des messages WhatsApp échangés entre l'équipe de soignants. Selon le rapport, l'équipe aurait agi de manière "inappropriée et imprudente". Parmi les sept accusés figurent le neurochirurgien et médecin personnel de Maradona, LeopoldoLuque, la psychiatre AgustinaCosachov et le psychologue CarlosDíaz, ainsi que deux médecins coordinateurs et deux infirmières. Le chef d'accusation? Homicide, probablement avec intention. La peine encourue est un emprisonnement de huit à 25 ans. Selon le journal argentin Clarín, les sept personnes ont dû se présenter au tribunal de San Isidro pour la première fois le lundi 8 novembre, notamment pour la prise d'empreintes digitales et les photos d'identité. MatíasMorla, l'ancien avocat de Maradona, a également été interrogé par le même tribunal le 26 octobre. Il a vu l'ancien footballeur pour la dernière fois neuf jours avant sa mort, mais il lui parlait encore au téléphone. Il a entendu dans la voix de Maradona qu'il allait mal et a soutenu la thèse selon laquelle l'équipe médicale s'était montrée négligente. Mais Morla a également pointé un doigt accusateur sur la famille de Maradona: "Il est incompréhensible que ses filles ne l'aient pas fait conduire à l'hôpital. Elles l'ont abandonné." Détail piquant, en 2015, Morla a obtenu de Maradona le droit de commercialiser son nom en tant que marque, au profit de ses filles. Mais avec Dalma et Giannina, des désaccords sont apparus. Elles sont maintenant impliquées dans un procès avec Morla. En outre, une procédure civile sur la répartition de l'héritage de Maradona est toujours en cours. En plus de Dalma et Giannina, il a reconnu trois enfants hors mariage: DiegoJunior, Jana et DiegoFernando. Ainsi, même un an après sa mort, tout le monde veut sa part de Diego Maradona. Ça n'aide pas le processus de deuil. Le professeur de sociologie CarlosForment, qui a étudié la popularité de Maradona au cours de l'année écoulée, a déclaré dans SportsIllustrated: "D'un point de vue psychologique, ce que vous faites lorsque vous êtes en deuil, c'est pleurer la perte d'un être cher et, petit à petit, laisser la personne disparaître de votre vie. Alors seulement la guérison peut suivre. Mais en Argentine, le deuil de Maradona s'est transformé en mélancolie: l'être perdu n'est plus là, mais on y reste attaché. C'est étrange. Ça ne devrait pas être comme ça. Les Argentins restent attachés à Maradona, alors qu'il n'est plus là."