Bien sûr, Florentino Perez est un homme à part. Mais parfois, il fait les choses comme tout le monde. Et en ce début d'été 2014, chacun a les yeux tournés vers le Brésil. Florentino aussi. Le président du Real Madrid cherche à renforcer un noyau qui vient d'arracher la fameuse Décima, dixième Ligue des Champions de son interminable histoire. L'objectif majeur du mercato madrilène est de renforcer le milieu de terrain, fragilisé par les blessures à répétition de Sami Khedira et le replacement d'Angel Di Maria en milieu intérieur dans la course aux Grandes Oreilles.
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Bien sûr, Florentino Perez est un homme à part. Mais parfois, il fait les choses comme tout le monde. Et en ce début d'été 2014, chacun a les yeux tournés vers le Brésil. Florentino aussi. Le président du Real Madrid cherche à renforcer un noyau qui vient d'arracher la fameuse Décima, dixième Ligue des Champions de son interminable histoire. L'objectif majeur du mercato madrilène est de renforcer le milieu de terrain, fragilisé par les blessures à répétition de Sami Khedira et le replacement d'Angel Di Maria en milieu intérieur dans la course aux Grandes Oreilles. Carlo Ancelotti évoque le sujet avec son président. Il surligne le nom d'Arturo Vidal, qu'il considère comme le milieu de terrain le plus adapté à son Real. Mais le président n'en fait qu'à sa tête, comme toujours. Florentino a décidé que son équipe était la meilleure du monde, et qu'elle méritait donc le meilleur milieu de terrain de la planète. Et pour lui, cet homme s'appelle Toni Kroos. L'Allemand, qui vient d'ajouter une Coupe du monde dans un palmarès déjà garni par un triplé historique sous les couleurs du Bayern, est en froid avec le Rekordmeister. L'enfant prodige venu de l'ancienne Allemagne de l'Est, au club depuis ses quatorze ans, estime que son salaire doit tutoyer ceux de Manuel Neuer, Philipp Lahm et Thomas Müller. Dans les bureaux de la Säbener Strässe, on refuse de jouer la surenchère, et c'est donc pour trente petits millions d'euros que l'un des meilleurs joueurs du Mondial brésilien quitte la Bavière pour rejoindre la capitale espagnole. " Le Bayern ne l'admettra jamais publiquement, mais ils l'ont sûrement reconnu en interne : ils n'auraient jamais dû laisser partir Kroos à Madrid ", explique Lothar Matthäus. L'histoire récente ressemble à celle d'un changement de règne. Car même si Pep Guardiola a maintenu à proximité du sommet une équipe vieillissante, le Bayern d'aujourd'hui n'est plus celui qui a enchaîné trois finales de Ligue des Champions en quatre ans, au tournant des années 2010. Et pendant ce temps, le Real de Toni Kroos a soulevé les deux dernières C1. Transféré pour une bouchée de pain, aux normes des géants du continent, le sniper de Greifswald a bouleversé l'équilibre du grand jeu européen. S'il est rapidement perçu comme un talent hors-normes, Kroos est surtout un footballeur anachronique. À l'époque où l'Allemagne a réinventé son football, pour enfanter des numéros 10 comme Mesut Özil ou Mario Götze, le gamin arraché à Rostock par le Bayern rappelle plutôt les meneurs de jeu historiques de la Mannschaft des années septante, dont les longues passes précises ont écrit les plus belles pages du football allemand : Günter Netzer et Wolfgang Overath. Rares sont les parallèles avec les joueurs de son temps, même si Franz Beckenbauer affirmera en 2009 que Toni est " peut-être le nouveau Michael Ballack. " Quand il devient son entraîneur à l'occasion d'un prêt au Bayer Leverkusen, Jupp Henyckes ose d'ailleurs la comparaison, qu'il tourne à l'avantage de son poulain : " J'ai rapidement vu le potentiel illimité de Toni. Pour l'instant, je constate qu'il est plus développé que Netzer et Overath au même âge. " Au pays de l'aspirine, Kroos est exilé sur le flanc gauche d'un 4-4-2 où Arturo Vidal règne en maître au milieu de terrain, et revient au Bayern au bout d'une saison de location bouclée avec 9 buts et 12 passes décisives. Censé hériter du numéro 10, suite à la promesse faite par Karl-Heinz Rummenigge avant son départ provisoire de Bavière (" le 10 est réservé pour le retour de Toni "), il doit finalement se contenter du 39, pris de vitesse par un Arjen Robben devenu star du FC Hollywood pendant son séjour à Leverkusen. Au sein du Bayern d'Heynckes, qui a succédé à Louis van Gaal, Kroos prend de plus en plus d'importance, même si une partie des têtes pensantes du club lui reproche de ne pas avoir osé frapper l'un des tirs au but de la finale de la C1 2012, perdue contre Chelsea, alors qu'il est sans doute le meilleur frappeur de ballon du pays. Douze mois plus tard, après avoir mené une bonne partie de la campagne du triplé dans le costume de meneur de jeu du Bayern athlétique de coach Jupp, c'est depuis l'infirmerie qu'il assiste au sprint final, et à la victoire des siens contre le Dortmund de Jürgen Klopp. Dans l'imaginaire collectif, au moment de poser sur papier le onze du Rekordmeister, c'est Thomas Müller qui s'installe derrière l'attaquant de pointe Mario Mandzukic, entouré par Arjen Robben et Frank Ribéry. Toni n'est que le douzième homme. Sa rencontre avec Pep Guardiola est un tournant décisif de sa carrière. Sans doute trop lent pour les exigences modernes du rôle de numéro 10, Kroos impressionne directement le Catalan par un don rare : celui d'améliorer la qualité de la possession en prenant presque toujours la bonne décision, avec assez de justesse technique pour l'exécuter à la perfection. Guardiola le classe d'emblée dans la caste des Xavi et Xabi Alonso, maîtres des matches les plus élaborés du continent, et l'installe plus bas sur le terrain pour qu'il touche le ballon plus souvent. Kroos devient un vrai milieu de terrain, et sa métamorphose est hurlée par ses chiffres : auteur de six buts pour sa dernière saison avant de rencontrer Pep, il n'a plus jamais franchi la barre des trois réalisations dans une compétition par la suite. Par contre, il vole systématiquement au-delà du seuil des 90 % de passes réussies depuis l'été 2013. Avec Guardiola, Toni Kroos apprend les rudiments du pressing collectif, augmente son sens des responsabilités avec un ballon qu'il touche de plus en plus souvent, et découvre un poste reculé qui lui laisse le temps de se retourner et de mettre directement la balle entre ses yeux et le but adverse, alors qu'il avait l'habitude de la recevoir dos au jeu, à force de décrocher sans cesse pour la toucher. Associé à Lahm et à Bastian Schweinsteiger, il donne des cauchemars au Bernabeu en demi-finale aller de Ligue des Champions, avec une possession ravageuse, mais le but de Karim Benzema lance finalement le Real vers sa Décima. Dans son fauteuil présidentiel, Florentino Perez est tombé amoureux. " C'est un investissement magnifique, le temps ne tardera pas à le confirmer ", explique le président lors de la présentation de son nouveau joyau, débarqué après une Coupe du monde majuscule, mais toujours dans l'ombre. Sur le but victorieux de Mario Götze, Kroos occupe le seul rôle que l'histoire ne retient pas. Personne n'a oublié Götze, beaucoup se souviennent de la passe décisive d'André Schürrle, mais qui se rappelle encore qu'à la base de l'action, c'est Toni qui ouvre le flanc gauche ? Confronté au vieillissement de Xabi Alonso, le Real pense laisser Kroos apprendre du maestro espagnol, avant de lui confier progressivement les rênes du jeu. Mais le départ du Basque pour Munich précipite l'installation de l'Allemand devant la défense de la Casa Blanca. Le triangle, complété par Luka Modric et James Rodriguez, est éblouissant. Les quatre premiers mois de la saison madrilène s'écrivent au superlatif, sublimés par une démonstration collective à Anfield, face à un Liverpool qui ressemble à un vulgaire sparring-partner. Kroos est majestueux. Ses passes sont des offrandes, comme les balles adressées par un moniteur de tennis à un enfant qui ferait son premier cours avec une raquette en mains. L'état de grâce est tel qu'il ne peut pas s'éterniser. La blessure de Modric fragilise le football madrilène, et Kroos finit par se noyer dans ce que Rafael Benitez appellera " l'océan ", cette zone interminable qui sépare la " BBC " de la défense, où les milieux de terrain doivent parcourir d'énormes distances pour récupérer les ballons. Un style qui n'a jamais été celui de Toni, comme l'explique le Profesor espagnol, peu de temps après son arrivée sur le banc du Real à l'été 2015 : " Le rythme, l'intensité et la vitesse ne sont pas ses caractéristiques majeures. C'est un joueur de vision, de qualité, tactiquement bon, qui donne de la continuité au jeu. " Puisque l'énumération des qualités ne ressemble pas au profil d'un mediocentro, et que Benitez veut Kroos " plus près du rectangle, parce qu'il a un bon tir et qu'il faut en profiter ", le coach installe Casemiro à ses côtés. Le Brésilien prend sa part de sale boulot, et réinstalle Toni dans ce rôle de milieu intérieur gauche qu'il occupait sous Pep Guardiola. Il ne manque qu'une dernière rencontre pour sublimer le football de l'Allemand. C'est là qu'il croise la route de son troisième entraîneur à Madrid. Bonjour Toni Kroos, lui c'est Zinédine Zidane. À la différence de Benitez, qui emprisonnait ses joueurs dans un carcan collectif étouffant, Zidane offre des plages de liberté. Si tout le monde doit travailler sans le ballon, le coach français insiste pour qu'individuellement, une fois en possession, chacun montre le talent qui lui a permis de porter le maillot le plus prestigieux de la planète. Kroos le fait évidemment avec ses passes, qui cassent les lignes et mettent ses attaquants sur orbite. L'Allemand régale aussi quand la balle est à l'arrêt, et devient l'homme de l'ombre des buts on the buzzer de Sergio Ramos, en déposant systématiquement du caviar sur le front de son capitaine. Tellement indispensable qu'il est le joueur le moins concerné par la rotation établie par Zinédine Zidane la saison dernière, Kroos boucle la Liga avec 2.501 minutes de jeu et douze passes décisives au compteur. Ses progrès à la réception du ballon le rendent intouchable quand il effectue son contrôle orienté, devenu l'une de ses marques de fabrique, et son jeu long terriblement précis est l'assurance-vie du football de Zizou, qui ne fonctionnerait pas aussi bien si ses milieux de terrain n'étaient pas capables de faire des passes de trente mètres avec la même aisance et une précision identique à celles que le commun des mortels footballistique effectue sur dix mètres. Depuis que Pep Guardiola a posé les mains sur la Coupe aux Grandes Oreilles pour la première fois, au bout du printemps 2009, la Ligue des Champions a changé d'ère, emmenant le football dans son sillage. Le pressing tout-terrain a beau être passé par là, des joueurs vivent toujours autour du rond central, parviennent à conserver le ballon sous pression, et à le faire progresser en mêlant des pieds précis et une tête remplie d'intelligence de jeu. Sur la piste aux étoiles, ce sont eux qui font la loi. Puisque Xavi et Xabi Alonso ont quitté la scène européenne, Toni Kroos est le dernier grand chef d'orchestre de la symphonie footballistique continentale. Ce n'est certainement pas un hasard si son association avec Modric a déposé le Real sur le toit de l'Europe deux saisons d'affilée. Et il semble donc tout aussi logique que, depuis son départ, la Bavière regarde la finale de la Ligue des Champions dans son canapé. Par Guillaume Gautier