Les discours, ça le connaît. Longtemps, on a d'ailleurs surtout connu Gianni Infantino pour ses longs monologues, protocolaires et procéduriers, en marge des tirages au sort de la Ligue des Champions. Sorti de l'ombre d'un Michel Platini dont il était à l'époque le bras droit, l'avocat suisse est désormais bien installé dans son siège de patron du football mondial. Président de la FIFA depuis 2015, déjà bien lancé dans sa quête d'un troisième et dernier mandat en 2023, ses mots sont forcément attendus quand il est amené à se prononcer sur ce projet de Super League qui agite la planète football à la fin de la semaine dernière.
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Les discours, ça le connaît. Longtemps, on a d'ailleurs surtout connu Gianni Infantino pour ses longs monologues, protocolaires et procéduriers, en marge des tirages au sort de la Ligue des Champions. Sorti de l'ombre d'un Michel Platini dont il était à l'époque le bras droit, l'avocat suisse est désormais bien installé dans son siège de patron du football mondial. Président de la FIFA depuis 2015, déjà bien lancé dans sa quête d'un troisième et dernier mandat en 2023, ses mots sont forcément attendus quand il est amené à se prononcer sur ce projet de Super League qui agite la planète football à la fin de la semaine dernière. "La FIFA ne peut que fortement désapprouver la création d'une Super League, un business fermé [...] Si quelqu'un choisit d'emprunter cette voie, alors il devra vivre avec les conséquences de ses actes. Ils sont responsables de leurs choix. Concrètement, ça veut dire que soit vous êtes dedans, soit vous êtes dehors. Vous ne pouvez pas faire les choses à moitié." Au Congrès de l'UEFA à Nyon, où sont prononcées ces phrases présidentielles, certains sourires sont francs, d'autres de façade. La faute à une contradiction trop forte pour être passée sous silence. Parce qu'un peu plus d'un an plus tôt, lors d'une autre prise de parole située à Lubumbashi, siège congolais du Tout-Puissant Mazembe et de son non moins puissant président MoïseKatumbi, Infantino se montrait moins réticent à l'idée d'un tel projet: "Nous devons prendre les vingt meilleurs clubs et les associer dans une ligue." L'idée d'une Ligue africaine de vingt à vingt-quatre clubs, en marge de la déjà existante Ligue des Champions continentale, est pensée par le président de la FIFA en compagnie de Katumbi, mais aussi d'autres dirigeants influents comme MohammedDewji (homme fort du club tanzanien de Simba SC) ou PatriceMotsepe (patron des Sud-Africains de Mamelodi Sundowns). Quelques mois plus tard, ce dernier sera d'ailleurs élu nouveau président de la CAF, avec le soutien très manifeste d'un Gianni Infantino qui sait compter. L'ensemble des fédérations africaines représente en effet cinquante-quatre voix, soit un peu plus d'un quart de l'électorat pour la présidence. Ses deux prédécesseurs, SeppBlatter et JoãoHavelange, ont toujours pu compter sur le soutien du continent africain dans leur course aux mandats, et Infantino s'est rangé dans leur sillage stratégique. Dans les coulisses des instances du football international, on dit de Gianni Infantino qu'il n'obéit à aucune ligne politique. Le Suisse ne serait guidé que par le renforcement de son emprise sur le monde du ballon rond, maintenant un équilibre presque funambulesque entre toutes ses alliances. Pas de problème, dès lors, pour faire un grand écart entre une Afrique où il promeut un projet de Super League, et une Europe où il le menace? Selon des indiscrétions recueillies par nos confrères du Vif, la manoeuvre est bien moins manichéenne. Depuis les couloirs de Nyon, siège de l'UEFA, une source bien informée souffle ainsi que le président de la FIFA serait l'un des associés des douze conspirateurs, qui ont bombardé leur projet (bancal) de Super League européenne à la face de la planète le 18 avril dernier. Une thèse qui rejoint les propos tenus à l'AFP en février dernier par JavierTebas, le grand patron de la Liga espagnole, qui affirme être entré en possession de documents qui prouvent l'implication d'Infantino dans les négociations secrètes autour de cette nouvelle compétition. Les documents en question, représentant une dizaine de pages, ont pu être consultés par nos confrères du journal Le Monde. Il y est question d'un certain "W01", considéré par Tebas comme l'abréviation codée de World number one, à savoir Infantino. Proche de FlorentinoPérez et d' AndreaAgnelli, les deux défenseurs les plus emblématiques de la Super League, le président de la FIFA aurait donc été partie prenante des débats, tout en optant publiquement pour la position contraire. Peut-être parce que quel que soit le vainqueur, le Suisse savait déjà qu'il quitterait la table des négociations avec le sourire. Au coeur de ces documents qui ont visiblement circulé dans de nombreux bureaux des grands clubs européens, on découvre ainsi qu'un accord serait prévu pour libérer le calendrier durant trois semaines lors du mois de janvier dès 2024, pour que se déroule la nouvelle mouture de la Coupe du monde des Clubs pensée par la FIFA pour devenir la meilleure compétition au monde. Élargie à une vingtaine d'équipes, la compétition offrirait alors des tickets automatiques aux membres de la Super League européenne, qui y affronteraient les meilleurs représentants des autres continents pour donner un prestige plus éclatant au titre de champion du monde des clubs, tout en augmentant son intérêt aux yeux des diffuseurs et, par conséquent, son caractère lucratif. "Dans les documents, certaines dates sont bloquées en vue de cette Coupe du monde, qui est vraiment importante aux yeux d'Infantino", explique Tebas à l'AFP. L'occasion d'avoir une plus grande mainmise sur le calendrier des grands clubs, menacé de surcharge par la nouvelle formule de Ligue des Champions pensée par l'UEFA. Avec une phase de poules étendue sur dix journées, puis une phase finale lancée à partir des seizièmes de finale, les dates mobilisées par la C1 seraient plus nombreuses que jamais, et menaceraient évidemment une Coupe du monde des Clubs qui voit déjà rarement les meilleurs joueurs au monde en action. Gaver le calendrier est pourtant loin d'être une préoccupation pour Gianni Infantino, qui est à la base de l'élargissement de la Coupe du monde à 48 nations à partir de 2026, mais aussi du passage de l'EURO à 24. Cette extension du rendez-vous mondial, le Suisse la rêvait même à partir de 2022, forçant ainsi indirectement le Qatar à "offrir" certains matches à ses voisins émiratis - alors ennemis politiques - en raison d'un territoire trop étroit pour accueillir autant de matches. Un plan finalement tombé à l'eau face aux pressions qataries pour remettre ce projet d'élargissement à plus tard. Là encore, Gianni Infantino n'a pas forcé, trop politique pour se faire de riches ennemis. Même avec une Super League mise en échec, alors que le projet lui tenait visiblement à coeur, le président de la FIFA est loin de sortir perdant de ces quelques jours de séisme international. L'UEFA a rapidement semblé impuissante face à la sécession de quelques-uns de ses clubs les plus prestigieux, et donc contrainte de se retourner vers la FIFA pour jouer aux gendarmes. Dans une vidéo consacrée aux derniers évènements, le journaliste d'investigation français RomainMolina évoque ainsi plusieurs articles sortis des statuts de la fédération internationale. À l'article 71, on lit que "aucun match ni compétition ne peut avoir lieu sans autorisation préalable de la FIFA, des confédérations et/ou de l'association membre concernée." Surtout, à l'alinéa 2 de l'article suivant, il est écrit que "les associations membres et leurs clubs ne sont pas habilités à jouer sur le territoire d'une autre association membre sans l'autorisation de celle-ci." Statutairement, la FIFA a donc la possibilité de rendre impossible la mise en oeuvre de cette Super League, contrairement à l'UEFA, qui a donc besoin de sa meilleure ennemie pour sortir la tête de l'eau. Que s'est-il donc passé, entre le communiqué de la FIFA du lundi 19 avril, plus conciliant et rassembleur que menaçant, et ce discours du lendemain menaçant ouvertement de sanctions les clubs frondeurs? La compétition rêvée de certains grands dirigeants européens a-t-elle servi de prétexte pour un marchandage de voix en vue de l'élection présidentielle prévue dans deux ans? En coulisses, il se dit en tout cas que l'UEFA, lassée des nombreuses casseroles que traîne Infantino autant que de sa manie d'écarter tous ceux qui pourraient menacer son pouvoir pour les remplacer par des gens de confiance, aurait envisagé de promouvoir un candidat en vue du fameux scrutin de 2023, ou de soutenir un candidat opposé à Infantino, peut-être en s'associant à la confédération asiatique. Une menace qui a renforcé les tensions entre le président de la FIFA et AleksanderCeferin, Slovène à la tête de l'UEFA depuis 2016. Ancien homme fort de la fédération européenne, Gianni Infantino connaît mieux que personne les rouages de Nyon. Du président de la fédération internationale, on dit par ailleurs qu'il n'a pas son pareil pour poser des bombes qui déstabilisent ses concurrents. La Super League est peut-être l'une de celles-là, qui a obligé l'UEFA à se mettre à table avec les clubs frondeurs pour leur offrir plus d'argent et de pouvoir de décision. Qui a montré, surtout, que les Européens avaient besoin d'un coup de poing sur la table venu de plus haut pour siffler la fin de la récréation des puissants. Conforté dans son pouvoir, le Suisse pourrait pourtant vivre des mois tumultueux lors des deux années qui le séparent encore d'une potentielle prolongation de son mandat. Sur ses terres, il voit planer au-dessus de sa tête une instruction judiciaire pour "entrave à l'action pénale" qui pourrait finir par s'abattre sur lui. En outre, la désertion anglaise de la Super League n'était sans doute pas programmée et a isolé plus que jamais Agnelli et Pérez, précieux alliés toujours plus enfoncés dans un football qui, face à la crise, préfère augmenter ses moyens plutôt que réduire son train de vie. Le voilà, pour couronner le tout, désormais confronté aux accusations d'être aux ficelles de cette ligue fermée qui a tant révolté les acteurs du football. Contactée par plusieurs médias, dont nos confrères du Vif, la FIFA répond dans toutes les langues avec un communiqué qui mentionne "sa forte désapprobation" au projet de Super League, dont le caractère fermé est à l'opposé des valeurs du football. Amoureux des élections sans surprise, Gianni Infantino préfère-t-il malgré tout les compétitions qui conservent une part de hasard? Ce serait finalement logique, pour un homme de tirage au sort.