Eden Hazard a enfilé une doudoune rouge. Sa casquette noire protège son visage. Le capitaine de la Belgique nous a reçus à Valdebebas, le centre d'entraînement du Real, dans un long salon orné de livres et photos à la gloire du club madrilène, réservé aux proches. Pour l'ancien joueur du LOSC (28 ans), d'humeur joviale, le déjeuner approche. Encore le temps pour un entretien et une séance photo qui brisent sa relative discrétion depuis son arrivée estivale dans le plus grand club du monde. " Je n'étais pas bon ", avoue-t-il. Depuis lors, la situation a changé, même si une blessure a coupé son élan.
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Eden Hazard a enfilé une doudoune rouge. Sa casquette noire protège son visage. Le capitaine de la Belgique nous a reçus à Valdebebas, le centre d'entraînement du Real, dans un long salon orné de livres et photos à la gloire du club madrilène, réservé aux proches. Pour l'ancien joueur du LOSC (28 ans), d'humeur joviale, le déjeuner approche. Encore le temps pour un entretien et une séance photo qui brisent sa relative discrétion depuis son arrivée estivale dans le plus grand club du monde. " Je n'étais pas bon ", avoue-t-il. Depuis lors, la situation a changé, même si une blessure a coupé son élan. Était-ce votre rêve de jouer au Real ? EDEN HAZARD : Oui, c'était un rêve. Quand j'ai commencé, tout petit dans le jardin, ça a toujours été le club que j'ai supporté. Il y avait Zidane sur le terrain. Mon idole. Le stade, quand je le voyais à la télé, c'était magique. Le maillot blanc, immaculé, pour moi c'était exceptionnel. Un mythe. On allait souvent en vacances, en famille, en Espagne. Jamais à Madrid. Trop loin depuis la Belgique en voiture. Tout le monde me parlait du Real quand on jouait au foot en vacances. On regardait leurs matches. Ces années ont nourri votre frustration ? HAZARD : Non, parce que pendant toute ma carrière, partout où je suis allé, cela s'est super bien passé. Mais c'était dans la logique de signer un jour ici. Si j'étais performant. J'aurais pu y signer avant. Pourquoi cela ne s'est-il pas concrétisé ? HAZARD : Déjà, quand j'étais à Lille, il y avait cette possibilité. Mais j'avais envie de goûter à l'Angleterre. C'était plus facile de faire Angleterre puis l'Espagne. Je n'avais que 21 ans. Difficile pour un jeune de 21 ans de venir s'imposer ici. Surtout un étranger. Mais vous auriez pu venir à Madrid il y a deux ans ? HAZARD : Chaque année, on parlait de mon arrivée à Madrid. Dès la troisième intersaison avec Chelsea. Je n'ai jamais eu de contact, même mon entourage, avec le club. Les contacts ont commencé il y a deux, trois ans, quand je me suis blessé avec la sélection. Après la Coupe du monde 2018, j'avais envie de venir. La direction de Chelsea a dit non. Il fallait faire un an avec Sarri (l'entraîneur de l'époque, ndlr). Mais l'envie de Zidane de vous recruter aurait peut-être été plus forte que ça, non ? HAZARD : Je ne sais pas. Moi, je devais être bon. J'ai senti leur envie. Je ne voulais pas non plus quitter Chelsea en mauvais termes. J'ai toujours été clean avec tous mes clubs. Comme je l'ai fait à Lille. Ma dernière année au LOSC (2011-2012, ndlr), je n'avais pas envie de la faire. Mon entourage m'a fait comprendre qu'il fallait rester une saison. À Chelsea, c'était la même chose. À l'été 2018, je reçois un appel de Marina (Granovskaia, ndlr), la boss de Chelsea (directrice générale du club, ndlr). Elle me dit : " Ne pars pas, Sarri vient pour t'entraîner. " Je n'aime pas trop les embrouilles. J'ai essayé de faire le maximum. Maintenant, vous êtes un joueur du Real Madrid. Dites-nous ce quecela représente.HAZARD : Quand tu es petit, tu vois ce club comme un rêve. Quand tu arrives, quand tu rentres dans les bâtiments, il y a la sécurité partout. Tu ne mets pas les pieds n'importe où. Déjà, le centre est super grand. La première fois, je suis arrivé de l'autre côté, en voiture. On a roulé deux, trois minutes pour arriver au centre d'entraînement des joueurs. Je voyais les terrains. Je n'ai jamais essayé de les compter (il y en a 13, ndlr). Il y avait l'hôtel des joueurs. Tu te dis que si ce club est aussi performant, c'est aussi grâce à cet outil de travail. Des top joueurs, le poids de l'histoire. Tu rentres dans le vestiaire, tu sens que les mecs ne sont là que pour gagner. Tu croises les supporters qui te disent tous les jours qu'il faut gagner la Ligue des champions. C'est une culture. En quoi Zidane était-il votre modèle ? HAZARD : On n'a pas le même style. Techniquement, il était au-dessus. Moi, je suis pas trop mal techniquement. Mais ce que j'aime bien, c'est qu'en le regardant, tu avais l'impression qu'il prenait toujours du plaisir, qu'il faisait jouer les autres. Le foot, pour moi, ce n'est rien d'autre. Quand je regardais Zidane, je ne me suis jamais dit : il veut dribbler tout le monde, ne jouer que pour lui. Il mettait l'équipe en valeur. J'aime que les mecs prennent du plaisir en ma compagnie. Je ne cherche pas à briller. Bien sûr, cela m'arrive. Et je suis content. Mais ce n'est pas mon objectif. Cherchiez-vous un mimétisme gestuel avec Zidane ? HAZARD : C'était difficile de le copier. Mais quand tu regardais ses contrôles (il souffle), ses passes, il était élégant. Je n'ai pas regardé que lui. Il y avait aussi Thierry Henry. Je ne pouvais pas trop le dire quand j'étais à Chelsea (rire). Ma génération regardait beaucoup les vidéos YouTube. Après, on fonçait dans le jardin en essayant de faire la même chose que ZZ avec mes frères, en match. Mon attirance allait sur lui, comme une identification. C'est un rapport puissant, presque affectif, puisqu'il est désormais votre entraîneur...HAZARD : Je n'ai pas beaucoup parlé avec lui. La première fois, c'était à l'EURO en France (2016, ndlr). Il m'avait appelé. Il m'avait dit : " Ce serait bien que tu viennes. " Quand Zidane t'appelle, c'est sérieux ! Comme une attraction, une fascination ? HAZARD : Franchement, ça fait quelque chose. Il a ce pouvoir sur moi. Il ne m'a pas cassé la tête en plein EURO. Il m'a juste dit qu'il me suivait. Puis de faire un bon EURO et de reproduire ce que je sais faire. " On se verra un jour si tu viens à Madrid ", avait-il dit. C'est toujours resté dans ma tête. Humainement, quel type d'entraîneur est-il ? HAZARD : Il parle peu. Il est simple. Il vient te parler avant le match avec une petite phrase pour te mettre à l'aise. Les deux, trois premiers mois, ça n'allait pas comme je le voulais. Il me disait de rester tranquille, que ça allait venir. " Fais-toi plaisir ", répétait-il. C'est le gars normal. Il ne fait pas de chichi pour rien. Il va droit au but. Il ne parle pas pour rien. Il aime ses joueurs. Il conserve ce côté affectif. Tu sens que le groupe est content qu'il soit l'entraîneur. Même ceux qui ne jouent pas. C'est primordial. C'est là que tu vois qu'il comprend ce que les joueurs ressentent car il l'a été. En termes de compétence, que vous apporte-t-il ? HAZARD : Nos entraînements sont toujours avec ballon. Le plaisir de jouer avant tout. Les mouvements, les petits jeux, la finition. Quand tu as connu des entraîneurs italiens, comme moi (Conte, Sarri, ndlr), tu as nettement moins ce plaisir. C'est plus cadré, répétitif. Le plaisir, tu le trouves dans la victoire. Je sortais de trois ans avec des coaches italiens. Retrouver ce plaisir me fait du bien. Vous êtes venu en échange de 100M euros. Avez-vous connu un moment d'adrénaline lors de votre présentation, compte tenu des attentes ? HAZARD : J'ai découvert un autre monde. À Chelsea, un des meilleurs clubs du monde, c'était plus simple pour la présentation. Là, tu te dis : waouh ! Sur le terrain, je ne suis quasiment jamais stressé. Là, je n'ai pas non plus raté mes jonglages. Pourtant, dans l'avion pour venir, tous mes frères m'ont demandé ce que j'allais faire. " Attention, si tu rates, tout le monde va se foutre de toi ! " disait Thorgan. Même à Chelsea, ils insistaient " On ne va pas regarder tes matches, juste ta présentation ! " Quand on m'a demandé de parler, ce n'était pas mon domaine... Vous n'aviez rien préparé... HAZARD : Rien du tout. Je me suis dit : fais un truc en espagnol. Mais comme je ne parle pas espagnol... Ça se serait vu... Je voulais être spontané. Je me suis dit : OK, en français. Comme sur le terrain, de manière naturelle. Ça reste quand même un bon souvenir. Malgré votre blessure, vous avez quand même disputé la moitié des matches de l'équipe... HAZARD : J'ai fait toute la préparation. Deux ou trois jours avant le premier match à Vigo (3-1, le 17 août, ndlr), j'ai ressenti une douleur en haut de la cuisse droite. J'ai souvent mal avant les matches à force de prendre les coups. Je me dis que ça allait passer. Là, le lendemain, rebelote. Zidane me demande si je veux faire un scan. Le doc insiste. On le fait. On voit une petite lésion sur le quadriceps. Le coach n'a pas voulu prendre de risque pour ce début de saison. Une fois la blessure résorbée, j'ai enchaîné. Mais j'avais arrêté trois semaines. Il a fallu retrouver le rythme. Le premier match contre le PSG (0-3, le 18 septembre, ndlr), j'espérais un match facile. Et ça s'est mal passé. On a parlé de votre poids, dit que vous aviez grossi. Est-ce vrai ? HAZARD : C'est vrai. Je ne vais pas le cacher. Moi, quand je suis en vacances, je suis en vacances. Sinon, je n'ai jamais de vacances. J'avais pris cinq kilos. Je suis du genre à prendre vite et à perdre aussi rapidement si je fais attention. Quand j'avais 18 ans, à Lille, j'étais à 72 ou 73 kg. Après, avec la prise de masse musculaire, c'était 75 kg. Dans un mauvais jour, 77 kg. J'étais monté à 80 kg cet été. J'ai perdu tout ça en dix jours. Comment jugez-vous votre début de saison ? HAZARD : Le seul truc qui cloche, ce sont les statistiques. J'ai marqué une fois, donné une passe décisive et je provoque un penalty. Aujourd'hui, les gens ne retiennent que ça. Les deux premiers mois, dans ce que je proposais, ce n'était pas assez. Je me disais : je peux mieux faire. J'ai vraiment senti un mieux par la suite. Je prends le ballon, je dribble, j'accélère et j'essaie de bien faire jouer les autres. Je ne fais pas tout bien mais j'essaie. Les deux premiers mois, je me disais : tu es nouveau, sois simple. Et j'ai essayé de faire trop de passes. Les gens attendaient que je dribble. Vous allez progresser ici ? HAZARD : Oui, dans la maîtrise. On a énormément le ballon. Comme la dernière année à Chelsea. Sarri avait mis en place ce type de jeu. On crée plus. Si tu touches 90 ballons par match, tu as plus de chances de faire de belles choses. Mon poste, c'est le même qu'à Chelsea ou avec la Belgique. Je suis libre d'aller où je veux, de permuter avec Karim (Benzema, ndlr). Mais il faut soigner le replacement. Comme partout. On parle souvent du vestiaire difficile du Real. Et pour vous, ça se passe comment ? HAZARD : Cela dépend de comment tu es. Moi, je vais m'imposer dans tous les vestiaires. Je suis quelqu'un qui ne cherche pas les problèmes. Je suis ouvert. Je ne vais jamais tirer la couverture à moi. Là, ça se passe super bien. Peut-être que les mecs, compte tenu de ce que j'ai fait avant, en France ou en Angleterre, me respectent aussi. Je n'arrive pas à 21 ans avec tout à prouver. On me connaît. Qui vous a le plus aidé ? HAZARD : Forcément, Thibaut (Courtois, ndlr). Il y a Greg aussi (Dupont, le préparateur physique, ndlr). On dormait au centre lors de notre arrivée. On mangeait ici. L'intégration est facile car il y a pas mal de francophones (Varane, Mendy, Benzema, ndlr). Le staff est francophone. Pour moi c'est parfait. Depuis votre arrivée, vous avez porté le numéro 50 et maintenant le 7, qui était la propriété de Cristiano Ronaldo... HAZARD : Au début, c'était celui de Mariano. Je n'avais pas envie d'aller le lui demander. Ce n'est pas mon style. Je savais que le 10, c'était Modric. À Chelsea, j'avais pris le 17. Là, c'était Vazquez. Il y avait le 16 mais je n'en avais pas envie. En Liga, tu ne peux pas dépasser 25. J'ai dit : " Donnez-moi le 50. " Et la dernière semaine, le club a dit à Mariano : " Il faut que tu donnes le 7 à Eden. "Pourquoi êtes-vous resté discret hors sélection ? HAZARD : Parce que je n'étais pas bon, tout simplement (il éclate de rire). J'ai dit : commence par bien jouer. Le seul vrai point noir du Real, c'est cette défaite à Paris, 0-3, en Champions League ? HAZARD : Pour moi, c'était mon vrai premier match. On commence plutôt pas mal les dix, quinze premières minutes. Lorsque Di Maria marque, j'ai une occasion pour faire1-1. Mon tir passe de peu à côté. Ils font 2-0 et le but de Bale est annulé. En seconde période, on ne propose rien. Et on tombe sur une équipe très forte. Tous les joueurs ont joué à la perfection. La Ligue des champions ne pardonne pas. 0-3, ça fait tache. Surtout quand tu es le Real Madrid. Que pensez-vous du PSG 2019-2020, qui compte déjà trois défaites en L1, une première depuis l'arrivée des investisseurs qataris? HAZARD : J'ai regardé pas mal de leurs matches. Ça me paraît plus fort que les années précédentes. Au milieu notamment. Il y a Idrissa (Gueye, ndlr). Il leur fait un bien fou. Je ne dis pas ça parce que c'est mon ami. Je sais de quoi il est capable. Même quand Aston Villa n'était pas bien, je voyais son niveau. C'est un genre de N'Golo (Kanté, ndlr). Les gens le connaissent moins car il ne jouait pas dans le meilleur club du monde. Mais ils vont se rendre compte. Il est super important. Après, ça va dépendre des deux monstres devant, Neymar et Mbappé. S'ils récupèrent tous les ballons, ils seront durs à battre. C'est important pour le futur de la saison. Leurs défaites en L1 sont anecdotiques. Même à Dijon (1-2, ndlr), chez le dernier. J'ai regardé. Les Dijonnais étaient comme des fous. Ils ont fait le match parfait. Paris était moins bien. Parfois, il te manque la motivation, avec tout le respect que j'ai pour Dijon. Le plus dur, c'est de conserver la concentration sur 60, 70 matches par saison. Vous avez failli signer au PSG par le passé ? HAZARD : Non. Jamais. Ils ont souvent voulu me recruter. Je n'avais pas envie de revenir en L1. Je leur ai toujours dit non. Dans ma tête, c'était clair. C'est un club qui peut te permettre de gagner la C1. Mais ce n'était pas dans mes projets. Si je reviens en L1, ce sera à Lille. Qu'allez-vous conserver de vos sept années à Londres ? HAZARD : Je ne suis plus le même joueur. Je suis arrivé estampillé jeune talent. Deux fois meilleur joueur de L1. En Angleterre, ils savent qui tu es mais ils ne te calculent pas trop. Il faut montrer. J'ai confirmé en Angleterre. J'ai passé six années et demie top. La troisième année, avec Mourinho, ça a été plus compliqué. J'ai fait de mauvais matches mais ça a toujours été des bonnes saisons et de la constance. Et je suis parti comme l'un des meilleurs joueurs, car reconnu comme tel par les autres. C'est ma fierté. Chelsea m'a permis d'être ce que je suis.