Comment le Brésil vit-il les préparatifs du Mondial qui débute à Sao Paulo dans quatre mois ? Il y a cinq jours, nous sommes partis au pays de la samba et du futbol pour tenter de trouver une réponse. Premier arrêt : Rio de Janeiro, qui accueillera, le 13 juillet, le point d'orgue du Mondial, avec la finale, à Maracana. Plus tard, nous irons à Belo Horizonte, à Sao Paulo et à Santos, les ports d'attache de Pelé, de Robinho et de la star actuelle, Neymar.

Rio est une ville d'extrêmes, une ville où les Belges vont bientôt aller supporter les Diables Rouges. Une ville caniculaire. On annonce une température supérieure à 40 degrés ce vendredi. Depuis samedi, nous n'avons guère échappé à la chaleur. Une ville où pauvres et riches se côtoient, où la police est omniprésente, surtout au centre où, plus qu'il y a quatre ans, lors d'un premier séjour, on peut avoir l'impression que c'est plus calme. Nous sommes en plein été, c'est bientôt le carnaval et les tribunes du sambadrome feront l'objet de travaux jusqu'à la dernière minute. De plus en plus de touristes veulent assister au défilé des différentes écoles de samba, qui s'exerçaient déjà samedi et dimanche soir. Un spectacle haut en couleurs, sous des lampes artificielles.

Les touristes et la classe moyenne, qui commence à s'enrichir, ont pris le carnaval et le football à l'homme de la rue. Samedi, nous avons assisté au derby Flamengo-Fluminense, dans le nouveau Maracana. 15.000 spectateurs payants, 18.000 personnes pour le derby de la ville par excellence, alors que le stade peut accueillir 80.000 spectateurs. C'est à peine si on distingue les personnes présentes. Tout est trop cher. Un billet coûte au moins 100 réais, soit 35 euros. Les habitants des favelas sont de facto bannis des stades mais c'est au détriment de l'ambiance. Il y a quatre ans, Flamengo-Vasco était intense, empreint d'émotion. On dansait et on chantait dans les tribunes. A Fla-Flu, il y a eu un peu d'ambiance, à la fin du match, quand le score était de 0-3 et que les supporters de Flu ont provoqué leurs amis supporters de Fla. L'augmentation du prix des billets a amélioré la sécurité des stades mais les a aussi embourgeoisés. Posh.

Hier, nous avons découvert les deux extrêmes de Rio. À midi, Felipe Scolari a dévoilé sa sélection pour le match amical contre l'Afrique du Sud, début mars. Il a plaisanté, histoire de se défaire de son image de grand-père. La conférence se déroulait au siège de Vivo, un sponsor. A Barra de Tijuca, où se trouve le siège de la fédération de football, de même que le Comité olympique brésilien et de nombreux riches qui ont bâti là leurs villas sécurisées. Le long de la large avenida, ce ne sont que boutiques chic, marques coûteuses, belles bagnoles et, ici et là, un hélicoptère. On est en train d'aménager un chemin spécial -un investissement qui se chiffre en millions- rejoignant l'aéroport de Barra alors que le reste de Rio est encombré par les files sur les routes étroites de la ville. Barra est un de ces quartiers où tout le monde dispose de l'airco.

Deux heures plus tard, nous avions un rendez-vous au Central do Brasil, au Centro. La gare ferroviaire de Rio, si vous n'avez pas vu le film du même nom, vaut le coup d'oeil. En compagnie d'un travailleur social, nous avons pris le train vers Antares, l'autre côté de Rio. Le sombre. Un voyage d'un peu plus de trois heures.

Ces dernières années, la police a fait son travail dans les favellas proches du centre. Elle a fait le ménage -et l'a annoncé, pour laisser aux dealers de drogue le temps d'aller voir ailleurs- puis a installé une sorte de police de paix. Le système marche mais n'est pas parfait. Mais au moins peut-on montrer aux touristes qui visitent les favellas qu'on s'est attaqué au problème. Obama est déjà venu, de même que le Pape. Techniques de camouflage.

Car la problématique s'est simplement déplacée vers la périphérie. Les junkies ont toujours besoin de leur crack (bon marché) et pour chaque dealer pincé, deux autres débarquent. Dans ce pays, le commerce illégal reste le moyen le plus rapide de gagner de l'argent et d'être populaire dans son quartier. C'est le plus court chemin vers le pouvoir.

Nous remarquons à quels excès cela mène dès que nous descendons du train. Robert, le travailleur social, n'a pas son téléphone et ne peut donc pas vérifier où sont les gens qui ont lancé en sa compagnie un projet pour les enfants de la rue. Cela le rend nerveux.
À juste titre. Alors que nous sommes au beau milieu du pont, on tire des coups de feu. Comme dans le film: tac-tac-tac. Tout le monde se précipite à l'abri d'un petit mur. Les gens se laissent tomber et rampent vers un endroit sûr. En bas, les junkies, les dealers, les jeunes, les femmes s'enfuient. Ils sautent au-dessus de la berme et traversent les rails. L'un d'eux arrive sur le perron juste avant l'arrivée d'un train. Il saute dedans. Il est à l'abri.

Nous sommes coincés là, couchés à terre, jusqu'à ce qu'un garde nous fasse signe, nous fasse entrer et nous permette de nous abriter derrière un mur.
Les tirs cessent au bout d'une demi-heure. Ce genre d'action ne dure jamais longtemps. Nous pénétrons dans la favella mais cette fois, la police ne plaisante pas. Pendant deux heures, des tirs continuent à éclater, parfois en direct. Nous voyons trois agents se faufiler de porte en porte, de rue en rue. De temps à autre, un salve éclate.

Brusquement, un sac de sable craque. Une balle. Nous regardons, derrière une porte en acier, comme si c'était un film. Je me pense en sécurité. Jusqu'à ce que je voie les impacts de balles. Dehors, des enfants passent, mallette en main. Ils marchent un peu plus vite mais c'est à peine s'ils jettent un coup d'oeil à la scène. Cela arrive trois ou quatre fois par semaine. Parfois, il y a des dommages collatéraux. Pas aujourd'hui. Le bilan ? Deux morts, trois blessés mais pas d'innocents.

Les supporters belges doivent-ils avoir peur de se rendre au Brésil ? Pas du tout. Cet été, personne ne va prendre le train pour aller visiter une favella, tout seul. Mais le pays est loin d'être sous contrôle. Il ne maîtrise pas ses émotions, ni ses misérables conditions de vie, ni sa sécurité. Les manifestations sont régulières. Il y en a encore eu une jeudi dernier -contre l'augmentation du prix des transports en commun. Un cameraman est mort. Il n'y a pas d'hôpital à Antares, pas d'école technique. Le poste de secours destiné aux 30.000 habitants ne possède même pas de bandages.

En même temps, on investit des millions dans une Cidade de Musica, dans une route à quatre bandes, dans de nouveaux stades de football et bientôt il y aura les Jeux Olympiques. Il y a quatre ans, l'Afrique du Sud a eu ses éléphants blancs, des stades où nul n'allait ensuite se produire. Bientôt, le Brésil en aura trois, au moins.
C'est incompréhensible. Mais si le Brésil est champion du monde, Rio dansera quand même jusqu'au petit matin. Antares aussi.

par Peter T'Kint

Comment le Brésil vit-il les préparatifs du Mondial qui débute à Sao Paulo dans quatre mois ? Il y a cinq jours, nous sommes partis au pays de la samba et du futbol pour tenter de trouver une réponse. Premier arrêt : Rio de Janeiro, qui accueillera, le 13 juillet, le point d'orgue du Mondial, avec la finale, à Maracana. Plus tard, nous irons à Belo Horizonte, à Sao Paulo et à Santos, les ports d'attache de Pelé, de Robinho et de la star actuelle, Neymar. Rio est une ville d'extrêmes, une ville où les Belges vont bientôt aller supporter les Diables Rouges. Une ville caniculaire. On annonce une température supérieure à 40 degrés ce vendredi. Depuis samedi, nous n'avons guère échappé à la chaleur. Une ville où pauvres et riches se côtoient, où la police est omniprésente, surtout au centre où, plus qu'il y a quatre ans, lors d'un premier séjour, on peut avoir l'impression que c'est plus calme. Nous sommes en plein été, c'est bientôt le carnaval et les tribunes du sambadrome feront l'objet de travaux jusqu'à la dernière minute. De plus en plus de touristes veulent assister au défilé des différentes écoles de samba, qui s'exerçaient déjà samedi et dimanche soir. Un spectacle haut en couleurs, sous des lampes artificielles. Les touristes et la classe moyenne, qui commence à s'enrichir, ont pris le carnaval et le football à l'homme de la rue. Samedi, nous avons assisté au derby Flamengo-Fluminense, dans le nouveau Maracana. 15.000 spectateurs payants, 18.000 personnes pour le derby de la ville par excellence, alors que le stade peut accueillir 80.000 spectateurs. C'est à peine si on distingue les personnes présentes. Tout est trop cher. Un billet coûte au moins 100 réais, soit 35 euros. Les habitants des favelas sont de facto bannis des stades mais c'est au détriment de l'ambiance. Il y a quatre ans, Flamengo-Vasco était intense, empreint d'émotion. On dansait et on chantait dans les tribunes. A Fla-Flu, il y a eu un peu d'ambiance, à la fin du match, quand le score était de 0-3 et que les supporters de Flu ont provoqué leurs amis supporters de Fla. L'augmentation du prix des billets a amélioré la sécurité des stades mais les a aussi embourgeoisés. Posh. Hier, nous avons découvert les deux extrêmes de Rio. À midi, Felipe Scolari a dévoilé sa sélection pour le match amical contre l'Afrique du Sud, début mars. Il a plaisanté, histoire de se défaire de son image de grand-père. La conférence se déroulait au siège de Vivo, un sponsor. A Barra de Tijuca, où se trouve le siège de la fédération de football, de même que le Comité olympique brésilien et de nombreux riches qui ont bâti là leurs villas sécurisées. Le long de la large avenida, ce ne sont que boutiques chic, marques coûteuses, belles bagnoles et, ici et là, un hélicoptère. On est en train d'aménager un chemin spécial -un investissement qui se chiffre en millions- rejoignant l'aéroport de Barra alors que le reste de Rio est encombré par les files sur les routes étroites de la ville. Barra est un de ces quartiers où tout le monde dispose de l'airco. Deux heures plus tard, nous avions un rendez-vous au Central do Brasil, au Centro. La gare ferroviaire de Rio, si vous n'avez pas vu le film du même nom, vaut le coup d'oeil. En compagnie d'un travailleur social, nous avons pris le train vers Antares, l'autre côté de Rio. Le sombre. Un voyage d'un peu plus de trois heures. Ces dernières années, la police a fait son travail dans les favellas proches du centre. Elle a fait le ménage -et l'a annoncé, pour laisser aux dealers de drogue le temps d'aller voir ailleurs- puis a installé une sorte de police de paix. Le système marche mais n'est pas parfait. Mais au moins peut-on montrer aux touristes qui visitent les favellas qu'on s'est attaqué au problème. Obama est déjà venu, de même que le Pape. Techniques de camouflage. Car la problématique s'est simplement déplacée vers la périphérie. Les junkies ont toujours besoin de leur crack (bon marché) et pour chaque dealer pincé, deux autres débarquent. Dans ce pays, le commerce illégal reste le moyen le plus rapide de gagner de l'argent et d'être populaire dans son quartier. C'est le plus court chemin vers le pouvoir. Nous remarquons à quels excès cela mène dès que nous descendons du train. Robert, le travailleur social, n'a pas son téléphone et ne peut donc pas vérifier où sont les gens qui ont lancé en sa compagnie un projet pour les enfants de la rue. Cela le rend nerveux. À juste titre. Alors que nous sommes au beau milieu du pont, on tire des coups de feu. Comme dans le film: tac-tac-tac. Tout le monde se précipite à l'abri d'un petit mur. Les gens se laissent tomber et rampent vers un endroit sûr. En bas, les junkies, les dealers, les jeunes, les femmes s'enfuient. Ils sautent au-dessus de la berme et traversent les rails. L'un d'eux arrive sur le perron juste avant l'arrivée d'un train. Il saute dedans. Il est à l'abri. Nous sommes coincés là, couchés à terre, jusqu'à ce qu'un garde nous fasse signe, nous fasse entrer et nous permette de nous abriter derrière un mur. Les tirs cessent au bout d'une demi-heure. Ce genre d'action ne dure jamais longtemps. Nous pénétrons dans la favella mais cette fois, la police ne plaisante pas. Pendant deux heures, des tirs continuent à éclater, parfois en direct. Nous voyons trois agents se faufiler de porte en porte, de rue en rue. De temps à autre, un salve éclate.Brusquement, un sac de sable craque. Une balle. Nous regardons, derrière une porte en acier, comme si c'était un film. Je me pense en sécurité. Jusqu'à ce que je voie les impacts de balles. Dehors, des enfants passent, mallette en main. Ils marchent un peu plus vite mais c'est à peine s'ils jettent un coup d'oeil à la scène. Cela arrive trois ou quatre fois par semaine. Parfois, il y a des dommages collatéraux. Pas aujourd'hui. Le bilan ? Deux morts, trois blessés mais pas d'innocents. Les supporters belges doivent-ils avoir peur de se rendre au Brésil ? Pas du tout. Cet été, personne ne va prendre le train pour aller visiter une favella, tout seul. Mais le pays est loin d'être sous contrôle. Il ne maîtrise pas ses émotions, ni ses misérables conditions de vie, ni sa sécurité. Les manifestations sont régulières. Il y en a encore eu une jeudi dernier -contre l'augmentation du prix des transports en commun. Un cameraman est mort. Il n'y a pas d'hôpital à Antares, pas d'école technique. Le poste de secours destiné aux 30.000 habitants ne possède même pas de bandages. En même temps, on investit des millions dans une Cidade de Musica, dans une route à quatre bandes, dans de nouveaux stades de football et bientôt il y aura les Jeux Olympiques. Il y a quatre ans, l'Afrique du Sud a eu ses éléphants blancs, des stades où nul n'allait ensuite se produire. Bientôt, le Brésil en aura trois, au moins. C'est incompréhensible. Mais si le Brésil est champion du monde, Rio dansera quand même jusqu'au petit matin. Antares aussi. par Peter T'Kint