Sautron, dans la périphérie nantaise. Un quartier mignon et des maisons typiques de l'architecture bretonne. Joris Kayembe accueille, sourire timide. Sur ses deux jambes, surtout. En mars, il a subi une opération du genou gauche, la deuxième de la saison déjà. Arrivé en juin 2017 dans le cadre du transfuge de Sergio Conceiçao à Porto, il ne participe qu'à trois bouts de matches de Ligue 1. Le cauchemar pour tout joueur de foot.

" Je ne connaissais pas du tout le coin, mais je savais que c'était un bon club. Pour moi, c'était une bonne opportunité de pouvoir me montrer. Comme j'avais déjà été prêté deux fois par Porto, que je sortais d'une saison en réserve et que je sentais que ça n'allait pas aller plus loin, c'était le timing parfait ", explique-t-il, en présentant son père et sa femme, qui berce leur fille, née cette année. Elle s'appelle Kimya, ce qui signifie " paix " en lingala. Et justement, l'ailier de 23 ans apparaît posé.

Après Arouca et Rio Ave, l'ex-Rouche a donc signé un contrat de quatre ans du côté de l'Atlantique, jusqu'en 2021. Sur le banc, un grand nom : Claudio Ranieri, qui a quitté les Jaune et Vert depuis lors. Mais mis à part la patience, il n'a pas pu apprendre beaucoup plus du Mister italien.

Au Portugal, il a croisé Julen Lopetegui, l'actuel coach du Real Madrid, qui l'a replacé back gauche et a fait de lui un " joueur complet ", dit-il. Mais il fallait " franchir un palier ". " Je savais que partir de Porto, c'était la meilleure solution. "

Aujourd'hui, quand tu regardes la saison écoulée, tu ne regrettes pas d'avoir signé à Nantes ? Tu pourrais tout remettre sur une espèce de mauvais karma...

JORIS KAYEMBE : Non ( direct). Tu peux te péter partout. C'est à Nantes que c'est arrivé, c'est comme ça, malheureusement. Si je m'étais blessé à Porto, ça aurait peut-être été plus compliqué de revenir et de rejouer. À Nantes, il n'y a pas le même effectif, il n'y a pas la même concurrence et ce n'est pas la même pression. À Porto, c'est très compliqué d'être titulaire, si ce n'est même de gratter des minutes. Là-bas, on va te faire enchaîner les prêts pour que tu reviennes à ton niveau...

J'ai appris à m'ouvrir aux autres. Quand tu es formé pour devenir pro, tu vis un peu en vase clos. " - Joris Kayembe

Mi-juillet, tu te fais cette rupture des ligaments croisés du genou droit, à l'entraînement. Tu étais au club depuis seulement un mois.

KAYEMBE : Ce jour-là, l'entraînement était très intensif. Sur une action, j'essaye de me retourner et Léo Dubois ( l'ex-capitaine, désormais à Lyon, ndlr) me marche sur le pied. Mon genou tourne et voilà... ( il souffle)

Tu sais tout de suite que c'est grave ?

KAYEMBE : Oui. Je savais que je ne pouvais plus continuer, que c'était les croisés. J'étais vraiment triste. Je me sentais très bien, je me disais : " Ce n'est pas possible, pas maintenant ". J'avais parlé avec Ranieri et il m'avait fait comprendre que j'allais beaucoup jouer, qu'il voyait bien mes qualités et qu'il savait ce que c'était la concurrence des grands clubs, comme Porto. Ce qui était aussi frustrant, c'est que sur les quatre ans que j'ai fait au Portugal, je ne me suis pas blessé une seule fois.

" J'ai beaucoup appris sur la vie "

Tu te fais opérer quasiment dans la foulée et tu pars à Capbreton dans un centre de rééducation.

KAYEMBE : ( il coupe) Là, c'était assez difficile parce que j'étais perdu. J'avais beaucoup apprécié le Portugal et je ne connaissais pas du tout la France. Je me retrouvais à devoir passer un mois dans une ville dont je n'avais jamais entendu parler. Mais très vite, je me suis senti bien. Le cadre, déjà, est super chouette. Tu es juste en face de la mer. J'ai aussi appris à connaître des gens qui ne venaient pas du monde du foot. Certains avaient des blessures bien plus graves que la mienne et mine de rien, ça fait relativiser.

Il y a une personne en particulier qui t'a marqué durant ton séjour ?

KAYEMBE : Il y avait un jeune qui s'était cassé la hanche en faisant de l'équitation. Son cheval lui était tombé dessus. Il n'arrivait plus à bouger et il avait besoin d'un an et demi pour se remettre totalement. Il y avait aussi une autre personne, qui faisait du moto-cross, et qui a perdu sa jambe. Ça m'a marqué.

Ça t'a aussi permis de sortir du cadre du football.

KAYEMBE : J'encourage tous les joueurs blessés à aller dans ce type de centre. Tu apprends beaucoup sur la vie, sur les autres et surtout sur toi. Déjà, tu comprends que la vie ne se limite pas qu'au foot. Tu regardes les matches à la télé, c'est sûr, mais tu apprends aussi à jouer aux cartes, aux jeux de société, à t'ouvrir aux autres. En fait, quand tu es formé pour devenir footballeur professionnel, tu vis un peu en vase clos. Là, je me suis retrouvé à jouer, avec une trentaine de personnes, au " loup-garou " ( rires). On était plusieurs avec des béquilles, on a bien rigolé.

Joris Kayembe : " Quand tu rechutes, c'est dur mentalement. Tu retournes au bloc, tu revois le même anesthésiste. Tu recommences tout de zéro. ", BELGAIMAGE
Joris Kayembe : " Quand tu rechutes, c'est dur mentalement. Tu retournes au bloc, tu revois le même anesthésiste. Tu recommences tout de zéro. " © BELGAIMAGE

Quand tu reviens à Nantes, ton quotidien se résume à deux séances de kiné par jour. Le reste, c'est du temps libre. Comment tu comblais le vide ?

KAYEMBE : De manière classique. J'ai pas mal geeké, au début, et puis j'ai beaucoup lu la Bible. Je me suis davantage baladé avec ma femme, aussi. J'ai appris à marcher dehors, en pleine nature, tout simplement. C'est bête, mais je n'avais jamais pris le temps de faire ça avant. Le plus dur, c'est de voir les autres partir à l'entraînement, aux matches, avec leur sac tout prêt, avec leur costume, etc. Tu as envie de partir avec eux. Mais franchement, tant que tu as le mental, tu travailles et tu sais que ça va payer.

" Ranieri, c'est un Monsieur "

Il y a aussi confiance du club et de Ranieri. Quand tu te blesses en juillet, en plein mercato, le Misterdit tout de suite qu'il ne va pas te chercher un remplaçant. Dans beaucoup de clubs, on se serait déjà penché sur un autre profil...

KAYEMBE : C'est clair que ça m'a fait du bien. Je l'ai croisé plusieurs fois pendant ma rééducation et son discours était clair : " Je t'attends ". Je ne pouvais que me battre pour lui, pour lui rendre sa confiance. D'autant plus que Ranieri, ce n'est pas un coach qui parle beaucoup. Mais ça, il me l'a dit plusieurs fois, notamment lors d'une séance vidéo, devant tout le monde. C'était assez fort.

Pour un sportif de haut niveau, se retrouver blessé sur une longue durée, c'est parfois plus qu'être au chômage technique, c'est presque ne plus " exister ". C'est quelque chose que tu as ressenti ?

KAYEMBE : Non, parce que tu sais que la blessure fait partie du métier. Et quand tu as la confiance du coach, tu n'as pas à douter, tu n'as pas beaucoup de questions à te poser. C'est vrai que certains coaches te disent des choses, mais ne tiennent pas leurs promesses. Ranieri, ce n'est pas le cas. Il a les mots justes. Il est vraiment classe, c'est un Monsieur. Et un Monsieur qui tient ses promesses.

Le 6 décembre, sur le site du club, tu t'annonces comme une " recrue hivernale ". Tu reprends les entraînements en janvier et le 18 février, 213 jours après ta blessure, tu entres au jeu à Nice, pour 13 minutes et ton premier match en Ligue 1. C'était un soulagement ?

KAYEMBE : Déjà, dès que j'ai repris, je me sentais bien. La veille de ce match, Ranieri m'avait pris à part et m'avait dit qu'il allait me faire rentrer. Quand il m'appelle pour monter sur le terrain, j'ai quand même un énorme sentiment de fierté. Je me dis : " Voilà, j'y suis. Je vais montrer à la Ligue 1 ce que je sais faire ". J'ai apporté un peu de folie, mais sur un corner, je lâche mon homme et sa tête passe juste à côté ( Nantes fait match nul, 1-1, ndlr). Après le match, Ranieri m'a attrapé ( il sourit).

Ensuite, tu entres à nouveau contre Amiens, le 24 février.

KAYEMBE : ( il coupe) C'était un sentiment magnifique. C'était ma première à domicile, à La Beaujoire. Il y avait mon père, mon frère, mes proches. Je voulais vraiment marquer, faire la passe, tout. Quand je vais vers Ranieri, après l'échauffement, tout le monde applaudit et quand je rentre, tout le monde crie mon nom... Ça m'a motivé comme jamais. Sur le terrain, j'ai croisé le regard de plusieurs supporters et je sentais qu'ils étaient derrière moi. Encore aujourd'hui, je sens vraiment ce soutien au quotidien.

" Pourquoi moi ? "

La semaine suivante, c'est la consécration : tu es titulaire au Vélodrome. Tout s'enchaîne comme prévu, ou presque. Tu sors à la mi-temps sur une entorse du genou... gauche.

KAYEMBE : Je ne pensais pas que j'allais être titulaire. Deux ou trois jours avant le match, Ranieri m'appelle dans son bureau pour me dire que je vais jouer. J'étais super content. Au début du match, je me sens bien, je sens que je prends le dessus sur mon vis-à-vis, Jordan Amavi, et que ça va bien se passer. Sauf qu'après un petit quart d'heure, Dimitri Payet tombe sur moi et mon genou craque. Je me relève, mais je sens que c'est différent. J'ai tenu trente minutes comme ça.

Comment tu l'as vécu ?

KAYEMBE : J'étais dégoûté. Au début, les médecins me disaient que ce n'était pas grave. Mais j'avais un mauvais pressentiment. Puis, ce qui m'a énervé, c'est qu'à l'échographie, on ne voulait pas me dire ce que j'avais. C'est le médecin du club qui m'a dit que je devais me faire opérer. Je ne comprenais pas pourquoi ça m'arrivait à moi. J'ai une bonne hygiène de vie, je ne suis pas quelqu'un qui fait la fête... ( il souffle) Quand tu viens juste de revenir, c'est vraiment dur mentalement. Tu recommences tout de zéro. Tu retournes au bloc, tu revois le même anesthésiste. J'avais déjà bien rigolé avec lui la première fois, mais j'aurais préféré le revoir dans d'autres circonstances ( il sourit).

Tu n'as pas peur d'avoir des séquelles ou de traîner une réputation d'homme de verre ?

KAYEMBE : Non, je continue de relativiser. C'était ma première année, il y en aura une deuxième et je sais que ce qui m'attend est grand.

SA PREMIÈRE FOIS AU STANDARD

En 2012, alors que tu évolues chez les U19 du Standard, tu te fais les croisés, à gauche, pour la première fois. Cette expérience te sert aujourd'hui ?

JORIS KAYEMBE : Franchement, oui. Parfois, tu peux être vachement frustré parce que tu n'arrives pas à faire tel ou tel mouvement. Ta jambe ne peut pas encore bien se fléchir et tu ne peux pas bouger comme tu veux. Mais quand tu l'as déjà vécu une fois, tu sais que ce n'est qu'une question de temps. Au Standard, c'était vraiment plus dur qu'aujourd'hui. J'avais dix-huit ans et c'était le moment où je devais passer des U19 aux U21, la réserve. Je me suis blessé à l'entraînement, avec les U21. L'entraîneur, c'était José Jeunechamps et c'était rare qu'il m'appelle. J'étais tout fier, je voulais vraiment me montrer...

Tu t'es dit que tu avais raté le virage ?

KAYEMBE : Je ne sais pas... ( il marque une pause) Je n'avais pas de contrat et à l'école, ça n'allait pas trop. Je n'avais rien, c'était chaud. Au début, je ne savais pas comment j'allais faire pour revenir. Après, ça se joue au mental. Au fond de moi, je savais quand même que j'avais les qualités suffisantes. Finalement, je suis revenu en fin de saison, j'ai joué les derniers matches avec les U21 et j'ai signé à Porto quelques mois plus tard ( en 2013, ndlr). On peut difficilement rêver mieux comme retour.

LE DÉCÈS DE SON KINÉ

Pour ne rien arranger, le kiné historique du club, Philippe Daguillon, décède début mars, juste après ta deuxième blessure. Il avait 59 ans, dont 33 passés au FC Nantes. Tu devais forcément être proche de lui...

JORIS KAYEMBE : Oui, vraiment ( l'émotion se lit dans ses yeux). Je ne suis pas au club depuis longtemps, mais vu que j'ai été blessé quasiment toute la saison, je l'ai beaucoup côtoyé. On se voyait tout le temps. Quand on a joué à Nice, il ne pouvait pas être là, mais je lui ai envoyé un message pour lui dire que c'était grâce à lui que j'étais bien revenu. Ce sont des choses qui arrivent, c'est la vie, mais ça fait mal.

C'était devenu ton confident ?

KAYEMBE : En quelque sorte. On partageait beaucoup de choses. Je lui expliquais certaines choses de ma vie, je lui parlais de ma foi. Il n'était pas chrétien, mais il s'intéressait, il m'écoutait. Et lui aussi, il se livrait pas mal. Les joueurs de l'équipe savaient qu'il avait un cancer des poumons, mais c'était seulement quand on était tous les deux qu'il m'expliquait ce qu'il devait endurer. Il me donnait des conseils sur tout, pas seulement sur ma rééducation. Il m'a toujours dit de profiter de la vie un maximum...

Sautron, dans la périphérie nantaise. Un quartier mignon et des maisons typiques de l'architecture bretonne. Joris Kayembe accueille, sourire timide. Sur ses deux jambes, surtout. En mars, il a subi une opération du genou gauche, la deuxième de la saison déjà. Arrivé en juin 2017 dans le cadre du transfuge de Sergio Conceiçao à Porto, il ne participe qu'à trois bouts de matches de Ligue 1. Le cauchemar pour tout joueur de foot. " Je ne connaissais pas du tout le coin, mais je savais que c'était un bon club. Pour moi, c'était une bonne opportunité de pouvoir me montrer. Comme j'avais déjà été prêté deux fois par Porto, que je sortais d'une saison en réserve et que je sentais que ça n'allait pas aller plus loin, c'était le timing parfait ", explique-t-il, en présentant son père et sa femme, qui berce leur fille, née cette année. Elle s'appelle Kimya, ce qui signifie " paix " en lingala. Et justement, l'ailier de 23 ans apparaît posé. Après Arouca et Rio Ave, l'ex-Rouche a donc signé un contrat de quatre ans du côté de l'Atlantique, jusqu'en 2021. Sur le banc, un grand nom : Claudio Ranieri, qui a quitté les Jaune et Vert depuis lors. Mais mis à part la patience, il n'a pas pu apprendre beaucoup plus du Mister italien. Au Portugal, il a croisé Julen Lopetegui, l'actuel coach du Real Madrid, qui l'a replacé back gauche et a fait de lui un " joueur complet ", dit-il. Mais il fallait " franchir un palier ". " Je savais que partir de Porto, c'était la meilleure solution. " Aujourd'hui, quand tu regardes la saison écoulée, tu ne regrettes pas d'avoir signé à Nantes ? Tu pourrais tout remettre sur une espèce de mauvais karma...JORIS KAYEMBE : Non ( direct). Tu peux te péter partout. C'est à Nantes que c'est arrivé, c'est comme ça, malheureusement. Si je m'étais blessé à Porto, ça aurait peut-être été plus compliqué de revenir et de rejouer. À Nantes, il n'y a pas le même effectif, il n'y a pas la même concurrence et ce n'est pas la même pression. À Porto, c'est très compliqué d'être titulaire, si ce n'est même de gratter des minutes. Là-bas, on va te faire enchaîner les prêts pour que tu reviennes à ton niveau... Mi-juillet, tu te fais cette rupture des ligaments croisés du genou droit, à l'entraînement. Tu étais au club depuis seulement un mois.KAYEMBE : Ce jour-là, l'entraînement était très intensif. Sur une action, j'essaye de me retourner et Léo Dubois ( l'ex-capitaine, désormais à Lyon, ndlr) me marche sur le pied. Mon genou tourne et voilà... ( il souffle) Tu sais tout de suite que c'est grave ? KAYEMBE : Oui. Je savais que je ne pouvais plus continuer, que c'était les croisés. J'étais vraiment triste. Je me sentais très bien, je me disais : " Ce n'est pas possible, pas maintenant ". J'avais parlé avec Ranieri et il m'avait fait comprendre que j'allais beaucoup jouer, qu'il voyait bien mes qualités et qu'il savait ce que c'était la concurrence des grands clubs, comme Porto. Ce qui était aussi frustrant, c'est que sur les quatre ans que j'ai fait au Portugal, je ne me suis pas blessé une seule fois. Tu te fais opérer quasiment dans la foulée et tu pars à Capbreton dans un centre de rééducation.KAYEMBE : ( il coupe) Là, c'était assez difficile parce que j'étais perdu. J'avais beaucoup apprécié le Portugal et je ne connaissais pas du tout la France. Je me retrouvais à devoir passer un mois dans une ville dont je n'avais jamais entendu parler. Mais très vite, je me suis senti bien. Le cadre, déjà, est super chouette. Tu es juste en face de la mer. J'ai aussi appris à connaître des gens qui ne venaient pas du monde du foot. Certains avaient des blessures bien plus graves que la mienne et mine de rien, ça fait relativiser. Il y a une personne en particulier qui t'a marqué durant ton séjour ? KAYEMBE : Il y avait un jeune qui s'était cassé la hanche en faisant de l'équitation. Son cheval lui était tombé dessus. Il n'arrivait plus à bouger et il avait besoin d'un an et demi pour se remettre totalement. Il y avait aussi une autre personne, qui faisait du moto-cross, et qui a perdu sa jambe. Ça m'a marqué. Ça t'a aussi permis de sortir du cadre du football.KAYEMBE : J'encourage tous les joueurs blessés à aller dans ce type de centre. Tu apprends beaucoup sur la vie, sur les autres et surtout sur toi. Déjà, tu comprends que la vie ne se limite pas qu'au foot. Tu regardes les matches à la télé, c'est sûr, mais tu apprends aussi à jouer aux cartes, aux jeux de société, à t'ouvrir aux autres. En fait, quand tu es formé pour devenir footballeur professionnel, tu vis un peu en vase clos. Là, je me suis retrouvé à jouer, avec une trentaine de personnes, au " loup-garou " ( rires). On était plusieurs avec des béquilles, on a bien rigolé. Quand tu reviens à Nantes, ton quotidien se résume à deux séances de kiné par jour. Le reste, c'est du temps libre. Comment tu comblais le vide ? KAYEMBE : De manière classique. J'ai pas mal geeké, au début, et puis j'ai beaucoup lu la Bible. Je me suis davantage baladé avec ma femme, aussi. J'ai appris à marcher dehors, en pleine nature, tout simplement. C'est bête, mais je n'avais jamais pris le temps de faire ça avant. Le plus dur, c'est de voir les autres partir à l'entraînement, aux matches, avec leur sac tout prêt, avec leur costume, etc. Tu as envie de partir avec eux. Mais franchement, tant que tu as le mental, tu travailles et tu sais que ça va payer. Il y a aussi confiance du club et de Ranieri. Quand tu te blesses en juillet, en plein mercato, le Misterdit tout de suite qu'il ne va pas te chercher un remplaçant. Dans beaucoup de clubs, on se serait déjà penché sur un autre profil...KAYEMBE : C'est clair que ça m'a fait du bien. Je l'ai croisé plusieurs fois pendant ma rééducation et son discours était clair : " Je t'attends ". Je ne pouvais que me battre pour lui, pour lui rendre sa confiance. D'autant plus que Ranieri, ce n'est pas un coach qui parle beaucoup. Mais ça, il me l'a dit plusieurs fois, notamment lors d'une séance vidéo, devant tout le monde. C'était assez fort. Pour un sportif de haut niveau, se retrouver blessé sur une longue durée, c'est parfois plus qu'être au chômage technique, c'est presque ne plus " exister ". C'est quelque chose que tu as ressenti ? KAYEMBE : Non, parce que tu sais que la blessure fait partie du métier. Et quand tu as la confiance du coach, tu n'as pas à douter, tu n'as pas beaucoup de questions à te poser. C'est vrai que certains coaches te disent des choses, mais ne tiennent pas leurs promesses. Ranieri, ce n'est pas le cas. Il a les mots justes. Il est vraiment classe, c'est un Monsieur. Et un Monsieur qui tient ses promesses. Le 6 décembre, sur le site du club, tu t'annonces comme une " recrue hivernale ". Tu reprends les entraînements en janvier et le 18 février, 213 jours après ta blessure, tu entres au jeu à Nice, pour 13 minutes et ton premier match en Ligue 1. C'était un soulagement ? KAYEMBE : Déjà, dès que j'ai repris, je me sentais bien. La veille de ce match, Ranieri m'avait pris à part et m'avait dit qu'il allait me faire rentrer. Quand il m'appelle pour monter sur le terrain, j'ai quand même un énorme sentiment de fierté. Je me dis : " Voilà, j'y suis. Je vais montrer à la Ligue 1 ce que je sais faire ". J'ai apporté un peu de folie, mais sur un corner, je lâche mon homme et sa tête passe juste à côté ( Nantes fait match nul, 1-1, ndlr). Après le match, Ranieri m'a attrapé ( il sourit). Ensuite, tu entres à nouveau contre Amiens, le 24 février.KAYEMBE : ( il coupe) C'était un sentiment magnifique. C'était ma première à domicile, à La Beaujoire. Il y avait mon père, mon frère, mes proches. Je voulais vraiment marquer, faire la passe, tout. Quand je vais vers Ranieri, après l'échauffement, tout le monde applaudit et quand je rentre, tout le monde crie mon nom... Ça m'a motivé comme jamais. Sur le terrain, j'ai croisé le regard de plusieurs supporters et je sentais qu'ils étaient derrière moi. Encore aujourd'hui, je sens vraiment ce soutien au quotidien. La semaine suivante, c'est la consécration : tu es titulaire au Vélodrome. Tout s'enchaîne comme prévu, ou presque. Tu sors à la mi-temps sur une entorse du genou... gauche.KAYEMBE : Je ne pensais pas que j'allais être titulaire. Deux ou trois jours avant le match, Ranieri m'appelle dans son bureau pour me dire que je vais jouer. J'étais super content. Au début du match, je me sens bien, je sens que je prends le dessus sur mon vis-à-vis, Jordan Amavi, et que ça va bien se passer. Sauf qu'après un petit quart d'heure, Dimitri Payet tombe sur moi et mon genou craque. Je me relève, mais je sens que c'est différent. J'ai tenu trente minutes comme ça. Comment tu l'as vécu ? KAYEMBE : J'étais dégoûté. Au début, les médecins me disaient que ce n'était pas grave. Mais j'avais un mauvais pressentiment. Puis, ce qui m'a énervé, c'est qu'à l'échographie, on ne voulait pas me dire ce que j'avais. C'est le médecin du club qui m'a dit que je devais me faire opérer. Je ne comprenais pas pourquoi ça m'arrivait à moi. J'ai une bonne hygiène de vie, je ne suis pas quelqu'un qui fait la fête... ( il souffle) Quand tu viens juste de revenir, c'est vraiment dur mentalement. Tu recommences tout de zéro. Tu retournes au bloc, tu revois le même anesthésiste. J'avais déjà bien rigolé avec lui la première fois, mais j'aurais préféré le revoir dans d'autres circonstances ( il sourit). Tu n'as pas peur d'avoir des séquelles ou de traîner une réputation d'homme de verre ? KAYEMBE : Non, je continue de relativiser. C'était ma première année, il y en aura une deuxième et je sais que ce qui m'attend est grand.