"L'UEFA tape sur les doigts du Stade Rennais", crache Radio Rennes à une grosse heure du coup d'envoi du match contre Angers. Parce que des supporters bretons ont dérapé trois jours plus tôt, lors du tout premier rendez-vous du club en Ligue des Champions, contre les Russes de Krasnodar. Au lieu de respecter les distances réglementaires, certains se sont gaiement agglutinés au moment du but de Serhou Guirassy, forcément le tout premier de l'histoire du club dans cette compétition. Cinq mille personnes avaient été admises au Roazhon Park pour l'occasion. C'est à nouveau le quota autorisé face à Angers. Le coup est passé tout près: si ce match avait eu lieu le lendemain, il se serait joué sans public. Parce que toute la France se prépare à être mise sous cloche chaque soir à partir de 21 heures.
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"L'UEFA tape sur les doigts du Stade Rennais", crache Radio Rennes à une grosse heure du coup d'envoi du match contre Angers. Parce que des supporters bretons ont dérapé trois jours plus tôt, lors du tout premier rendez-vous du club en Ligue des Champions, contre les Russes de Krasnodar. Au lieu de respecter les distances réglementaires, certains se sont gaiement agglutinés au moment du but de Serhou Guirassy, forcément le tout premier de l'histoire du club dans cette compétition. Cinq mille personnes avaient été admises au Roazhon Park pour l'occasion. C'est à nouveau le quota autorisé face à Angers. Le coup est passé tout près: si ce match avait eu lieu le lendemain, il se serait joué sans public. Parce que toute la France se prépare à être mise sous cloche chaque soir à partir de 21 heures. Le Covid est la mauvaise star de cette soirée où Jérémy Doku va fêter sa première titularisation avec Rennes. Il a déjà eu droit à deux montées au jeu depuis son transfert: une dizaine de minutes à Dijon, puis une petite demi-heure contre Krasnodar. Assez pour sortir quelques grigris qui ont déjà impressionné et fait causer. Pendant l'échauffement, le speaker multiplie les messages de prévention. Dans l'après-midi, l'Hexagone a atteint le cap symbolique du million de contaminations. Juste avant le coup d'envoi, un hommage est rendu à un ancien joueur du club et à l'ex-gardien Bruno Martini, plus de 500 matches en championnat de France et un joli parcours avec les Bleus: applaudissements. Ensuite un hommage à Samuel Paty, le professeur assassiné à Conflans Sainte-Honorine: minute de silence. Le même speaker signale que la toute première interview rennaise de Jérémy Doku est disponible sur le site officiel du club. Les médias français en voudraient plus, ils voudraient parler au joueur, entendre ses impressions sur son transfert à 26 millions. Impossible jusqu'ici, le service communication bloque tout. "Si je voulais être méchant, je dirais que c'est n'importe quoi et que le département com' n'est pas à la hauteur", nous dit Laurent Frétigné, présent au stade pour Ouest France, la Bible de la région. "Doku est quand même le plus gros transfert entrant de l'histoire du club. Évidemment, on est dans un tourbillon, mais ils auraient quand même pu dégager une heure pour faire une vraie présentation." Au moins, Ouest France a eu une interview individuelle avec Eduardo Camavinga, la nouvelle sensation du foot français. Personne d'autre n'a eu ce privilège. Christophe Penven est au stade pour TV Rennes. "Je bassine l'attachée de presse pour qu'on puisse faire un reportage avec Camavinga, on finira par l'avoir. Mais Rennes protège très fort ses jeunes." C'est peut-être pour cela que Jérémy Doku reste hors des radars? Au moment où le Stade Rennais est dans le dur face à Angers, on interroge la responsable de la communication, Morgane Zeli. "Simplement, ça n'a pas été possible de présenter officiellement Doku jusqu'à présent. Oui, c'est vrai qu'on est dans un tourbillon. Le club a fait un gros mercato, il y a eu beaucoup d'animation autour du départ de Raphinha à Leeds, il a fallu gérer le vrai-faux départ de M'Baye Niang à Saint-Étienne, Jérémy Doku est reparti plusieurs jours en Belgique pour l'équipe nationale, puis on a dû préparer nos grands débuts en Ligue des Champions. Donc, le timing était trop serré. On reçoit énormément de demandes d'interview, mais rien ne sera programmé avant la présentation officielle." Julien Stéphan poste Doku sur le flanc droit de son 4-3-3. Short noir, pompes jaunes, maillot rouge. Imparable. Du côté opposé, c'est Yann Gboho. Et dans l'axe, le prodige Camavinga. Respectivement 18, 19 et 17 ans. Et chez tous les trois, on sent une aisance technique exceptionnelle. Kids United dans la capitale bretonne. "Après les premières minutes de Doku à Dijon, le coach a déjà parlé de sa complicité avec Camavinga", explique Laurent Frétigné. "Il avait été frappé de les voir partir à l'échauffement bras dessus, bras dessous, comme deux potes de longue date. Ils sont de la même génération, ils ont les mêmes centres d'intérêt, les mêmes délires. Sur le terrain, on a déjà remarqué qu'ils avaient des connexions footballistiques. Et puis, tous les deux, ils puent le foot! Doku a trouvé le bon entraîneur pour continuer sa progression. Julien Stéphan, c'est un éducateur, un formateur. Il a l'habitude de lancer des jeunes. Et il ne grillera jamais un gamin. Quand un jeune joueur a un trou d'air, il le met un peu à l'écart, puis il le remet dans le bain une fois qu'il a récupéré." "Un immense talent", pour RMC Sport. "Un futur crack", pour Samir Nasri, interrogé par Ouest France. "Un transfert surprenant, mais rempli de promesses", pour Eurosport. "Un talent précoce", pour France Football. L'Hexagone n'est donc pas resté indifférent à l'arrivée de Jérémy Doku. "Il est arrivé de manière très décontractée, très naturelle, comme le font les jeunes d'aujourd'hui", a lâché Stéphan. Une chose est sûre: les supporters du Stade Rennais kiffent déjà leur petit Belge. Dix-huitième minute contre Angers: il lâche sa subite accélération fulgurante, sa marque de fabrique, fait passer le ballon vers l'axe, puis vers le flanc gauche. Le public applaudit. L'action se poursuit, et deux passes plus tard, c'est 1-0. Doku au pré-pré-pré-pré-assist... Dix minutes plus tard, il est moins heureux. Il écrase involontairement la cheville d'un adversaire, Enzo Ebosse. Le gars reste un moment au sol, on sort même la civière qu'il n'utilisera finalement pas. Mais il quitte quand même le terrain. Angers joue à dix. Mais égalise. Pour sa première titularisation en France, Jérémy Doku est impliqué dans les deux premiers buts du match. La soirée va mal se finir pour les gars du Roazhon Park, finalement battus 1-2. Coup d'arrêt pour le troisième meilleur club français de la cuvée rabotée 2019-2020. Mais comment cette ville modeste d'Ille-et-Vilaine, avec ses 220.000 habitants, est-elle arrivée sur le podium de la Ligue 1, un an après avoir inscrit son nom au palmarès de la Coupe de France en écartant l'immense PSG en finale? La réponse tient en un nom: François Pinault. La famille Pinault - le père François, le fils François-Henri - travaille dans des marques de luxe (Yves Saint-Laurent, Gucci,...) et serait la cinquième plus riche de France en pesant près de 32 milliards d'euros. Selon Forbes, il n'y aurait dans le monde que 26 personnes plus blindées que le François. Il possède deux fois et demi la fortune de Roman Abramovitch, est quatre fois plus riche que le propriétaire de Manchester City. Le fils a joué dans les équipes de jeunes du Stade Rennais et il gère le club au quotidien. Le père est l'actionnaire unique et prend les grandes décisions. Le soir de la victoire en Coupe de France, François lançait: "Il faut continuer à donner au Stade Rennais les moyens nécessaires et changer de catégorie." "Mais Pinault, ce n'est pas Abramovitch", nous explique Thierry Marchand, de France Football. "Il met de l'argent dans le club de façon raisonnable et raisonnée. "Rennes, c'est un projet intéressant avec un vrai stade, un vrai public. Il y a quelque chose qui se crée. On peut comparer le projet rennais au projet lillois, avec cette différence que c'est beaucoup plus fiable et stable à Rennes. On sait que Gérard Lopez pourrait quitter Lille du jour au lendemain. C'est un investisseur avant tout. Là-bas, ça peut partir en vrille à tout moment. François Pinault, lui, est enraciné dans son club, parce que c'est sa région et il y a un vrai lien affectif. Les Pinault gèrent le club comme des businessmen, mais ils ne sont pas là pour faire du business. Ils ne sont pas là pour faire des plus-values, ça ne les intéresse pas. Le transfert record de Jérémy Doku obéit à une certaine logique. Tu ne peux pas dire aux gens que tu veux continuer à progresser, et en même temps, mettre les mêmes moyens que l'année précédente. Tu dois montrer que tu es prêt à aller encore plus loin. Gérer simplement la troisième place de la saison passée, ce serait stagner." Clairement, le transfert de Doku est le transfert de l'actionnaire. Il a lui-même poussé pour que l'opération aboutisse. "Au début des années 2000, peu de temps après avoir repris le club, il a fait quelques gros investissements", détaille Christophe Penven. "Il a par exemple lâché 21 millions pour le Brésilien Lucas. Un gros flop. Il a compris qu'il s'était fait berner et il a décidé d'être plus raisonnable. Et il fait maintenant une confiance presque aveugle aux personnes qui lui ont permis de gagner la Coupe de France puis de terminer à la troisième place du championnat. Son raisonnement, c'est: Je ne veux pas qu'on soit ridicules en Ligue des Champions, et si vous me dites qu'un joueur très cher peut nous aider dans notre progression, je vous crois et je le paie. Le président a carrément dit qu'il avait dû calmer Pinault sur le dossier Doku, tellement il était emballé." Zinédine Zidane ne cache pas qu'il est dingue d'Eduardo Camavinga. Le gamin est clairement une cible du Real. Ces derniers jours, on a aussi lu qu'il figurait sur la short-list prioritaire de la Juventus. On sait qu'il rapportera une fortune au Stade Rennais. Et c'est peut-être pour ça que le club a osé sortir son chéquier pour attirer Jérémy Doku. C'est le raisonnement de Thierry Marchand: "François Pinault a fait le pari Doku parce qu'il a les sous. Tout le monde n'est pas capable de claquer près de trente patates pour un gars de 18 ans qui n'a pas encore vraiment fait ses preuves. Mais à Rennes, ils savent très bien que s'ils se plantent sur Doku, ils se referont sur Camavinga. Le club n'aurait pas dépensé autant pour Doku s'il n'avait pas eu Camavinga." Le journaliste de TV Rennes enchaîne: "C'est un risque calculé parce qu'ils sont persuadés que dans deux ou trois ans, Doku vaudra deux fois le prix qu'il a coûté." Au moment du transfert, on a entendu des commentaires sur les qualités dingues de l'Anderlechtois. Et depuis lors des avis emballés sur ce qu'il a montré dans ses trois premiers matches. S'il ne faut retenir qu'une chose de son rendez-vous avec Angers, c'est l'accumulation de démarrages foudroyants, balle au pied, départ arrêté, pour éliminer au moins un adversaire. Ce mouvement, il l'a fait une bonne dizaine de fois. Et c'est toujours aussi déstabilisant pour le joueur d'en face. Le public a aimé et a plusieurs fois applaudi. Entre-temps, Doku a eu des moments d'absence, des périodes creuses dans un match que toute son équipe a un peu loupé. "Quand on a appris le coût du transfert, on s'est dit: Là, il y a un truc qui se passe", raconte Christophe Penven. "Forcément, on ne le connaissait pas. Dans ce cas-là, tu contactes quelques confrères en Belgique et tu vas prendre des infos et des images sur le web. Tu vois que Liverpool le voulait quand il avait quatorze ans. Tu te rends compte qu'il est dans la sélection du pays qui est à la première place du classement mondial à seulement dix-huit ans. C'est interpellant. Tu te dis aussi que Julien Stéphan et le directeur sportif du Stade Rennais, Florian Maurice, savent de quoi ils parlent. S'ils acceptent de débourser 26 millions pour un gars de cet âge-là, c'est parce qu'ils lui trouvent des qualités exceptionnelles. Ce transfert, ce n'était pas un coup de sang de la direction dans les dernières heures du mercato. Ils suivaient Doku de près depuis le mois de mars. Puis il y a la première montée au jeu. La deuxième. Ensuite le premier match complet. C'est bien simple, sur ce que Doku a montré jusqu'à présent, on doit conclure qu'il n'y a que deux autres joueurs en France qui peuvent faire ça: Neymar et Kylian Mbappé. Je ne vois personne d'autre avec la même explosivité sur les premiers mètres. Des joueurs lancés capables de faire la différence, il y en a. Mais savoir le faire à l'arrêt, c'est beaucoup plus rare. Ça m'a surtout marqué dans le match contre Krasnodar. Il a planté des défenseurs sur trois mètres, il y a longtemps que je n'avais plus vu ça en France. Son coup de rein, sa façon de dégainer, c'est exceptionnel."