Longtemps, on a associé le nom de Ronald Koeman au joueur qui a offert sa première Champions League au Barça, en 1992. Son tir à la fois puissant et précis, en deuxième mi-temps de la prolongation, était un véritable travail d'orfèvre: un boulet de canon qui traverse le mur et surprend le gardien de la Sampdoria, Gianluca Pagliuca. Un moment d'histoire, grâce auquel le Néerlandais a fait taire ses détracteurs.
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Longtemps, on a associé le nom de Ronald Koeman au joueur qui a offert sa première Champions League au Barça, en 1992. Son tir à la fois puissant et précis, en deuxième mi-temps de la prolongation, était un véritable travail d'orfèvre: un boulet de canon qui traverse le mur et surprend le gardien de la Sampdoria, Gianluca Pagliuca. Un moment d'histoire, grâce auquel le Néerlandais a fait taire ses détracteurs. Car son rendement en équipe nationale des Pays-Bas a souvent fait l'objet de discussions, alors qu'il faisait partie de la Dream Team bâtie par Johan Cruijff à Barcelone entre 1988 et 1996. Koeman, qui portait le numéro 4, n'y évoluait certes "que" comme défenseur, mais il côtoyait des joueurs du calibre de Michael Laudrup, Hristo Stoichkov, le tout jeune Pep Guardiola et plus tard Romário, et il était un titulaire indiscutable. Dans son pays natal, Koeman était sans cesse confronté à ses carences: manque de vitesse, manque de physique... C'est typiquement néerlandais: on aime mettre en avant les défauts des gens. En plus, à l'époque, des joueurs comme Marco van Basten, Ruud Gullit et Frank Rijkaard faisaient la pluie et le beau temps sur le football européen. Mais son palmarès ne ment pas: la Coupe d'Europe des clubs champions avec le PSV et le Barça, un titre de champion d'Europe avec les Pays-Bas, des titres de champions nationaux avec l'Ajax, le PSV et Barcelone, et de nombreuses Coupes. Mais de là à devenir un héros d'envergure internationale... Nul n'est prophète en son pays, dit-on. C'est un peu l'histoire de la vie de Ronald Koeman. Le Néerlandais débute le 21 septembre 1980 en Eredivisie. Il a alors 17 ans et les spectateurs découvrent un gamin aux cheveux blonds et au front rouge. À l'époque, il se fait remarquer dans l'entrejeu du FC Groningen. Pourtant, il n'est pas le joueur le plus talentueux et ce n'est pas à lui qu'on prédit une carrière extraordinaire ou une armoire à trophées bien remplie. Son frère aîné, Erwin, un an et demi plus âgé que lui, semble plus talentueux. Milieu de terrain offensif élégant, il a joué dans toutes les catégories d'âge en équipe nationale des Pays-Bas et tout le monde prophétise qu'il fera son trou chez les professionnels. Mais Ronald? Il est plus lent, plus massif. Moins charismatique ballon au pied, aussi... Le caractère des deux garçons est également très différent. Erwin est introverti, sensible, et n'apprécie pas trop les consignes. Il admire Rob Rensenbrink, alors que Ronald est plutôt du genre à s'extasier devant Johan Neeskens et aime les entraîneurs qui se font entendre. Sur le terrain, il n'a peur de rien. Il n'hésite même pas à bousculer son frère lorsqu'ils vont au duel et lors de sa première interview accordée au magazine Voetbal International, il déclare: "Pendant l'entraînement, les joueurs plus âgés vous testent. Monsieur Waalderbos et consorts m'en ont fait voir de toutes les couleurs, mais je ne me suis pas laissé faire et j'ai répliqué avec autant de virulence." Même lorsqu'il évoque l'entraîneur du FC Groningen, Theo Verlangen, Ronald Koeman ne manie pas la langue de bois. Alors qu'il n'est encore qu'un Espoir, il ose frapper à sa porte pour lui demander quelles sont ses chances de percer. Plus tard, alors qu'il intègre la sélection, son entraîneur se plaint de ses habitudes alimentaires: mayonnaise, boulettes et fricadelles... "Ça a donné lieu à quelques solides altercations. Ronald n'avait pas sa langue en poche. Une vraie brute." Alors qu'il vient à peine d'obtenir son permis de conduire, il se met à rêver d'une Ferrari. Pas pour la vitesse, mais pour se montrer. Adolescent, il se fait déjà régulièrement remarquer dans les boîtes de nuit. Il aime se retrouver sous les feux des projecteurs. "Je ne cherche pas à être populaire. J'adore quand on dit: Ce Koeman fait ch... tout le monde!", déclare-t-il en 1982. Plus tard, il regrettera ces propos: "Je pensais que j'étais important, alors qu'à 17 ans, on ne peut évidemment pas l'être." C'est cependant grâce à cette bravoure et cette assurance qu'il deviendra le joueur que l'on connaît. Autre "fait d'armes"? Juste avant l'EURO 88, Koeman déclare "ne pas aimer les Allemands", et, alors qu'il est sifflé par le public local pendant le tour d'honneur suivant l'élimination de la Mannschaft en demi-finale, il s'essuye le postérieur avec le maillot de son adversaire, Olaf Thon. Un peu plus tôt, cette année-là, il félicite son équipier du PSV, Hans Gillhaus, qui avait séché Jean Tigana dans le rond central et obligé le Français à quitter le terrain en quart de finale de la Coupe d'Europe des clubs champions. Du Koeman tout craché: rien ne l'effraie et s'il peut y ajouter un brin de polémique... Dans les équipes de jeunes, il est considéré comme un gamin qui intimide ses adversaires et à l'école, il passe pour un voyou aux yeux de ses professeurs. Lorsqu'il estime que le temps est venu de quitter le FC Groningen pour franchir un palier, Koeman rêve de Feyenoord. "Ça a toujours été mon club préféré", assène-t-il. Mais lorsque l'Ajax lui propose un meilleur contrat en 1983, il n'hésite pas à prendre la direction d'Amsterdam. Trois ans plus tard, il quitte la capitale pour rejoindre le PSV, car le bail que l'Ajax lui propose ne lui convient pas. Lorsqu'il arrive à Amsterdam, les doutes le concernant ont déjà disparu. On loue sa vision du jeu et sa technique, mais c'est surtout son tir puissant du pied droit qui fait fureur. Ronald Koeman est subitement considéré comme l'un des plus grands talents de tous les temps. Comme milieu de terrain à ce moment-là. C'est le sélectionneur des Pays-Bas, Kees Rijvers, qui l'aligne pour la première fois en défense centrale en équipe nationale, en 1983. Il est certain que c'est à ce poste que Koeman peut grandir et faire carrière, mais le principal intéressé lui-même n'en est pas persuadé. Lorsque l'entraîneur Aad de Mos le positionne également comme défenseur à l'Ajax, il traverse une période difficile. Les critiques fusent, mais elles le renforcent mentalement, on s'en apercevra lorsque Cruijff deviendra entraîneur. L'Amstellodammois exige de la discipline. Mais Koeman est plutôt un adepte de la liberté: une petite bière de temps en temps, voire même une petite cigarette... Un problème? Quel problème? "Un footballeur a aussi besoin de se détendre", selon lui. Plus tard, durant la dernière année de sa carrière, il sera encore suspendu par Feyenoord pour avoir passé outre une interdiction de sortie. L'entraîneur Arie Haan doit le rappeler à l'ordre, mais la réaction de Koeman n'est pas celle qu'on attend: "Salut les gars, je m'en vais!" Et Ronald de mettre sa menace à exécution, en quittant un club où il avait perdu le plaisir de jouer. C'est au PSV qu'il découvre réellement ses qualités. Utilisé comme un libéro au tempérament offensif, il devient un joueur de classe mondiale et le FC Barcelone de Cruijff n'hésite pas à débourser six millions d'euros pour acquérir ses services durant l'été 1989. En Catalogne, Koeman et Cruijff sont de nouveau réunis, l'un comme joueur, l'autre comme entraîneur. Ils deviennent voisins et amis. Les deux familles célèbrent souvent les fêtes ensemble et se voient régulièrement. Le fait que Cruijff soit son coach ne manque cependant pas de poser problème, reconnaît Koeman dans Voetbal International: "Lorsque Bartina ( son épouse, ndlr) et moi rentrions d'une sortie en ville, on se disait qu'il valait mieux ne pas tirer la chasse à la toilette, sinon il risquait de nous entendre." À Barcelone, Cruijff ne fait aucun cadeau à Koeman. Lorsque Romário est engagé, l'entraîneur est obligé de sacrifier l'un de ses trois autres étrangers, car selon le règlement de la fédération espagnole, seuls trois d'entre eux peuvent être sélectionnés. Beaucoup sont convaincus que l'un des attaquants, Laudrup ou Stoichkov, passeront à la trappe, car Cruijff n'osera jamais toucher à son numéro 4. Et pourtant... Koeman est fou de rage, mais son entraîneur et ami hausse les épaules. "Allez, viens, on va aller manger un bout avec nos épouses", lui dit-il après le match. Comme si de rien n'était. Après six saisons et une sacrée moisson de trophées, Koeman opte pour Feyenoord. Il laisse son coeur à Barcelone, où il adore autant le club que la ville, mais il aspire à plus de sérénité, à pouvoir aller prendre tranquillement un café après l'entraînement. Ça aussi, c'est Koeman. S'il aime assurer le spectacle, il pourrait aussi passer pour Monsieur Tout-le-Monde. Pendant sa période en Angleterre, ses tenues vestimentaires négligées contrastent avec le fait qu'il parade au volant d'une rutilante Bentley immatriculée RK04BAR. Avec Ronald Koeman, on n'est pas à une contradiction près. Comme joueur, il n'est pas taillé du même bois que Cristiano Ronaldo, mais comme entraîneur, il est le premier à arriver au club et le dernier à partir. Il exige de la discipline de ses joueurs et ceux-ci l'appellent "Monsieur Koeman". Il n'a pas peur de faire la leçon à des titulaires confirmés. C'est ainsi qu'à Feyenoord, il juge Stefan de Vrij "trop gentil" et déclare qu'il est déjà au sol alors que les attaquants sont encore debout. Plus tard, lorsqu'il apprend que le défenseur a engagé un entraîneur privé, il s'emporte: "Je veux savoir ce que les joueurs font en dehors du stade." À peine est-il arrivé à Barcelone pour y endosser le rôle d'entraîneur, que Koeman affirme qu'il n'a pas besoin de Luis Suárez, l'un des meilleurs amis de Lionel Messi. Il trouve cependant qu'on exagère lorsqu'on le considère comme un tyran. Lui estime se comporter de façon tout à fait normale, qu'il veut simplement que l'on respecte les consignes et que l'on suive ses ordres sans discuter. Il n'a pas peur de faire des choix impopulaires. C'est surtout son autorité naturelle qui lui donne ces airs de dictateur, alors que lui-même est parfois le premier à faire la fête. Car effectivement, l'homme que l'on a surnommé Tintin, et qui s'est fait photographier dans ce rôle, n'a rien de froid et distant. Plus tard, il a même fait de la publicité pour la firme de légumes en conserves HAK, où il apparaît dans le rôle du paysan hollandais sur un bocal de choux rouges. Koeman s'est cependant calmé au fil des ans. Il a appris à faire preuve d'empathie et est parvenu à bâtir un véritable groupe en équipe nationale néerlandaise. Il a fait de Memphis Depay l'un de ses leaders, alors que le joueur traversait une période difficile. Ce dernier lui a rendu ce qu'il avait reçu en claquant un paquet buts. Côté terrain, le coach batave n'aime pas s'en tenir à un système rigide. Il n'apprécie pas trop la théorie, ni les statistiques, mais préfère suivre le rythme d'un football opportuniste. Il considérera toujours que le plus important, c'est son équipe, pas sa tactique. L'école néerlandaise n'est pas un but en soi, car autant Ronald Koeman est capable d'apprécier aussi bien Feyenoord que l'Ajax, autant il s'inspire à la fois de Johan Cruijff et de Louis van Gaal, deux entraîneurs qui se sont livrés une guerre farouche. Il sera d'ailleurs l'assistant de ce dernier au Barça en 1998, juste après avoir mis un terme à sa carrière de joueur. Il tire profit du fait qu'on ait permis à d'anciens internationaux d'obtenir un diplôme d'entraîneur en suivant des cours accélérés. Sans cela, pas sûr que Ronald Koeman le serait un jour devenu, lui qui est un autodidacte qui se fie surtout à son bon sens paysan. Même en tant que coach, les contradictions continuent de le poursuivre. Le fait que d'anciens joueurs de sa génération cartonnent comme entraîneurs, produit chez lui l'effet d'une muleta sur un taureau. Et l'incite à sauter sur chaque opportunité. Lorsqu'il quitte le PSV après un an à peine, à l'aube d'une nouvelle saison, pour partir à Valence, il affirme sans faux fuyant: "Le train ne passera peut-être qu'une seule fois, je dois le prendre en marche." Ce n'est qu'après des passages à Southampton, à Everton et en équipe nationale des Pays-Bas - une période durant laquelle, pour la première fois depuis longtemps, il ne récoltera aucun trophée - que son statut change. C'est surtout le fait qu'il ait rendu sa réputation à l'équipe oranje qui offre à Koeman une telle réputation. Fin 2019, le FC Barcelone frappe une deuxième fois à sa porte. En effet, lorsqu'il était l'entraîneur de l'Ajax, il avait dû refuser une première proposition de son club de coeur: les Ajacides ne l'avaient pas laissé partir. C'est la raison pour laquelle il a fait insérer une clause de départ dans son contrat avec la fédération néerlandaise. Elle l'autorisait à partir pour un seul club. Devinez lequel... Durant l'hiver 2019, il décide cependant de ne pas activer cette clause: alors que le championnat d'Europe approche, une compétition à laquelle les Pays-Bas n'ont plus participé depuis six ans, il ne peut pas abandonner l'équipe nationale. Mais lorsqu'une troisième occasion se présente durant l'été 2020, il se dit que cette fois, il ne peut pas la laisser passer. En fait, Barcelone est le seul club qui pouvait l'arracher aux Oranje. Six mois plus tard, le monde découvre l'existence d'un nouveau virus et voit sa face changer du tout au tout. L'EURO est postposé et beaucoup d'incertitudes sur la tenue de l'événement planent alors. En outre, cette fois, on ne lui demande pas d'arriver en plein milieu d'une saison pour sauver les meubles. Il a l'opportunité s'atteler à la construction d'une nouvelle équipe. Et Koeman se met au travail, fait confiance aux jeunes, redonne le sourire à Messi. Maintenant que la qualité du jeu s'est améliorée et que les résultats suivent, chacun se met à rêver d'un nouveau titre. Une perspective à laquelle Koeman n'aurait jamais osé rêver, il y a quelques mois encore. Ainsi, après des mois de doutes, Barcelone est en pleine remontada. Le Barça peut-il déjà aller au bout? On ne le saura que dans quelques semaines. Mais il se pourrait bien que l'homme qui a longtemps été considéré comme celui qui a offert un premier titre de champion d'Europe au Barça, devienne aussi celui qui a rendu sa fierté à une véritable institution et à toute la Catalogne. Voilà qui constituerait le point culminant de la carrière de Ronald Koeman, presque trente ans après la sacoche déposée dans les filets de Wembley. Par Mayke Wijnen