Le signal TV est faible. Quelqu'un essaie de régler l'antenne pour obtenir une image de meilleure qualité, les autres s'assoient. Au Camp Nou, l'hymne de la Ligue des Champions résonne. On n'est plus qu'à un match de la finale.
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Le signal TV est faible. Quelqu'un essaie de régler l'antenne pour obtenir une image de meilleure qualité, les autres s'assoient. Au Camp Nou, l'hymne de la Ligue des Champions résonne. On n'est plus qu'à un match de la finale. À cinq heures de là, à l'ouest, un entraîneur a décalé la séance de l'après-midi, jugeant utile que les jeunes voient cette demi-finale. Le plus petit est fasciné et ouvre de grands yeux. "Regarde, Pirlo passe à Kaká! Il détermine ce qu'il se passe. Je veux devenir comme lui." Tout le monde rit. Sauf l'entraîneur. Il croit ce que le gamin vient de dire, mais encore faut-il que ce numéro 10 maigrichon recule d'un cran. En avril 2006, la pluie a transformé les terrains de l'Escolinha de Futbol di Guabiruba en champs de boue. Quelque cinquante garçons issus de tout le Brésil se sont retrouvés dans le petit complexe sportif de l'État de Santa Catarina pour un stage. Entraîneurs et délégués parlent italien. Les levées 1989 et 1990 sont déjà parties en Europe, pour des tournois et des tests. On s'entraîne deux fois par jour, l'école est reportée au soir. Le petit bâtiment sert à la fois de dortoir et de salle de gym. Il y a trois terrains au milieu de la forêt. Jorginho, qui fait partie de la levée 1991, est entraîné par Mauro Bertacchini, un ancien coach des jeunes de Modène et de la Fiorentina. Il a été le scout en chef de celle-ci quand elle appartenait à la famille Della Valle, qui dirige un empire de la chaussure. Il prépare le jeune Jorginho à une aventure italienne à Guabiruba. "Au début, il n'arrêtait pas de dribbler. Il avait l'habitude de jouer sur la plage et en salle. Il calait le ballon sous son pied. On a tout repris à zéro, pour lui inculquer les bases, mais il possédait le talent requis. Peu de passes, beaucoup de dribbles, il ressemblait aux autres. Il était aussi très léger. Cinquante kilos avec ses chaussures. Les défenseurs le balayaient quand il jouait en attaque, mais dans l'entrejeu, il s'appuyait sur sa lecture du jeu et dirigeait ses coéquipiers. Il me posait toujours des questions sur Kakà, mais je lui disais qu'il devait jouer comme Pirlo. Je l'ai fait reculer de trente mètres, juste devant la défense. Heureusement, il a suivi mon conseil." Quinze ans plus tard, Jorginho est champion d'Europe et déclare: "J'éprouve une profonde reconnaissance envers Mauro. Il a changé le cours de ma carrière." Au Brésil, il doit encore préparer son sac. Un sac de sport noir qui contient tout ce qu'il va emporter. À Imbituba, un village de pêcheurs au bord de l'Atlantique, c'est sa mère, Maria Tereza, une footballeuse, qui lui a transmis sa passion et organisé ses entraînements. "Je lui ai appris la base dès l'âge de quatre ans sur la plage: comment arrêter le ballon, le contrôler, le conserver." Il ne rate aucun match de sa mère, dont il est le premier supporter. "J'évoluais en championnat régional. Il m'accompagnait partout et m'encourageait comme si je jouais la Ligue des Champions." La famille n'est pas riche. Les parents ont divorcé et Maria Tereza se débrouille comme elle peut. Elle aide Jorginho, âgé de treize ans, à préparer son sac pour un trajet en voiture de trois heures vers le nord. Elle est émue. "Mais c'était la seule manière d'émigrer ensuite en Europe. On n'avait pas d'argent." À Guabiruba, les panneaux de signalisation sont en allemand, la langue de la plupart des immigrés européens. Elle y laisse son fils. Un jour, le téléphone sonne. "C'était Jorge. Il voulait aller en Italie. J'ai cru qu'il plaisantait. Les 200 kilomètres entre notre village et le stage me faisaient déjà l'effet d'un grand voyage. Il m'a assuré que l'argent ne posait pas problème. Il voulait saisir sa chance." Il se rend à Vérone, où le Hellas organise des tests en 2007. Le grand Hellas, champion d'Italie en 1985, est depuis relégué en Serie C et n'a plus d'argent. "J'étais au bord du terrain quand un kiné m'a abordé avec enthousiasme", se souvient Riccardo Prisciantelli, directeur des jeunes jusqu'en 2010. "On avait rarement vu pareil talent." Peu avant, un homme d'affaires local travaillant en Amérique du Sud avait contacté Prisciantelli. "Il m'avait proposé plusieurs jeunes footballeurs. Je lui avais dit qu'on n'avait pas de budget, mais qu'il pouvait nous les amener." Jorginho sort du lot. "On reconnaît d'emblée la grinta d'un lion, mais il me faisait plutôt penser à un loup", se souvient Prisciantelli. "On le voyait peu, mais il courait trois fois plus et travaillait deux fois plus dur que les autres. Il mérite le Ballon d'Or rien que pour le parcours accompli depuis son enfance." Vérone lui trouve un lit dans un couvent proche, San Filippo Neri. Prisciantelli lui glisse vingt ou cinquante euros d'argent de poche chaque semaine et le fait s'entraîner dans un petit club, Berretti. "Il avait des problèmes de passeport et on ne pouvait pas l'affilier. Le couvent et le petit club étaient la seule issue. Il avait seize ans. Le gardien de l'équipe première, Rafael, lui donnait aussi un peu d'argent. Il fallait qu'il apprenne la langue, étudie et joue. Je n'ose imaginer le nombre de nuits passées à pleurer au monastère, mais il a persévéré. Il avait du talent mais était trop frêle. J'ai donc installé quelques appareils de fitness au centre d'entraînement, auquel il se rendait le matin et qu'il ne quittait que quand on l'y obligeait." Aux alentours de Noël, Maurizio Sarri est nommé entraîneur principal le temps de cinq matches. "Il m'a demandé d'intégrer quelques jeunes au noyau A. Il a eu le coup de foudre pour Jorginho, qu'il a voulu emmener ensuite à Naples puis à Chelsea. Mais comme il n'avait pas encore de contrat, il était dangereux de le laisser s'entraîner avec l'équipe première. Il a quand même participé au stage hivernal. J'ai tout mis en oeuvre pour lancer sa carrière. J'ai toujours cru en lui, même quand ses entraîneurs ne l'alignaient pas. Un jour, il a frappé à ma porte, il voulait jouer avec les Juniors. Je lui ai dit de prendre patience et de me faire confiance." Quelques années plus tard, après avoir signé son premier contrat professionnel, Jorginho a téléphoné à Prisciantelli. "Il m'a invité à dîner, en compagnie de Rafael. Il avait mangé son pain noir. Par la suite, je ne l'ai plus vu." EmersonMarcelina a grandi avec Jorginho à Imbituba. "Sa mère l'entraînait sur la plage et le week-end, on organisait des tournois. Tout lui réussissait. Un jour, on a joué avec l'équipe née en 1987, des joueurs qui avaient donc quatre ans de plus. Il était tellement maigre que le maillot ne lui allait pas et il a joué en costume." Emerson n'était pas à Guabiruba, mais a retrouvé son ami dans la Botte. Ils ont renoué à Beretti. "On a gagné tous les matches du premier tour. En demi-finales du championnat, on n'a été battus que par le Pescara de Marco Verratti." La vie est dure pour les deux Brésiliens. "Au cloître, les cloches sonnaient chaque jour à sept heures. La femme d'ouvrage était ponctuelle. Le soir, on étudiait l'italien avec les moines. On faisait du lèche-vitrine en ville, mais on ne pouvait rien acheter. La moitié de nos vingt euros hebdomadaires passait en frais de téléphone. C'était le seul moyen de rester en contact avec notre famille au Brésil." Leur motivation? L'espoir de faire carrière. "Je me rappelle les débuts de Jorginho en Serie B. Il était si heureux... Il m'a invité avec d'autres Brésiliens après le match. Il a insisté pour payer. Ça a été notre premier véritable repas italien." Emerson, en proie au mal du pays, est retourné au Brésil. "Jorge a essayé de me convaincre de rester. Il m'a accompagné à la gare et on a pleuré au moment de faire nos adieux. Si je l'avais écouté, on jouerait peut-être ensemble." Emerson se produit actuellement pour Hamrun Spartans, un club de division 1 maltaise. Il voit surtout son ami à la télévision. Après le départ de son copain, Jorginho passe sa vie à l'Arena, sur les marches de la Piazza Bra, au centre de Vérone, quand il n'y a pas de match le week-end. Il se contente d'un milk-shake à un euro. Il consacre le reste de son argent à un cyber-café. C'est le seul moyen de voir sa famille. Il n'a pas d'amis, à part Rafael, l'ancien gardien de Vérone. "Il était triste quand j'ai fait sa connaissance. J'ai tenté de le consoler. On allait au supermarché, parfois au bowling. En ma compagnie, il oubliait ses problèmes." Rafael a été son grand frère, durant ces premières années dans un pays lointain. "Je préparais des plats brésiliens pour tous mes compatriotes. Jorginho avalait tout: au monastère, il n'avait que des repas sobres." Ils sont restés amis. "Après avoir signé son premier contrat à Vérone, Jorge a acheté une voiture. Il en avait besoin pour se rendre à Sambonifacese, un petit club auquel il était loué. Il a acquis une Peugeot 106 noire d'occasion. C'est tout ce qu'il pouvait se permettre." En 2014, Naples paie 9,5 millions pour le milieu, qui a rejoint la Serie A avec le Hellas Vérone. Il n'est pas titulaire sous la houlette de Rafael Benitez. L'arrivée de Sarri change tout. Le nouvel entraîneur fait de Jorginho la plaque tournante de l'entrejeu, au centre de son 4-3-3. En 2018, quand l'entraîneur signe à Chelsea, il veut l'emmener. Naples perçoit 57 millions. Six fois plus que ce qu'il a payé à Vérone. Le rêve de Jorginho prend forme. Il a effectué le chemin inverse de son arrière-grand-père paternel, Giacomo Frello, qui avait quitté Santa Caterina di Lusiana Conco, dans la province de Vicenza, en quête d'une vie meilleure. La boucle est bouclée. Jorginho découvre l'Italie de son ancêtre, pour les mêmes raisons. "On appelle de tels joueurs des porteurs de piano", raconte fièrement Maria Tereza. "Ce sont les joueurs qui déterminent la tactique de l'équipe sur le terrain, s'acquittent aussi du sale travail. Sans eux, il n'y a pas de spectacle. C'est exactement ce que fait Jorginho." Par Oscar Maresca