À Châteauroux, une petite ville du centre de la France située au milieu de nulle part, une vingtaine de jeunes d'au maximum 17 ans viennent de vivre le plus beau jour de leur vie en ce 15 mai 2004. Ils viennent de remporter le Championnat d'Europe U17 avec l'équipe de France, devant plus de 12.000 spectateurs, en battant l'Espagne 2-1, et au coup de sifflet final, ils se lâchent sur le terrain.
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À Châteauroux, une petite ville du centre de la France située au milieu de nulle part, une vingtaine de jeunes d'au maximum 17 ans viennent de vivre le plus beau jour de leur vie en ce 15 mai 2004. Ils viennent de remporter le Championnat d'Europe U17 avec l'équipe de France, devant plus de 12.000 spectateurs, en battant l'Espagne 2-1, et au coup de sifflet final, ils se lâchent sur le terrain. Les haut-parleurs diffusent la célèbre chanson I will survive qui avait fait fureur, six ans plus tôt, lors de la campagne victorieuse des Bleus en Coupe du monde. L'homme derrière le micro est Ahmed Yahiaoui, joueur de l'Olympique de Marseille et meilleur ami de Samir Nasri. Plus tard dans la soirée, la joyeuse compagnie veut poursuivre la fête dans une discothèque locale, mais les joueurs doivent se raviser lorsqu'ils expliquent au portier qu'ils viennent d'être champions d'Europe des U17... La recherche d'un bar approprié se termine finalement dans un kebab où ils font la fête jusqu'à 2 heures du matin. Avec Hatem Ben Arfa, Karim Benzema et Jérémy Ménez, Samir Nasri est à ce moment-là l'une des vedettes absolues d'une équipe à laquelle personne ne résiste en Europe. Pas même l'Espagne de Gerard Piqué et Cesc Fabregas, l'Italie de Sebastian Giovinco, l'Allemagne de Kevin-Prince Boateng et les Pays-Bas de Royston Drenthe. Gilles Eyquem, l'entraîneur-adjoint du sélectionneur Philippe Bergeroo chez les U17 et actuellement entraîneur des équipes féminines U19 et U20, rencontre pour la première fois Nasri en 2002 lors de journées de détection. " Samir faisait partie d'une sélection méditerranéenne. Il a attiré mon attention par ses qualités techniques et sa finesse ", explique Eyquem. " Il était l'un des rares joueurs capables de changer le cours d'un match par une touche de balle. Nous l'avons directement repris et, lors du premier stage, tout le monde a dû remplir une fiche d'information. Je lui ai demandé s'il avait un agent. Il m'a répondu : j'en ai un, mais pour l'instant il est en prison. J'en ai eu l'estomac retourné, mais il n'était pas gêné. Cela ne semblait pas lui poser de problème. " L'agent en question est probablement Jean-Luc Barresi, un célèbre agent marseillais qui a souvent eu affaire à la justice à cause de ses liens avec le crime organisé. En 2013, lorsque Bergeroo reprend l'équipe des U17, il n'a qu'un objectif en tête : remporter le Championnat d'Europe à domicile. Pendant le tournoi, dans le strict 4-4-2 de Bergeroo, Nasri reçoit une place fixe derrière l'attaquant de pointe, Benzema. En théorie, Steven Thico, déjà bien bâti à 17 ans, est le capitaine. Mais, avec sa classe et son charisme, Nasri est leader naturel de l'équipe. Son dévouement est contagieux et ses partenaires prennent exemple sur lui. Au repos du premier match de poule contre l'Irlande du Nord, Nasri prend la parole après que les joueurs se sont comportés en dilettantes en première mi-temps. Et à la mi-temps de la demi-finale contre le Portugal, il rue dans les brancards parce que l'équipe est menée 1-0. Mais il jure sur la tête de ses frères, des jumeaux, que la France va remporter l'EURO. Et Nasri tient parole : il égalise contre le Portugal - un match qui se terminera sur le score de 3-1 - et inscrit le but victorieux en finale contre l'Espagne. " Dans les premiers matches, Nasri n'a pas été décisif ", se souvient son équipier Jean-Christophe Cesto, qui n'a joué que 15 minutes pendant le Championnat d'Europe. " Ce sont d'autres joueurs qui ont marqué et il n'a pas directement été propulsé en haut de l'affiche. Ça l'énervait. On partageait la même chambre, et avant le match contre le Portugal, il m'a dit : JC, je vais mener cette équipe à la victoire. J'ai trouvé ça impressionnant : il l'a dit et il l'a fait. " La concurrence, dans l'équipe de base, est énorme. À tel point que les stars se marchent sur les pieds. Mais ils se stimulent mutuellement également. Ben Arfa est le génie, Ménez est le plus jeune joueur à effectuer ses débuts en première division et Benzema, qui commence les matches sur le banc, est décisif dans son rôle de joker. Pendant le tournoi, les relations sont conflictuelles entre Benzema et Nasri, deux des jeunes les mieux cotés en France. On parle même de quelques échauffourées. " Des mots ont été échangés lors d'une petite partie de billard ", confirme Cesto. " Samir avait pris une place importante au sein du groupe et on l'écoutait très attentivement. Les joueurs n'avaient pas peur de lui, mais on suivait ses injonctions. Karim, lui, avait été sélectionné pour le Championnat d'Europe sur base de ses prestations au Tournoi de Montaigu ( un tournoi de jeunes très réputé en France, ndlr). Il était le seul joueur qui n'avait pas encore été sélectionné chez les U17. Il est monté au jeu contre l'Irlande du Nord et son but nous a ouvert la voie du succès. Il jouait avec une envie énorme et il a commencé à revendiquer une place de titulaire. Pour Karim, peu importait qui lui barrait le chemin. Peu lui importait également qui avait un contrat ou pas. Karim faisait ce que bon lui semblait, et il ne tenait pas compte de l'influence que Samir avait dans le vestiaire. Ils ont tous les deux beaucoup de tempérament et quelques noms d'oiseaux ont volé. Vous savez comment ça se passe entre deux adolescents de 17 ans... Mais il n'y a pas eu d'excès." Dans une ville fanatique comme Marseille, l'adolescent a forcément été comparé à Zinédine Zidane. Ils sont originaires de la même ville, ont les mêmes caractéristiques footballistiques et dégagent tous les deux une autorité naturelle. La pression exercée sur lui est énorme, mais Nasri s'en accommode sans problème. Une seule chose l'intéresse : le ballon. Cesto : " Je n'ai pas beaucoup joué pendant l'EURO, mais j'ai tout suivi de très près aux côtés de l'une des vedettes du tournoi. Samir a été fort sollicité. Un jour, il a reçu un maillot de Barcelone dans la chambre. Le club voulait l'engager et c'était leur manière de montrer qu'ils étaient vraiment très intéressés. Au vu de sa réaction, ça devait arriver fréquemment. Il était habitué et il n'y prêtait pas beaucoup d'attention. Il était dans sa bulle et il savait comment il devait répondre aux attentes. Moi, je ne connaissais pas ce monde-là. " En dehors du terrain, Nasri est le boute-en-train de service. Ses cibles sont surtout Ben Arfa et le chef de délégation Claude Verduron. Ce dernier est un vrai Parisien et l'antagonisme entre la Ville Lumière et Marseille réapparaissait fréquemment. " Claude et Samir jouaient ensemble au Scrabble. Et je dois dire que Samir gagnait souvent ", raconte Eyquem. " Il sortait des mots dont l'origine n'était pas très claire, mais il pouvait confirmer l'existence de chaque mot avec un dictionnaire. Je me souviens qu'il a sorti un jour sorti le nom d'un vélomoteur que personne ne connaissait, mais le mot existait réellement et il a remporté la partie parce qu'il comprenait la lettre X ou Y. C'était un coup de maître de Samir ! " À Marseille, où il a dû loger très tôt en internat, on a aussi découvert d'autres côtés de Nasri. Avec son complice Yahiaoui, il faisait parfois la belle afin de commander des pizzas avec l'aide des garçons plus âgés de l'équipe B et il lui arrivait de se cacher dans l'armoire afin d'échapper aux heures de math. À l'internat de l'OM, Nasri et Yahiaoui jouissaient d'un grand respect parce qu'ils sont des enfants de la région. Tout le monde partait du principe qu'ils connaissaient quelques caïds à l'extérieur et personne n'osait donc se froisser avec le duo. Le 11 août 2010, la boucle est bouclée pour la bande à Nasri. À l'Ullevål Stadion d'Oslo, le sélectionneur Laurent Blanc offre aux quatre fantastiques Nasri, Ben Arfa, Ménez et Benzema une première sélection en équipe A. Ce sera à la fois leur première et leur dernière apparition en commun. Ils joueront ensemble 18 minutes. Comme un clin d'oeil à cette fichue génération dorée, qui n'a pas su répondre aux attentes et qui a fini par entretenir une relation d'amour-haine avec l'équipe nationale. " Je suis toujours étonné de la mauvaise image qui a été associée à ces garçons ", affirme Cesto. " Je les ai connus sous un tout autre jour. Samir est parfaitement capable de se fondre dans un groupe et il était aussi très bien accepté par ses équipiers. Vincent Kompany ne l'aurait jamais fait venir à Anderlecht s'il s'était mal comporté à City. Leur passé les a desservis. Ces gamins n'avaient que 16 ou 17 ans lorsqu'ils ont été catalogués comme des super-vedettes. À force de l'entendre, ils ont fini par le croire. On était au début de la médiatisation du football de jeunes, et ils ont été les premiers à être confrontés à ce phénomène. Ils se sont mis dans la peau d'un personnage et le monde extérieur leur collé une étiquette dont ils n'ont jamais pu se défaire."