Parce que leur fonction les place moins souvent sur les terrains d'entraînement et plus régulièrement dans les tribunes, les sélectionneurs les plus assidus voient un nombre incalculable de matches.
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Parce que leur fonction les place moins souvent sur les terrains d'entraînement et plus régulièrement dans les tribunes, les sélectionneurs les plus assidus voient un nombre incalculable de matches.À la tête du Chili en 2016, Jorge Sampaoli se classe évidemment dans cette catégorie. Et quand, au détour d'un séjour dans les gradins espagnols, le quotidien madrilène AS l'interroge sur la qualité des rencontres auxquelles il a assisté, l'Argentin dégaine son sens de la formule le plus aiguisé: "Vous savez, je vois de plus en plus de matches, mais de moins en moins de football." L'époque n'est pourtant pas encore celle de la pandémie, et de ces compétitions qui semblent devoir sprinter au milieu d'un champ de mines pour atteindre leur ligne d'arrivée avant cet EURO de fin de saison qui s'annonce déjà surpeuplé de joueurs épuisés. Le week-end dernier, sur des pelouses parfois plus destinées à accueillir des spatules que des crampons, coaches et joueurs ont tiré la sonnette d'alarme. Parce qu'au rythme infernal du calendrier - Eupen jouait par exemple contre Anderlecht le quatrième de ses neuf matches du mois - s'est jointe une météo qui rend les appuis plus fuyants et les muscles plus fragiles. Benoît Poulain ou Sheldon Bateau ont quitté la pelouse prématurément, s'ajoutant à la longue facture présentée par l'accumulation des matches aux infirmiers-comptables de la Pro League. Sur les quarante-six derniers matches joués, vingt-neuf joueurs sont sortis sur blessure. À l'heure où le football belge épilogue longuement sur la crédibilité de ses cartons rouges et l'intensité de ses tacles, le principal risque pris par les joueurs vient plus du total de matches par mois que du nombre de crampons imprimés sur les chevilles. Sous la neige de ce samedi blanc, les plus passionnés auront vu quatre matches, mais personne n'aura vraiment vu de football. Même en ces temps incertains, la situation était bel et bien prévisible depuis le printemps. C'était d'ailleurs l'argument utilisé par certains pour plaider pour une saison sans play-off, et par d'autres pour des play-offs lights, réduits à quatre équipes et donc à six journées. Quelques négociations de couloir et verdicts de tribunaux plus tard, le repas servi est plutôt indigeste, avec un championnat à dix-huit et des play-offs à quatre, soit un total maintenu à quarante journées dans une saison qui devait alléger le programme. Impossible de se passer de la désormais célèbre apothéose aux points divisés par deux, cerise sur le gâteau du produit belge, et donc condition sine qua non du maintien de l'accord financier avec Eleven. Indirectement, le nouveau diffuseur du football belge force les matches à s'enchaîner à un rythme parfois déraisonnable. Sans avoir de sifflet en bouche, il est peut-être celui qui a le plus pesé sur le maintien des matches du week-end. Parce qu'il n'y a plus de place dans le calendrier, et qu'il n'est pas question pour les clubs de sacrifier ces play-offs qui diminueraient les revenus issus des droits télévisés. Les blasons du Royaume ont trop besoin de cet argent, eux qui sont déjà frappés de plein fouet dans leur billetterie, qui représentait 26% de leur chiffre d'affaires pour la saison 2018-2019, selon une étude menée par le cabinet Deloitte. Source de revenus suivante avec 22% du chiffre d'affaires (avant la négociation des nouveaux droits, plus onéreux, vendus à Eleven), les droits TV sont indispensables. D'autant plus que le mercato d'été a laissé des traces: "seulement" 118 millions de revenus pour les clubs de Pro League en transferts sortants, bien loin des 236 millions de l'été précédent. Pour perdre le moins possible, il faut donc jouer le plus possible. Pour la santé, on verra. Au rang des victimes, on compte donc les joueurs, devenus jouets d'un football belge qui vit majoritairement au-dessus de ses moyens, et se raccroche à la moindre branche de revenus sécurisés en cette période de doute mondial. Peut-être qu'un jour, pour dépasser les limites du corps et continuer à offrir des overdoses de matches, on remplacera les hommes par des cyborgs. Alors, seuls les supporters resteront humains. Parce qu'un robot n'a pas de portefeuille.