Début des années 2010, Brentford est au bord du gouffre. Sportivement, c'est le néant. Pensionnaire de League One, le club du quartier de Houslow peine à retrouver ses heures glorieuses de l'entre-deux guerres quand le club tutoyait les sommets de Premier League. Le combat est tout aussi ardu sur le front financier, où les caisses sont vides. La faillite n'est qu'une bombe à retardement que seul un repreneur, tombé du ciel, pourrait désamorcer.
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Début des années 2010, Brentford est au bord du gouffre. Sportivement, c'est le néant. Pensionnaire de League One, le club du quartier de Houslow peine à retrouver ses heures glorieuses de l'entre-deux guerres quand le club tutoyait les sommets de Premier League. Le combat est tout aussi ardu sur le front financier, où les caisses sont vides. La faillite n'est qu'une bombe à retardement que seul un repreneur, tombé du ciel, pourrait désamorcer. Mais qui serait assez fou pour relancer les Bees ? Matthew Benham. Pourtant, folie n'est pas le premier qualificatif qui vient à l'esprit au moment d'évoquer ce diplômé en physique de l'Université d'Oxford. Vice-président de la Bank of America, il décide de changer radicalement de vie en rejoignant une société de paris sportifs. Il deviendra un bookmaker reconnu grâce aux modèles mathématiques qu'il élabore. Sa plus grosse mise, il la posera en 2012 en achetant le Brentford Football Club pour 800.000 euros. Mais dans ce club où les succès passés ne se savourent qu'en noir et blanc tandis que les comptes sont dans le rouge, Matthew est très loin de partir avec les faveurs des pronostics.Mais l'homme d'affaire n'en a cure, convaincu que le monde du sport et des affaires sont voisins. Quand un business coule, il faut innover. Arroser le marché avec une idée révolutionnaire pour pallier au manque de liquidités. Il décide de calquer l'entièreté de sa stratégie sportive selon une approche algorithmique. Ce sera le premier pas de la marche de l'Empereur Benham.Si les foulées initiales sont timides, l'allure va nettement s'accélérer lorsqu'il prendra également possession du FC Midtjylland en 2014. Avec deux laboratoires vivants à sa disposition, les expériences du physicien se précisent. Au Danemark, sa rencontre avec l'ingénieux Rasmus Ankersen, un ancien footballeur devenu conférencier, sera décisive. Tout devient plus concret. Focalisé sur Brentford, Benham laisse Ankersen piloter le projet scandinave avec lequel il doit prendre un énorme virage technologique. Entre les deux hommes, c'est un coup de foudre intellectuel. Ils parlent le même langage. Celui des chiffres. Celui qui, selon eux, multipliera leur succès.Comment réduire l'incertitude inhérente au monde du sport ? Le principe de base du théorème de Matthew Benham, c'est qu'il n'y a pas de place pour le hasard. Tout se calcule. Le succès ne pourrait être dû qu'à la force de modèles mathématiques prédictifs. Selon lui, grâce aux déterminismes numéraux, déchiffrer l'illisible devient possible. Ainsi, à long terme, les notes d'imprévus ne pourront jamais chambouler complètement la mélodie d'un modèle cartésien bien huilé.Pour commencer son opération, Benham va licencier bon nombre de salariés du club afin de ne s'appuyer que sur des spécialistes des datas. Certains n'ont aucune expérience dans le monde du ballon rond, mais l'ancien bookmaker s'en fiche complètement. Son but est d'entasser un nombre incalculable d'éléments pour anticiper les évènements. Rien n'échappe au cortège d'analystes embauchés par le club avec des balises GPS insérées dans les protèges tibias des joueurs ou des planifications de phases arrêtées uniquement basées sur les récurrences adverses.Benham a radicalement changé le mécanisme de prise de décision habituel en football. Dans un premier temps, les résultats font chambres à part. Le club préfère se reposer sur les indicateurs de performances. En particulier le fameux modèle, bien connu aujourd'hui, des Expected Values, qui calcule la probabilité d'apparition d'une valeur (goals, points, ...). Ce dernier offre une vue différente du classement, car il ne tient absolument pas compte du facteur chance qui, pourtant, caractérise intrinsèquement un match de foot. L'analyse des performances de l'équipe serait plus juste et permettrait une meilleure gestion à long terme notamment en évitant les décisions irréfléchies. Par exemple, ne pas transférer dans la précipitation ou virer un entraîneur performant.C'est en suivant ce modèle que le propriétaire anglais va se séparer de son manager, Mark Warbuton, ainsi que de tout son staff, lors de la trêve hivernale 2014-2015. Les Bees occupent la cinquième place du classement de League One, bien installés dans la course aux play-offs. Mais selon Matthew Benham, le club a été chanceux. D'après ses références statistiques, Brentford occupe la onzième place ! Loin, très loin même, des places vacantes vers la Championship.N'en déplaise aux romantiques, le pragmatisme de Benham paie. Et sa boule de cristal arithmétique voit juste. Quelques mois plus tard, pendant que Brentford loupe la montée de peu, Midtjylland coiffe les lauriers de la Superliga danoise pour la première fois de son histoire en écrasant tout sur son passage. Le propriétaire anglais sourit. Son procédé est aussi fiable que juste.Là aussi, Brentford s'éloigne des schémas classiques. Généralement, un club aux moyens limités se concentre sur son centre de formation afin de sortir quelques jeunes chaque année pour réaliser des plus-values indispensable au bien être financier de l'institution. Une tout autre stratégie sera mise en place chez les Bees.L'académie va être purement et simplement supprimée. En compensation, une équipe B voit le jour, composés d'actifs excédentaires d'autres clubs. Le plan, c'est de garantir la succession de l'équipe première tout en laissant à ces joueurs, quel que soit leur âge, le temps de prendre du galon. En effet, d'après leurs datas, il faut une trentaine de matches pour juger la valeur marchande d'un footballeur.Le recrutement en tant que tel sera quant à lui évalué selon une analyse semblable aux marchés boursiers. Le principe est simple : enrôler des jeunes joueurs sous-évalués qui évoluent principalement dans des championnats où le marché est moins gonflé. La sélection des nouveaux arrivants s'opère via un indicateur de performance bien connu en marketing, le Key Performance Indicators. Mis en place par le fidèle disciple de Benham, Rasmus Ankersen, il s'agit de divers paliers statistiques à atteindre selon la place occupée sur le terrain. Exemple, un attaquant ne sera pas recruté pour les roses qu'il plante, mais plutôt pour le nombre d'expected chance qu'il crée.Et ça marche ! Ces dernières années, la cellule scouting de Brentford est l'auteure de très beaux coups. Neal Maupay et Ollie Watkins achetés un peu plus de deux millions d'euros ont été vendus respectivement 22 et 28 millions. Un chemin que devrait suivre aujourd'hui le français Bryan Mbeumo, dont la valeur marchande a quasiment triplé depuis son arrivé au Brentford Community Stadium. Sans oublier Ivan Toney. Stratosphérique l'an dernier en Championship en plaçant 31 pions dans les filets adverses, l'attaquant Jamaïcain, enrôlé pour cinq briques, en vaut désormais 28.Sur la lancée de leur magnifique montée, les troupes du manager danois Thomas Frank ont détruit les remparts d'Arsenal lors du premier assaut de la saison. Malheureusement, les batailles suivantes ont été plus compliquées pour Brentford, qui comptabilise cinq points sur douze et occupe la dixième place au classement. Mais rassurez-vous, un championnat tranquille se profile tout de même pour le 18e effectif de Premier League en termes de valeur marchande. Si, si. Selon les fameux expected points, l'équipe devrait occuper la cinquième place. Une stat qui doit probablement permettre à Matthew Benham de dormir sur ses deux oreilles... en attendant que le modèle agisse.Si datas et statistiques sont de plus en plus présentes dans le milieu du football et du sport en général, le modèle de Brentford, en laissant total contrôle à ces données quantitatives, est radical. Plus de place pour l'humain et ses émotions, définitivement relégués au fond d'une armoire cadenassée par une planification chiffrée. Une question se pose donc : est-ce que le froid des statistiques pourrait-il un jour venir geler nos émotions ? Rien ne peut nous permettre de l'affirmer.Toujours est-il que Matthew Benham a réussi son pari. Un gros combiné que lui seul pensait gagnant. En développant son propre outil de management, il a surplombé le manque de moyens à sa disposition en optimisant au maximum le potentiel de chaque individu. Le parieur anglais voulait sauver son club de coeur de la faillite tout en lui redonnant ses lettres d'or. Dix ans plus tard, après avoir offert sur un plateau d'argent la montée en Premier League aux fans, le club de l'ouest londonien, acheté 800.000 euros en vaut aujourd'hui 300 millions. CQFD.