Quand on culmine à peine à une petite trentaine de centimètres, les plaines arides du sud de l'Afrique n'ont rien d'une terre d'accueil. Face aux serpents ou aux rapaces, le suricate souffre d'un déficit physique indéniable. Alors, il guette. Les mouvements de nuque incessants de ceux qu'on surnomme les sentinelles du désert font peut-être faire des cauchemars aux victimes de torticolis, mais ils sont surtout un atout de survie indispensable. Des photographies mentales répétées de l'espace pour gagner du temps, et toujours garder un coup d'avance sur ceux que la nature a choisi d'avantager.
...

Quand on culmine à peine à une petite trentaine de centimètres, les plaines arides du sud de l'Afrique n'ont rien d'une terre d'accueil. Face aux serpents ou aux rapaces, le suricate souffre d'un déficit physique indéniable. Alors, il guette. Les mouvements de nuque incessants de ceux qu'on surnomme les sentinelles du désert font peut-être faire des cauchemars aux victimes de torticolis, mais ils sont surtout un atout de survie indispensable. Des photographies mentales répétées de l'espace pour gagner du temps, et toujours garder un coup d'avance sur ceux que la nature a choisi d'avantager. "Penser, c'est ma bouée de sauvetage", raconte un jour Xavi Hernández dans les colonnes de SoFoot. Le mensuel français va rencontrer l'Espagnol au milieu du désert, comme on consulterait un oracle du ballon. Exfiltré au Qatar pour y conclure sa première carrière avant d'entamer la seconde de l'autre côté de la ligne de touche, le champion du monde 2010 foule encore les pelouses désertiques avec l'agilité du suricate. Toujours un temps d'avance et une maîtrise de l'espace presque maniaque, atouts indispensables quand on culmine à un mètre septante sans avoir les coups de rein ravageurs de Lionel Messi. Très vite, Xavi a appris à lire les espaces plus vite que les autres. Parce que Johan Cruyff aimait répéter qu'on apprend sur base de son propre corps, et que le Catalan est un cruyffiste convaincu. Le résultat, c'est aujourd'hui un jeune quarantenaire qui jette des regards furtifs et répétés au coin de chaque pièce dans laquelle il pénètre, et vit avec la manie d'installer sa chaise à un endroit qui lui permettra d'avoir le plus large panorama possible. Dérives inévitables d'un homme un jour flashé par une étude norvégienne à 0,8 prise d'information par seconde passée sur les pelouses, et forcément magnétisé vers une deuxième vie dans le costume de coach. Un futur évidemment annoncé par Cruyff, très proche du milieu de terrain lors des dernières années de sa vie: "Quand tu te retireras, tu voudras rester en contact avec la pelouse." Une fois de plus, le Néerlandais avait raison. La prophétie s'accomplit le 28 mai 2019, quand Xavi raccroche les crampons et abandonne le brassard de capitaine d'Al-Sadd pour enfiler le costume de coach. Très vite, il chamboule le jeu des siens, instaure les toros à chaque entraînement et transforme le club de Doha en un laboratoire de son idée du football, basée sur la possession et l'offensive. "Je suis obsédé par la possession pour attaquer et faire mal à l'adversaire. Alors, les joueurs doivent comprendre que la balle n'est pas une bombe, mais un trésor", explique l'ancien maestro du Barça en dévoilant les contours de son idée de jeu à The Coaches Voice. À Al-Sadd, tout est fait pour avoir le ballon et gravir avec lui les échelons jusqu'au but adverse. Le système de jeu, qui oscille entre 3-4-3, 4-3-3 voire 4-2-3-1, s'adapte pour offrir une supériorité numérique à la base de l'action, atout indispensable pour conserver le ballon et courir le moins possible derrière lui. "Si je deviens entraîneur, j'aimerais que mon équipe ait la balle. J'ai envie d'avoir 99% de possession", explique déjà Xavi un an avant le grand virage de sa carrière. Il ne pouvait évidemment pas en être autrement pour celui qui semble très vite devoir être le maillon suivant de la chaîne entamée par Rinus Michels, poursuivie par Johan Cruyff et sublimée par Pep Guardiola. Quand l'enfant prodige de Santpedor prend les rênes du Camp Nou en 2008 et incite ses internationaux espagnols, tout juste sacrés champions d'Europe avec la Roja, à écourter leurs vacances pour revenir au plus vite à la Masia, Xavi est l'un de ses premiers interlocuteurs. "Je n'imagine pas mon équipe sans toi", confie Pep, qui verra dans la foulée son numéro 6 boucler deux saisons dans le costume de meilleur passeur de Liga. Le mariage est idéal entre un coach qui passe des heures à analyser chacun de ses adversaires en quête d'espaces à conquérir, et un joueur dont le regard semble parfois surplomber le terrain, tant il a toujours un coup d'avance. En dehors des pelouses, le milieu de terrain empile d'ailleurs les records sur Game Boy, martyrisant le jeu Tetris jusqu'à des niveaux inexplorés par la plupart des gamers. Tout, dans le football de Xavi, tourne autour du ballon. "Je déteste encore plus perdre un ballon que rater un but. Parce que quand je n'ai pas le ballon, je souffre", explique-t-il au mensuel espagnol Panenka lors de sa dernière pige catalane. Les séquelles inévitables d'une formation passée à la Masia, là où les préparateurs physiques omettent souvent sciemment de travailler les poumons de leurs joueurs pour augmenter leur souffrance en perte de balle, et indirectement les rendre plus appliqués avec la balle au pied. Forcément, son regard se tourne vers des équipes protagonistes, et le milieu passe les dernières années de sa carrière à se gaver aux prestations du Bilbao de Marcelo Bielsa, de l'audacieux Rayo Vallecano de Paco Jémez ou d'un championnat allemand progressivement contaminé par les idées de Guardiola. Des matches dans lesquels il se plonge en solitaire et en profondeur, même pour quelques minutes, à cause d'un amour démesuré du jeu qui l'amène même à jeter des regards discrets vers Livescore en plein restaurant en tête-à-tête avec sa femme. Toujours sur le terrain, mais désormais en survêtement, Xavi enseigne donc à ses joueurs, habitués aux blocs bas et aux transitions offensives, un amour démesuré du ballon. Le toro est joué à toutes les sauces. Une autre habitude catalane, pour celui qui place cet exercice au centre de son entraînement de rêve - au point de s'embrouiller avec les coaches qui n'en prévoyaient pas au menu - en même temps qu'au coeur de son projet. "Personne n'a envie d'être au milieu donc inconsciemment, ça aiguise ton sens des responsabilités." Ne pas mettre son partenaire en difficulté, s'orienter pour jouer vite ou chercher une solution au loin quand le pressing est proche: tous les principes du football prôné par l'ancien international espagnol se retrouvent dans un exercice souvent abordé de façon récréative. Une approche inimaginable pour le compétiteur Xavi, capable d'entrer dans un bar uniquement pour défier des amis au baby-foot ou de donner le meilleur de lui-même pour être le plus prolifique des cueilleurs de champignons, une tradition familiale. Le toro, donc, est la meilleure école pour travailler le jeu en surnombre. Reste ensuite à le détecter, une fois que les deux équipes sont en égalité numérique sur le pré. Même si, pour le Catalan, "il y a toujours quelqu'un de libre, parce qu'il y a toujours la solution de revenir en arrière avec le gardien. Dans les faits, le match commence à onze contre onze mais quand tu as le ballon, ils ne sont que dix à vouloir te le prendre." Commence alors la grande chorégraphie, avec une première ligne de construction en surnombre par rapport à la première ligne de pression de l'adversaire, des ailiers qui fixent la défense très bas sur le terrain pour la dissuader de fermer les espaces, puis des milieux de terrain qui en profitent pour faire progresser le ballon autour du rond central et se mettre en position pour adresser la passe décisive. Dans ce secteur, son équipe d'Al-Sadd a la chance de pouvoir compter sur un Santi Cazorla qui sent le jeu et déchiffre les espaces comme très peu de joueurs en sont capables. En même temps que le ballon, le surnombre doit progresser sur le terrain. "Tu ne peux pas bien attaquer si tu es en infériorité numérique", explique d'ailleurs Xavi dont la philosophie est de "chercher à générer une supériorité numérique pour avoir le ballon et attaquer". La quête de l'homme libre est ainsi l'un des fils conducteurs des séances d'Al-Sadd, parce que "la clé de notre style de jeu, ce sont les supériorités." Champion du Qatar avec 63,8% de possession de balle, Xavi a fini par accepter les avances de son club de toujours, désormais à nouveau drivé par le président Joan Laporta. Comme souvent, le Mes qué un Club se retrouve en quête d'identité, mais traverse en outre la plus grande crise sportive de ces quinze dernières années, accentuée par le départ d'un Lionel Messi habitué à jouer les sauveurs à coups d'exploits individuels. Au sein d'un vestiaire où Ronald Koeman ne faisait plus entendre sa voix, l'ancien milieu retrouvera des joueurs comme Sergio Busquets ou Gérard Piqué, qu'il a côtoyés lors de ses années autour du rond central et qui sont aujourd'hui pointés par certains parmi les responsables majeurs d'un Barça incapable de rivaliser avec l'intensité physique du football actuel. Sur le pré, pourtant, la volonté de l'homme aux 133 sélections avec la Roja est de récupérer le ballon le plus haut possible. Les défenseurs centraux adverses sont cadrés près de leur surface, et l'audace mène ainsi son Al-Sadd à jouer homme contre homme partout sur le terrain, avec un défenseur central prêt à bondir sur le milieu offensif de l'adversaire qui resterait derrière la ligne de pression. "On veut récupérer le ballon dans le camp adverse, c'est notre principal objectif", explique Xavi à The Coaches Voice. Le principe est donc simple: forcer le jeu long adverse, gagner le duel à la chute du ballon, puis amener chacun des joueurs à se positionner entre le duel et le but adverse pour maximiser ses chances de récupérer le rebond. À partir de là, le travail de possession recommence, et Xavi est à nouveau heureux. "Même si on gagne 1-0 à la 89e minute, ce que j'aime et l'endroit où je me sens le plus à l'aise, c'est dans le camp adverse et avec la balle", explique l'ancien milieu de terrain. Dans un football où l'énergie et l'exubérance physique ont quelque peu relégué la domination du ballon au second plan, les promesses footballistiques de l'Espagnol ont un air d'idéal devenu inaccessible. Surtout avec un Barça qui n'a plus l'insolente supériorité technique d'antan, quand Busquets, Xavi, Messi et Andrés Iniesta semblaient pouvoir s'associer infiniment au coeur du jeu. Qu'importe: aux yeux du nouvel entraîneur des Blaugranas, le style ne se négocie pas. Question de principes, et de plaisir: "Quand des joueurs montent sur un terrain, ils ne se mettent pas à faire des sprints. Qu'est-ce qu'ils font? Ils touchent le ballon. Moi, je crois que le talent bat toujours le physique. Le jour où ça n'arrivera plus, on va en chier, parce que le jeu sera devenu débile." Et à ce jeu-là, les suricates n'échapperont plus jamais aux rapaces.