Quinze kilomètres séparent l'aéroport de Bucarest du centre-ville. La route est impressionnante car les illuminations féeriques de Noël créent dans toutes les artères une ambiance incroyable, parfois mélancolique. Aucune autre ville ne baigne dans une telle lumière. Ces illuminations, assorties de nombreux ballons et footballeurs, font clairement référence au tirage au sort de l'EURO, même si ces attributs vont bientôt être mis au rebut. Hormis cette ambiance, le pays ne se passionne pas pour le prochain EURO, pas plus qu'il ne s'émeut des élections nationales qui se sont déroulées une semaine plus tôt, sans provoquer de bouleversements politiques. Tout le monde semble satisfait de la situation actuelle.
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Quinze kilomètres séparent l'aéroport de Bucarest du centre-ville. La route est impressionnante car les illuminations féeriques de Noël créent dans toutes les artères une ambiance incroyable, parfois mélancolique. Aucune autre ville ne baigne dans une telle lumière. Ces illuminations, assorties de nombreux ballons et footballeurs, font clairement référence au tirage au sort de l'EURO, même si ces attributs vont bientôt être mis au rebut. Hormis cette ambiance, le pays ne se passionne pas pour le prochain EURO, pas plus qu'il ne s'émeut des élections nationales qui se sont déroulées une semaine plus tôt, sans provoquer de bouleversements politiques. Tout le monde semble satisfait de la situation actuelle. Trente ans après la révolution roumaine, Bucarest a fait de son mieux pour effacer les cicatrices du passé. Du moins dans les têtes des gens. C'est moins flagrant dans les banlieues toujours lugubres de la ville. Ainsi, quand on vient du stade national, au nord-est de la capitale, on passe devant d'interminables rangées de blocs en béton issus de l'époque communiste. Les façades écaillées sont couvertes de graffiti. Les gens qui habitent ce décor dépourvu de perspectives vivent en marge de la société. Comme la plupart des grandes villes, Bucarest présente deux visages. Elle n'est que contrastes. Par exemple, en face du stade, les immeubles à appartements ont été rafraîchis pour présenter une vue plus ou moins contemporaine en prévision de l'EURO. Le stade lui-même, avec ses 55.634 places, est une des douze locations du prochain EURO. De l'extérieur, il est beau et moderne, même s'il ne peut dissimuler des traces d'usure. Le bâtiment tout en verre de la fédération roumaine de football est à l'intérieur de l'arène. On ne peut pas dire qu'elle bouillonne d'activité. Et juste en-dehors, il y a un hôpital cardiologique. Il n'y a pas pire insulte pour un Roumain que d'entendre prononcer le nom de Nicolae Ceausescu, ou pire encore, de rappeler son époque. Penser au dictateur, c'est replonger dans l'horreur pure. Il a dirigé le pays pendant 22 ans, dans un climat d'oppression et de répression, et fait construire le pompeux bâtiment du parlement, qui compte mille chambres, douze étages et est le troisième plus grand immeuble du monde avec une surface de 365.000 mètres carrés. Ceux qui souhaitent visiter ce parlement sont sévèrement contrôlés. La commande d'un billet, le paiement dans une autre pièce, le scanner de votre passeport, un autre contrôle électronique, une fouille. La rigidité de ce régime n'a pas encore complètement disparu. Ce qu'on peut ensuite découvrir dans l'édifice est à la fois impressionnant et hallucinant : des salles immenses, ornées de masses de marbre, des bois les plus coûteux, des nombreux cadeaux de chefs d'État amis, une richesse extravagante. Une des salles a été le théâtre du mariage de la gymnaste Nadia Comaneci, une des figures de proue du pays dans la seconde moitié des années '70. Au coin de cette salle, un tapis roulé pèse trois tonnes, comme l'explique le guide, froid et professionnel. Non, les Roumains ne veulent plus penser à cette époque. Le 25 décembre, il y aura exactement trente ans que Ceausescu et sa femme Elena ont été exécutés après un procès sommaire. Nous doutons que l'événement soit commémoré. Il faut vraiment repousser les démons du passé. Et l'EURO doit redorer le blason du pays. Il n'en était pas moins étrange d'organiser le tirage au sort de l'EURO à Bucarest. Pour le moment, le football ne vit pas dans la capitale. Elle ne délègue actuellement que deux clubs en première division, le Steaua et le Dinamo, qui végètent dans le ventre mou. Le Steaua a été le meilleur club d'Europe de l'Est grâce à Ceausescu puis il s'est empêtré dans la corruption et a perdu beaucoup de son panache. L'équipe nationale n'est pas encore qualifiée pour l'EURO : elle doit en passer par les matches de barrages, dans une première phase contre l'Islande puis contre le lauréat de la confrontation entre la Hongrie et la Bulgarie. Pourtant, la délégation de l'UEFA s'est retrouvée, dans tout son apparat, à Bucarest. Entre autres pour une réunion, le jour du tirage, en présence des 55 nations européennes. Chaque pays a délégué deux personnes. Allez mener une discussion avec 110 personnes. C'est davantage un échange d'idées, l'occasion d'établir et d'entretenir des contacts. Le président Mehdi Bayat et le CEO Peter Bossaert représentaient la Belgique. Bossaert occupe cette fonction depuis 14 mois maintenant. Il n'a guère accordé d'interviewes mais ça ne l'a pas empêché, comme il le dit lui-même, d'oeuvrer au développement du football. Il qualifie son travail de job fatigant mais surtout passionnant car il le met en contact avec les multiples facettes du football et les nombreux domaines dont s'occupent aussi des spécialistes. Quelques heures avant le tirage au sort, les journalistes ont été invités au chic hôtel Radisson, où on leur a une fois encore exposé la procédure. Giorgio Marchetti, le secrétaire adjoint général de l'UEFA, qui aime se trouver au centre de l'attention, a demandé s'il y avait encore des questions. De fait, il y en avait. L'UEFA ne craignait-elle pas que le tournoi manque d'émotions, puisqu'il se déroule dans douze villes différentes et qu'il n'aura pas vraiment d'âme ? Quel est l'intérêt d'une ville organisatrice comme Bakou, qui impose un long voyage à toutes les équipes, qui est située en Asie, alors que l'Azerbaïdjan ne s'est pas qualifié ? C'est sans doute aussi le cas d'autres pays hôtes, l'Irlande, l'Écosse, la Hongrie et donc la Roumanie, même si elles peuvent encore se qualifier par le biais des matches de barrage. Qu'en est-il des mesures de sécurité, qui ne peuvent pas être coordonnées par une seule personne ? Quid de la vente des billets ? Ou des supporters qui devront obtenir in extremis un visa pour l'Azerbaïdjan ? L'UEFA a reconnu la complexité de certains aspects mais n'a cessé de répéter qu'il s'agissait d'une grande fête européenne du football, durant laquelle il existait des solutions à tout et à laquelle on travaillait avec énormément d'enthousiasme. 60 ans après le premier championnat d'Europe. Les légendes de cette époque allaient monter sur le podium pendant le tirage au sort. Mais pas l'icône roumaine Gheorghe Hagi, ce qu'un journaliste local a vivement déploré. L'UEFA envisageait-elle encore un événement réparti entre autant de pays à l'avenir ? La réponse de Giorgio Marchetti a été étonnamment courte : le prochain tournoi se déroulera en Allemagne, en 2024. Le reste n'est pas encore à l'ordre du jour. Dire que l'homme qui a imaginé cette formule alternative, l'ancien président de l'UEFA Michel Platini, a disparu de la scène. Où était le Français au moment du tirage au sort et qu'a-t-il bien pu ressentir ? Récemment, Platini a encore plaidé pour sa réhabilitation dans L'Équipe. Le week-end dernier, il a aussi défendu dans le même journal son projet, qui est et reste aussi inhabituel qu'absurde. La multitude des scénarios possibles pour le tirage avait de quoi donner le tournis. Plus personne ne s'y retrouvait. C'est tout juste si le prélude de l'EURO n'a pas été piétiné par un dédale de règles prédéfinies. La formule est vraiment un problème grandeur nature, un jeu avec le feu, un cirque qui va d'est en ouest et du nord au sud. Par exemple, 5.000 kilomètres séparent Bakou et Dublin. Platini a vendu cette formule comme un rêve incroyable. Il aurait tout aussi bien pu se muer en cauchemar. Douze villes, dix langues différentes et quatre zones horaires, voilà l'EURO 2020. Le sommet de la confusion. En plus, à dix semaines du match d'ouverture, seize nations se disputent encore les quatre derniers billets. Avec tout notre respect, on peut se demander si des pays comme le Kosovo ou la République de Macédoine du Nord ont leur place sur la scène européenne. Il a également fallu tenir compte de critères politiques : par exemple, il est impensable de faire jouer l'Ukraine en Russie. La délégation belge a vécu la cérémonie en toute décontraction. Il était déjà acquis que les Diables Rouges se produiraient deux fois à Saint-Pétersbourg et une fois à Copenhague. Et qu'ils affronteraient la Russie et le Danemark. Il va sans doute être impossible d'installer le camp de base à Tubize, ne serait-ce que parce que l'UEFA ne rembourse les frais de séjour que dans les villes organisatrices. En fait, seul l'ordre des matches restait encore un mystère. Finalement, un show bourré d'enthousiasme sur commande s'est déroulé selon un scénario soigneusement préétabli. Neuf stars ont participé au tirage. On leur a posé quelques questions clichés, selon la coutume dans ce genre d'événements. Maintenant, le puzzle peut commencer partout. Les Diables Rouges sont versés dans la poule de la Russie, du Danemark et de la Finlande, qui effectue ses débuts à ce niveau. Deux matches à Saint-Pétersbourg avec une joute à Copenhague entre les deux. Les Diables Rouges vont établir leur camp de base à Saint-Pétersbourg. La métropole compte quatre centres d'entraînement, dont celui du Zenit Saint-Pétersbourg, qui se trouve en pleine ville. Roberto Martinez, qui est apparu en bon dernier dans la mixed-zone et s'est acquitté avec professionnalisme de toutes ses interviewes, préfère un complexe extérieur à la ville. Il y a un centre d'entraînement au bord d'un lac. Est-il déjà réservé ? Roberto Martinez était très décontracté au Romexpo de Bucarest. Il a parlé avec respect de ses adversaires et quand on lui a demandé s'il ne valait pas mieux que la Belgique termine deuxième, pour que les matches suivants soient moins ardus, il a répondu qu'il n'y pensait pas. Ce n'est pas l'adversaire mais la force de son équipe qui l'intéresse. Les sélectionneurs sont tous passés dans la mixed-zone de l'Expo, en se tombant dans les bras, en riant et en plaisantant. Après tout, les choses sérieuses ne commencent que dans sept mois. On a ainsi vu la délégation française et le sélectionneur Didier Deschamps, qui développe toujours un football efficace, malin et peu spectaculaire. Ou le président de la fédération espagnole, Luis Rubiales, qui a changé cinq fois d'entraîneur en 18 mois de mandat, soit autant que son prédécesseur Angel Maria Villar en 18 ans. Tous rêvent du titre. L'Angleterre avec un noyau nettement plus étoffé et de nouveaux talents, produits d'un système de formation peaufiné. L'Italie, également rajeunie, qui aligne Sandro Tonali, un jeune de 19 ans de Brescia, un fin technicien qu'on compare déjà à Andrea Pirlo et qui plonge la presse transalpine dans le lyrisme. Les Pays-Bas, bien sûr, avec leur tranquille sélectionneur Ronald Koeman, empreint d'assurance, qui n'en qualifie pas moins la Belgique de grande favorite au titre. Par contre, Joachim Löw était plutôt crispé. Pour une équipe en pleine construction, la perspective d'affronter la France et le Portugal n'est pas agréable. D'autre part, il y a quelques semaines, Löw avait déclaré que l'Allemagne n'était qu'un outsider, l'Europe comportant de meilleures formations. Malgré l'avantage du terrain, trois matches à Munich. Kevin De Bruyne a qualifié ça de falsification de la compétition et a dit ce qu'il pensait du tirage, déclarant que le charme perdait face au business. Ces derniers jours, tous les médias internationaux ont repris ses propos. Ce qui a frappé à Bucarest, c'est le statut de plus en plus élevé de l'équipe nationale belge. C'est également apparu au congrès de l'UEFA. La Belgique est le dixième pays d'Europe sur le plan économique, a constaté Peter Bossaert. Il n'est plus question d'un petit pays. Sauf en ce qui concerne l'infrastructure. L'absence de nouveau stade est une occasion ratée. Le lendemain du tirage au sort, Bucarest est retombée dans la routine du quotidien. Le 1er décembre est jour de fête nationale et beaucoup de rues sont fermées à cause de la parade militaire. À l'aéroport, Roberto Martinez se plonge dans le schéma des matches. Il prend tout son temps pour répondre aux personnes qui l'abordent. Il est exempt de caprices et de manières, il fait bonne impression à tout le monde. Cette intelligence émotionnelle est et reste sa meilleure arme. Il est toujours calme, prévenant, sans jamais le moindre trait d'humeur. Il est monté dans l'avion en toute décontraction. Il peut maintenant planifier les matches de préparation et les stages. Bucarest a au moins permis ceci : un cadre clair de travail. À l'issue du tirage inhabituel d'un tournoi qui sort de l'ordinaire. Les Roumains sont contents qu'il soit achevé. Ils peuvent maintenant se préparer pour Noël.