Le 20 septembre 2018, dans Constructor News, le journal de la confédération britannique de la construction, on pouvait lire l'information suivante : " C'étaient des des ouvriers d'un autre temps. Ils se présentaient sur le site de White Hart Lane avec une canette de bière en main, d'autres fumaient de la coke dans les toilettes. "
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Le 20 septembre 2018, dans Constructor News, le journal de la confédération britannique de la construction, on pouvait lire l'information suivante : " C'étaient des des ouvriers d'un autre temps. Ils se présentaient sur le site de White Hart Lane avec une canette de bière en main, d'autres fumaient de la coke dans les toilettes. " Dans les bureaux de Mace Group, une des plus grandes entreprises de construction de Grande-Bretagne, chargée de la construction du Tottenham Hotspur Stadium, on avalait son thé de travers. En 2000, Mace Group avait réalisé sans problème le London Eye - la roue géante qui domine la capitale - et en 2012, l'entreprise avait conclu sans obstacle The Shard (un gratte-ciel de verre à Southwark) et le projet prestigieux d'Emirates Air Line, le téléphérique qui relie les deux rives de la Tamise. Mais le nouveau stade au nord de Londres causait des maux de tête. Certains jours, 4000 ouvriers se marchaient sur les pieds, la communication entre les différents sous-traitants était mauvaise et, après un test, de sérieux problèmes de sécurité avaient été mis à jour, retardant une fois de plus l'inauguration officielle. De plus, le budget était dépassé depuis longtemps. Selon les plans du bureau d'architectes Populous, qui dessine des centres de congrès et des stades dans le monde entier, le nouveau stade aurait dû coûter 450 millions d'euros. Au début de l'année, on était déjà proche du milliard, soit plus que ce que devait initialement coûter la rénovation de tout le quartier de White Hart Lane - Northumberland Development Project. Actuellement, on en est à 1,1 milliard. Et le compteur continue à tourner. " Actuellement, alors qu'on met le paquet pour terminer dans les temps, l'ensemble des travailleurs sur le site coûte plus cher que le noyau de l'équipe première ", écrivait le journal professionnel Construction Enquirer en septembre. " Avec les heures supplémentaires, les 3800 ouvriers coûtent au bas mot et en moyenne 1150 euros par semaine chacun, soit un peu plus de 4,3 millions d'euros. La saison dernière, la masse salariale du club était de 148 millions par an, soit 2,8 millions d'euros par semaine. " La bonne nouvelle, c'est que ce stade devrait être un bijou, sans pareil en Grande-Bretagne. Avec 62.062 places, il serait le plus grand stade de club de la capitale, encore plus grand que l'Emirates Stadium d'Arsenal (60.260), le grand rival du nord de Londres. Un stade en forme de cuvette asymétrique (les fans des autres clubs le comparent à une lunette de WC géante), une tribune sud de 17.500 places inspirée du mur jaune de Dortmund et le Goal Line Bar, le plus grand bar jamais construit dans un stade européen : 65 mètres de long. Lors d'une visite de chantier, les fans avaient ouvert de grands yeux en voyant la façon dont leur verre à 4,6 euros avait été rempli de bière. Celle-ci ne sort pas d'une pompe classique, elle arrive par le bas... Un débit de 10.000 pintes par minute. Ceux qui n'aiment pas la Heineken peuvent goûter aux bières artisanales de la micro-brasserie locale Beavertown, installée dans le stade. Une première mondiale. Les citoyens les plus aisés pourront boire du champagne et savourer un dîner raffiné au Tunnel Club, une lounge exclusive avec vue sur le tunnel vitré des joueurs. Prix : 17.500 euros par saison plus 460 euros par match pour un siège derrière le dug-out de l'équipe locale. C'est beau mais les fans se font du souci. Le dernier transfert entrant est celui de Lucas Moura, arrivé du PSG en janvier 2018, en échange de 28 millions d'euros. Au cours des deux derniers mercatos, les Londoniens n'ont transféré personne et le président Daniel Levy a admis qu'après un nouveau prêt destiné à financer les travaux, le club devait 740 millions aux banques. " On spécule beaucoup. Quoi qu'on dise, la construction du stade n'a eu aucune influence sur la politique de transferts et cela ne changera pas. Nous avons avant tout effectué des choix sportifs. Il aurait été insensé de laisser partir des joueurs sans être certains que les nouveaux seraient meilleurs. " De plus, le club était obligé de limiter le nombre de joueurs étrangers afin de répondre à la Homegrown Player Rule : un club ne peut avoir plus de 17 étrangers sur 25. Et Tottenham en a... 17, soit 68 % de son noyau. " Si nous vendons un joueur pour un montant substantiel, nous pourrons à nouveau investir dans l'équipe. " La semaine dernière encore, l'homme d'affaire britannique assurait que le prix des tickets pour la saison prochaine serait gelé. Pour les fans, c'était normal car au début de l'année dernière, alors qu'on pensait que le stade serait prêt pour le début de cette saison, il avait fortement augmenté (voir encadré). Ce qui n'avait pas empêché le club de vendre 42.000 abonnements dès le mois de mars 2018. Ceux qui ne doivent pas absolument être là feraient mieux de rester chez eux. Tottenham, un quartier londonien du Borough of Haringey, n'a rien d'un paradis. On y dénombre environ 130.000 habitants, dont plus d'un tiers vivent dans la pauvreté et où plus de 25 % ont du mal à nouer les deux bouts. Les chiffres du chômage sont parmi les plus hauts de la capitale (et du pays), des bandes criminelles imposent leur loi dans la rue et il suffit parfois d'une étincelle pour faire exploser le district ou certains quartiers défavorisés. Ce fut le cas en août 2011, après la mort de Mark Duggan, tué par la police. Pendant six jours, le quartier a connu des actes de violence, des pillages et des incendies. D'autres quartiers et villes ont été contaminés, l'agressivité étant la conséquence de cette vie triste dans cette jungle de béton. L'addition était lourde : cinq morts, des dizaines de blessés et des dégâts matériels pour plus de 300 millions. Mais le dossier du stade avait pris un pli décisif. " Sans ces bagarres, nous n'aurions jamais pu construire le stade ici et nous aurions sans doute quitté le quartier de Tottenham ", disait Donna-Maria Cullen, executive director, l'été dernier. Huit mois avant les émeutes, Cullen et son président ne savaient plus quoi faire. Les premiers plans d'un nouveau stade, qui devait être le porte-drapeau du Northumberland Development Project, avaient été dévoilés en novembre 2007 mais au nord de Londres, rien n'est simple. Le club avait acheté des terrains et des bâtiments mais les politiciens locaux et l'English Heritage s'opposaient à la démolition de bâtiments protégés, ce qui ne faisait que reporter le projet. Tottenham pensait s'établir à l'Olympic Stadium de Stratford - à 20 km de White Hart Lane - mais en janvier 2011, celui-ci était attribué à West Ham United. " En raison des exigences financières de la direction locale, d'English Heritage et de la société londonienne des transports, un projet à Tottenham n'était plus viable ", selon Levy. Six semaines après les émeutes, Haringey Council abandonnait ses prétentions financières et le club se voyait octroyer un subside " parce que le projet pouvait faire revivre un quartier délabré. " L'immobilisme social, la discrimination raciale, l'inégalité financière, les bandes de rues et la drogue permettaient la construction d'un stade, de maisons sociales, d'un hôtel, d'un centre de quartier, d'espaces agora, d'une école primaire, de magasins et d'espaces verts ainsi que la création de milliers d'emplois. Quelques propriétaires terriens s'y opposaient encore mais cela n'empêchait pas le club de signer, en juillet, un accord de dix ans avec la National Football League. Fin septembre, on aurait droit à un match à domicile des Spurs face à Burnley, Chelsea ou Liverpool et, le 14 octobre, Oakland Raiders contre Seattle Seahawks, un des deux matches du championnat de football américain organisés chaque année dans le nouveau stade. L'objectif ultime est de créer au nord de Londres une première franchise en Grande-Bretagne ce qui, selon quelques administrateurs de la NFL " doit être possible pour 2022. Daniel Levy, d'habitude très prudent, a impressionné les directeurs de la NFL. " Il a réalisé quelque chose d'inédit et il n'a pas peur de voir grand. " Sous la pelouse, qui peut glisser sous la tribune en 25 minutes, on trouve un terrain synthétique qui peut accueillir des matches de football américain et des concerts. Toutes les installations médicales et pour les médias sont faites sur mesure pour la NFL et les vestiaires supplémentaires sont suffisamment grands pour satisfaire aux besoins (catering, soins, ...) de tout le noyau - 53 joueurs et une vingtaine de coaches -. La NFL a certes versé 11,7 millions d'euros au club mais ce n'est qu'une petite partie du coût engendré par la mise aux normes pour le football américain. " A long terme, ça va rapporter de l'argent au club ", dit le président. Les digressions de la NFL à Wembley ont permis de voir que les deux jours de matches rapportent chaque année deux millions d'euros. Et avec le revêtement synthétique, le club veut organiser des grands concerts de musique qui ramèneront des montants similaires. Le stade fera ainsi concurrence à Wembley ou à l'O2 Arena. Mais cela marchera-t-il ? " En mai 2017, nous avons tous pleuré lorsque nous avons dû quitter White Hart Lane. Et aujourd'hui, plus de 22 mois plus tard, nous pleurons à nouveau. Mais cette fois, c'est parce que notre rêve est devenu réalité ", disait Mauricio Pochettino le 24 mars, jour de l'ouverture des portes pour le premier gros événement-test (un match de U18 contre Southampton). " Ce stade, avec 62.000 supporters dans les tribunes, va constituer un atout énorme au cours des prochains mois et des prochaines saisons ", ajoutait le manager argentin, arrivé au nord de Londres en mai 2014. Il y a un peu moins de cinq ans, Tottenham Hotspur était complètement dans l'ombre d'Arsenal et de Chelsea. Il n'avait pris part qu'une seule fois à la Ligue des Champions (2010-2011), alors que ses rivaux londoniens en avaient fait leur cours de récréation. Même les supporters les plus fanatiques des Spurs n'osaient jamais affirmer que leur club jouerait le titre. Il remportait des matches, certes, mais jamais de trophée. Le dernier titre au plus haut niveau remontait à 1961 et la dernière victoire en FA Cup datait déjà de 1991. La Coupe de la Ligue remportée en 2008 sous la direction de Juande Ramos ne constituait qu'une maigre consolation. Pendant trois ans, Pocchetino parvenait à terminer dans le top 3 et à qualifier l'équipe pour les poules de la Ligue des Champions. Bientôt, Tottenham affrontera Manchester City pour une place en demi-finale. Détail : depuis l'arrive de Pocchetino, seul Manchester City a pris plus de points que Tottenham en Premier League. Le club du nord de Londres reste pourtant le plus économe du championnat : en dix mercatos sous la direction du manager argentin, il a dépensé moins de la moitié des deux clubs de Manchester. " La saison prochaine, nous allons entamer une nouvelle ère ", dit Pochettino qui a prolongé l'an dernier jusqu'en 2023 et qui gagne un peu moins de dix millions d'euros par an. " Avec un nouveau stade, nous avons tout pour devenir un des plus grands clubs d'Europe. " Mais pas tout de suite, et l'Argentin le sait : au cours des prochaines années, le pouvoir d'achat du club va (encore) diminuer. Arsenal a vécu le même phénomène après avoir pris ses quartiers à l'Emirates Stadium - 6 km au sud de White Hart Lane -. En 2006, lorsqu'ils ont quitté Highbury, les Gunners d'Arsène Wenger restaient sur trois titres (1999, 2002, 2004) et une finale de Ligue des Champions (2006). " Après le déménagement, nous avons eu des difficultés financières ", dit l'Alsacien. Plus un seul titre, un rôle secondaire en Europe, trois Coupes d'Angleterre en guise de consolation et un éternel recommencement. Même Wenger en perdait son latin. Le Français avait l'art de dénicher des jeunes talentueux mais ceux-ci étaient directement obligés d'endosser des responsabilités trop importantes pour eux car le club ne pouvait pas refuser les propositions qu'il recevait pour ses meilleurs joueurs (Thierry Henry, Cesc Fabregas, Robin van Persie, ...). " Les autres clubs savaient que nous devions vendre. Nous avions de bonnes équipes, avec des joueurs meilleur marché et plus jeunes, mais nous manquions d'expérience pour rivaliser avec les grands. " Pourtant, les recettes des matches avaient augmenté de façon spectaculaire - de 40 millions d'euros à Highbury à 116 millions l'an denier - mais, peu après le déménagement, ce genre de revenus avait perdu de l'importance par rapport aux droits de télévision et au sponsoring. De plus, des investisseurs étrangers avaient racheté Chelsea (2003), Manchester City (2008) et Liverpool (2010), faisant augmenter les sommes de transfert. La détection du talent, grande spécialité de Wenger et Pochettino, avait perdu du terrain par rapport au pouvoir financier. En janvier dernier, lorsque les Spurs ont signé une première en Premier League - pas un seul transfert entrant en un an - et que les journalistes lui ont demandé ce qu'il en pensait, Pochettino a retourné les poches de sa veste et a dit : " Je suis fauché. " Il y a quelques semaines, lorsque son fils Maurizio est entré au jeu à la 79e minute du match-test contre les U18 de Southampton, il affichait un large sourire dans la tribune. Nonante sept semaines après avoir quitté White Hart Lane, le club était enfin chez lui.