Le foot d'aujourd'hui, ce n'est plus seulement 22 hommes en short qui courent derrière un ballon. Ce qui compte, c'est le fric. Chaque année, un milliard d'euros sort du circuit du football. Pour devenir millionnaire en un clin d'oeil, mieux vaut acheter un joueur qu'un billet de loterie. Les gens qui tirent les ficelles de ce business évitent les projecteurs. Voici le portrait de Pini Zahavi, un des grands manitous du marché des transferts.
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Le foot d'aujourd'hui, ce n'est plus seulement 22 hommes en short qui courent derrière un ballon. Ce qui compte, c'est le fric. Chaque année, un milliard d'euros sort du circuit du football. Pour devenir millionnaire en un clin d'oeil, mieux vaut acheter un joueur qu'un billet de loterie. Les gens qui tirent les ficelles de ce business évitent les projecteurs. Voici le portrait de Pini Zahavi, un des grands manitous du marché des transferts. Les dirigeants du Bayern Munich ne paniquent pas vite. Mais quand, en plein championnat, leur buteur polonais Robert Lewandowski leur dit qu'il veut partir, ça les tracasse. Certes, ce n'est pas la première fois qu'il le dit et, à chaque fois, on lui répond qu'il est sous contrat jusqu'en 2021 et qu'il gagne bien sa vie, ce qui le calme un peu. Cette fois, pourtant, c'est différent : il a un autre agent. " Qui ? " " Zahavi ! " " Oh mon Dieu. On ne va même pas discuter avec lui. " Pini, quatre lettres que les CEO de Manchester, Madrid ou Munich redoutent. Ils savent que quand le renard israélien pointe le bout du nez, c'est pour une grosse transaction. Bild et Kicker affirment immédiatement que le Bayern n'a pas l'intention de se laisser faire et qu'ils ne répondront pas au téléphone pour une offre inférieure à 200 millions. Les connaisseurs sourient, le mercato est lancé. Et Pini tire les ficelles. Pourtant, on n'est qu'au mois d'avril. Les agents de Lewandowski sont momentanément hors-jeu. L'attaquant polonais a conclu un accord temporaire pour l'été avec Pini Zahavi. Le mystérieux agent a largement franchi le cap de la septantaine mais est toujours aussi énergique qu'un jeune chien. Lui, il ne négocie pas des joueurs : il contrôle des clubs entiers. Les joueurs ne sont que des pièces qu'il déplace sur un échiquier. En y regardant de plus près, on constate qu'une quinzaine de clubs sont concernés. Chaque transfert lui rapporte une commission. L'époque où il s'occupait encore des problèmes personnels des joueurs est révolue depuis longtemps. Mais de temps en temps, il accepte encore d'arranger une transaction. Comme le transfert ultra-compliqué de Neymar à Paris, où il a encore explosé un record : 222 millions d'euros pour un joueur. Ça ne lui aurait rapporté que 12,5 petits millions mais il a de toute façon suffisamment d'argent jusqu'à la fin de ses jours. Et ne nous faisons pas d'illusion : il ne nous accordera pas d'interview. Ex-journaliste, il lui arrive tout au plus de lancer de temps en temps une phrase dans un média, histoire de déclencher certains processus. Quand on parle de lui dans les pages sportives des journaux, c'est généralement en raison d'un procès ou d'une enquête. Ou quand les fameuses Football Leaks s'intéressent aux coulisses du football. Vous êtes dans l'embarras ? Appelez Zahavi, l'homme à qui tous les présidents répondent au téléphone et qui met les investisseurs, les joueurs et les clubs en contact. Ces derniers temps, ce n'est pas seulement à Munich qu'on le redoute mais aussi à Paris. Car si Zahavi s'est rendu au Brésil en avril, ce n'est pas juste pour manger avec le père et agent de Neymar. Le Brésilien veut quitter Paris. Encore un coup de plusieurs centaines de millions dont Zahavi veut bien s'occuper. Mais qui est ce Pini Zahavi, né en Israel en 1943 ? Après son service militaire obligatoire, il est devenu journaliste. Il a surtout suivi le championnat d'Angleterre et a noué de nombreux contacts qui lui ont servi par la suite. Au début des années '90, il a combiné les deux jobs et a créé ses propres infos. Il était évidemment le premier au courant des transferts. " Je me vois plutôt comme un intermédiaire ", dit-il encore aujourd'hui. Quand on lui demande où tout a commencé, il répond souvent que c'est à l'aéroport de Heathrow. Ce jour-là il y avait du brouillard. Tout un symbole ! Lors d'un voyage pour son journal, il a aperçu un visage connu dans la lounge et lui a parlé. C'était Peter Robinson, un dirigeant de Liverpool. Celui-ci avait aussi raté son avion à cause du brouillard et les deux hommes se sont mis à parler de l'équipe. Mine de rien, le reporter a glissé le nom de son compatriote Avi Cohen, qu'il connaissait bien et qui jouait au Maccabi Tel Aviv. Quelques coups de téléphone plus tard, le transfert était réglé et le compte en banque de Zahavi s'enrichissait d'un zéro. Petit cadeau de Liverpool pour son intervention. Cela lui ouvrait l'appétit. Zahavi quittait de plus en plus souvent la tribune de presse pour la salle des joueurs et amenait régulièrement des oranges fraîches d'Israël à l'entraînement à Anfield Road. Il invitait les joueurs à passer leurs vacances à Eilat et à gagner un peu d'argent en disputant des matches amicaux qu'il organisait. Le public avait l'occasion de côtoyer des stars et des joueurs comme Graeme Souness ou Kenny Dalglish adoraient cela. Dix ans plus tard, en 1990, lorsque Dalglish devenait manager, Rony Rosenthal était transféré à Liverpool. Zahavi était le premier à avoir l'info. Vous l'avez deviné : c'est lui qui avait conclu la transaction. Il ne mettait un terme à sa carrière de journaliste qu'en 1998. A l'époque, il était déjà ami avec Alex Ferguson. Le monde du football évoluait rapidement. La Ligue des Champions et la Premier League généraient des millions. Kenny Dalglish, Graham Souness et Alex Ferguson devenaient managers et travaillaient dans de grands clubs, où ils déterminaient la politique de transferts. Entre-temps, Pini avait tissé un important réseau de relations en Amérique du Sud et le commerce fonctionnait bien. Rien qu'avec Rio Ferdinand, il devenait multimillionnaire. Chaque transfert était approuvé par Ferguson, patron de Manchester United. Il se disait de plus en plus que les managers des clubs touchaient également une commission sur les transferts. Mais c'était rarement prouvé. Le nom de Zahavi apparaissait surtout lorsque le transfert des Argentins Javier Mascherano et Carlos Tévez à West Ham déclenchait une dispute. Il s'avérait soudain que le football n'était plus qu'une affaire de sociétés et d'investisseurs. Les joueurs appartenaient à des entreprises qui récoltaient une bonne part de l'argent des transferts. Une enquête démontrait que le club de Corinthians, d'où venaient les deux joueurs, était au main de consortiums qui gagnaient de l'argent en vendant des joueurs dont ils détenaient les droits économiques. L'argent ne revenait donc pas au club mais aux sociétés d'investissement. Zahavi passait entre les mailles du filet et West Ham se voyait infliger une amende de plusieurs millions de Livres. Plus tard, lorsque les joueurs étaient vendus à Liverpool et à Manchester City, on retrouvait les mêmes investisseurs autour de la table. La tierce propriété était bannie. La FIFA interdisait aux agents, investisseurs et propriétaires de clubs de détenir les droits économiques d'un joueur. Mais Zahavi savait depuis longtemps que la FIFA n'était qu'un tigre de papier et qu'il y avait cinquante façons de contourner la réglementation . L'empire de Zahavi était désormais bien établi. C'est ainsi que, lors d'une fête à Moscou, il rencontrait un certain Roman Abramovich, dont il apprenait qu'il aimerait acheter un club. N'importe lequel. Les deux hommes allaient d'abord voir Liverpool mais c'était viser un peu haut. Tout l'art consistait à trouver un club à la dérive afin de le racheter pour pas trop cher et de mettre immédiatement la direction dehors. Chelsea était dans ce cas. C'était le signal de départ d'une industrie mystérieuse qui engendrait des fortunes : six milliards d'euros rien qu'en juillet et août de l'année dernière. Dont un milliard dans la poche des investisseurs et des agents. Sans (pratiquement) aucun contrôle. Bref : un superbe modèle lucratif. Dès le premier été, Abramovich achetait des joueurs pour plus de cent millions et Zahavi, son conseiller, empochait dix millions de commission pour un mois de travail. Le nombre de joueurs sous contrat était proche de cent. La plupart ne mettaient même pas les pieds dans le vestiaire de l'équipe première mais le moulin à transfert tournait. Pour Abramovich, Chelsea était un moyen, pas un objectif. Et c'est là que Pini Zahavi et son réseau anglais pouvait l'aider. Un autre de ses amis ne tardait pas à le rejoindre à Londres : Peter Kenyon, l'homme qui avait amené Manchester United au sommet et savait parfaitement comment les affaires se faisaient sur le marché des transferts. Le carrousel des joueurs concernait plusieurs boîtes postales, comptes en banques, pays, entreprises et continents. Les joueurs passaient d'employeur en employeur. Chaque transfert rapportait une commission aux personnes concernées et, en général, les agents recevaient encore un pourcentage du salaire des joueurs. Plus tard, Kenyon et Zahavi allaient collaborer avec un autre super-agent, Jorge Mendes (agent de Cristiano Ronaldo et José Mourinho, entre autres) et faire la Une des journaux parce que Chelsea avait poursuivi sa politique de tierce propriété. Mais une fois de plus, Zahavi n'était pas inquiété. Des clubs étaient systématiquement approchés et se voyaient proposer une collaboration. Les jeunes joueurs achetés devaient être mis en valeur et étaient transférés. Notamment dans les Balkans, à Malte et à Chypre. Souvent, ils repartaient aussi vite qu'ils arrivaient. Chelsea avait suffisamment d'argent si on en juge par les 140 millions investis rien qu'à Vitesse Arnhem, son club satellite aux Pays-Bas. Les hommes de paille qui dirigent le club sont alliés à Abramovich et ne se montrent pas souvent. Zahavi reste dans l'ombre aussi. Il est l'architecte de la reprise. C'est lui qui a engagé Vlado Lemic, qui connaît bien le marché hollandais. Directement après la reprise, une femme débarque à Arnhem. C'est désormais elle qui rédige les contrats. Zahavi, on le voit peu. Il cherche déjà un autre club. Son influence ne cesse de grandir, ses coalitions aussi. De Mouscron à Belgrade, de Limassol à Arnhem. Quand ils arrivent à Londres, les joueurs sont souvent envoyés quelques jours plus tard vers des clubs satellites. Certains ne mettent même pas les pieds dans la capitale anglaise. Où qu'on aille, on entend citer le nom de Zahavi. Son ami d'enfance est devenu, sur papier, propriétaire de Maccabi Haifa. Son ami et partenaire en affaires Arcadi Gaydamak a acheté le Beitar Jérusalem (et plus tard aussi Portsmouth, via Zahavi). Gaydamak, un Franco-Juif, a été chassé de France pour trafic d'armes. Zahavi semble aussi être co-propriétaire d'Apollon Limassol, un tout petit club qui effectue parfois 25 transferts par moi. Et des gros transferts ! Ici aussi, c'est le modèle Chelsea qui prévaut mais surtout avec des joueurs serbes et roumains qui débarquent par l'intermédiaire de l'ex-joueur et propriétaire de club Gheorghe Hagi et sont revendus ou loués avant même d'avoir mis un pied sur le terrain. Les bénéfices reviennent à Apollon. Ou, plutôt, à la société qui dirige le club et derrière laquelle on retrouve Zahavi. Pour les transferts de joueurs sud-américains, il travaille souvent en étroite collaboration avec de grands agents via une société-écran à Gibraltar. Ce n'est pas pour rien qu'on dit que la principale qualité de Zahavi, c'est sa discrétion. Moins les gens en savent, mieux c'est. Iwan Van Duren