18 juin 2017 au stade Jozef-Pilsudski de Cracovie. Les Espoirs italiens débutent leur EURO U21 face au Danemark. Les Azzurrini ont fière allure avec Gianluigi Donnarumma, Domenico Berardi, Lorenzo Pellegrini, Federico Chiesa ou encore Manuel Locatelli. On joue la 33e minute et des supporters polonais de l'AC Milan lancent des dizaines de faux billets sur la cage de Donnarumma. Le jeune portier italien est titulaire et surtout au coeur de négociations compliquées avec son club pour une prolongation de contrat très attendue. Certains tifosi rossoneri ont perdu patience et affichent une banderole "Dollarumma". Ils font donc savoir au gardien que son attitude mercantile n'est guère appréciée, lui qui réclame un contrat en or à seulement 18 ans. Gianluigi Donnarumma jette un oeil à la scène et esquisse un sourire pendant que deux jeunes ramasseurs de balle tentent de se saisir de cet acte de désamour le plus rapidement possible pour faire reprendre le match.
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18 juin 2017 au stade Jozef-Pilsudski de Cracovie. Les Espoirs italiens débutent leur EURO U21 face au Danemark. Les Azzurrini ont fière allure avec Gianluigi Donnarumma, Domenico Berardi, Lorenzo Pellegrini, Federico Chiesa ou encore Manuel Locatelli. On joue la 33e minute et des supporters polonais de l'AC Milan lancent des dizaines de faux billets sur la cage de Donnarumma. Le jeune portier italien est titulaire et surtout au coeur de négociations compliquées avec son club pour une prolongation de contrat très attendue. Certains tifosi rossoneri ont perdu patience et affichent une banderole "Dollarumma". Ils font donc savoir au gardien que son attitude mercantile n'est guère appréciée, lui qui réclame un contrat en or à seulement 18 ans. Gianluigi Donnarumma jette un oeil à la scène et esquisse un sourire pendant que deux jeunes ramasseurs de balle tentent de se saisir de cet acte de désamour le plus rapidement possible pour faire reprendre le match. Un peu plus de quatre ans plus tard, c'est à Londres et au Stade de Wembley qu'il faut se rendre pour assister à une nouvelle pluie de petits papiers. Cette fois-ci, pas de faux billets, mais des confettis. L'Italie vient de remporter l'EURO 2020 et Gigio Donnarumma vient d'être sacré meilleur joueur du tournoi. Le si peu expansif gardien peut laisser éclater sa joie lorsqu'il reçoit le trophée entre ses larges mains. Cracovie est oublié depuis longtemps, mais cette scène lui collait à la peau. C'est désormais une toute autre image de sa jeune carrière qui restera dans l'imaginaire collectif, celle d'un jeune homme de 22 ans, décisif dans la séance de tirs au but face à l'Angleterre (1-1, 3-2 t.a.b) et pilier d'une Nazionale championne d'Europe. Après le jet de faux billets en Pologne, le nouveau gardien du Paris Saint-Germain n'avait mis que quelques secondes pour retrouver sa concentration. Là où d'autres auraient pu être perturbés, lui était retourné dans sa bulle mentale très facilement. Un contrôle des émotions rare chez d'aussi jeunes joueurs, mais presque naturel pour le portier italien. "Il était déjà comme ça à quinze ans", se souvient Cristian Brocchi, qui a entraîné Donnarumma à Milan avec les Allievi (U16), la Primavera (U19) et l'équipe professionnelle. "Pour moi, ce contrôle des émotions est ce qui fait la différence entre un joueur normal et un champion. Il a toujours eu cette tranquillité, ce détachement, cette personnalité qui se distinguait des autres. C'était un phénomène. Il y a plein de phénomènes à neuf ou douze ans, mais il faut supporter la pression et résister à ce qu'est le monde du football." Donnarumma a toujours eu ce trait mental en lui. C'est comme si la pression n'avait pas de prise sur lui. Comme si arrêter un penalty n'était qu'un travail normal, dénué de passion. Comme si commettre une erreur n'impactait pas son moral. Le gardien est à 22 ans comme il était déjà à quinze ans, avec une froideur à toute épreuve. Bruno Tedino se souvient d'un match précis où il a pris conscience du détachement du portier face à un évènement important. L'entraîneur a eu Donnarumma sous ses ordres avec la sélection italienne des moins de 17 ans et a été impressionné par son sang-froid et sa personnalité. "Chaque année, en janvier, l'Italie et l'Espagne jouent un match amical avec leurs U17", détaille Tedino. "Un coup, c'est en Italie, la fois d'après en Espagne. Là, on jouait à Ibiza devant 7.000 personnes. Gigio n'avait jamais joué dans un stade aussi rempli et c'était son premier match avec les moins de 17 ans. On avait mis des trackers sur les joueurs pour contrôler leur rythme cardiaque. Lui affichait cinquante pulsations par minute. Une tranquillité incroyable pour un jeune de quinze ans face à un événement aussi important. Il a toujours affiché des données physiques monstrueuses!" Gianluigi Donnarumma puise cette force mentale et cette tranquillité dans sa famille. Un entourage sain, sans histoire, basé à Castellammare di Stabia, au sud de Naples. Une ville bouillonnante et une région haute en couleurs où l'on vit avec une passion débordante. Le contexte tranche avec le clan Donnarumma, présenté comme humble et paisible au sein de l'ASD Club Napoli, la première équipe du néo-champion d'Europe. Là, face au Vésuve, à quelques kilomètres de la ville antique de Pompéi, il a arrêté ses premiers ballons. "Il a commencé à l'âge de cinq ans et est resté jusqu'à ses quatorze ans et son départ à Milan", se souvient Ciro Amore, président de l'ASD Club Napoli. "Déjà petit, il donnait l'impression qu'il allait devenir gardien de but, à un âge où on essaye tous les postes. Contrairement aux autres enfants, quand il venait au centre d'entraînement, Gigio se mettait dans les cages et il demandait aux plus grands de tirer au but. Il a sans doute été influencé par son frère Antonio qui était déjà gardien chez nous." Gianluigi n'a que six ans quand Antonio, quinze ans, quitte Castellammare di Stabia pour le centre de formation de l'AC Milan. Il suivra ses pas huit ans plus tard. Antonio et Gianluigi Donnarumma ont été à l'école Ernesto Ferraro, un maestro pour développer des jeunes gardiens. Ciro Amore rappelle que ce choix de Ferraro a été sans doute le meilleur de l'histoire de l'ASD Club Napoli. Il faut dire qu'en dehors des deux frangins, le club a formé Antonio Mirante (plus de 350 matches avec différentes équipes de Serie A) et Gennaro Iezzo (portier de la remontée en Serie B, puis en Serie A de Naples après la faillite du club en 2004). Gianluigi Donnarumma avait donc une succession de modèles à suivre: son entraîneur, son grand frère Antonio, mais aussi Mirante et Iezzo, devenus des professionnels évoluant en Serie A. Un environnement de travail sain et maîtrisé, sans oublier l'école. "Après l'entraînement, il était le premier à sortir du vestiaire après avoir pris une douche très rapide, car il devait aller étudier, sinon son père le privait d'entraînement le jour suivant", rigole encore le président Amore. De Castellammare di Stabia à Milan, en passant par les différentes sélections italiennes de jeunes, tous les entraîneurs et observateurs s'accordent à dire qu'ils font face à un phénomène de précocité. Sans cesse surclassé, le gardien gravit les échelons à une vitesse folle. Sa grande taille, très tôt, lui permet aussi de ne pas être en difficulté physique dans les catégories d'âge supérieures. "Dès le plus jeune âge, il était surclassé", rembobine Ciro Amore. "Il était déjà plus grand que tous les autres tant et si bien que même en étant avec des enfants plus âgés, nos adversaires pensaient que c'était lui le plus vieux, alors qu'il était en fait le plus jeune de l'équipe." Outre son apparence, Donnarumma impressionne rapidement par ses qualités techniques. "On a tout de suite vu qu'il avait quelque chose en plus", rappelle le président de l'ASD Club Napoli. "Évidemment, on ne s'attendait pas à ce qu'il devienne titulaire en Serie A à seize ans, ou qu'il gagne l'EURO à 22 ans, mais on a vite cru en lui. La surprise, si on peut l'appeler ainsi, c'est d'avoir déjà accompli tant de choses en si peu de temps. Il est en train de battre tous les records." Au début de l'adolescence, son nom est sur toutes les lèvres des recruteurs des grands clubs italiens. La Juventus et la Fiorentina l'observent de près. Le premier à dégainer est l'Inter. Gianluigi part à Milan et s'entraîne quelques jours. Tout est prêt pour la signature d'un contrat en bonne et due forme avec les Nerazzurri. Mais un imprévu surgit entre le jeune gardien et le club de Massimo Moratti, et il est de taille. L'AC Milan se réveille en effet tardivement. Entre les deux clubs rivaux de la cité lombarde, le clan Donnarumma choisit les Rossoneri. "Il avait quasiment signé avec l'Inter, tout était prêt pour que cela se fasse", se remémore Ciro Amore. "Mais le Milan est arrivé et comme son père et lui sont des tifosi du Milan, il a finalement signé chez le voisin." À quatorze ans, Gigio Donnarumma quitte la Campanie pour la Lombardie. Tout sourire lors de son ultime entraînement avant son départ pour Milan, il est prêt pour son nouveau défi. À Milan, Donnarumma croise la route de Cristian Brocchi, son entraîneur sur trois catégories d'âge jusqu'à l'équipe première pendant quelques semaines en 2016. Le gardien tombe dans une bonne période. Dans une culture footballistique nationale où le résultat dicte la façon d'agir et de choisir, l'équipe première galère en Serie A. Les dernières années berlusconiennes sont pénibles, le jeu est famélique et les résultats décevants. Dans les échelons inférieurs, on abandonne partiellement la culture du résultat pour tenter de former à nouveau des joueurs amenés à nourrir l'équipe première. "Je me souviens de la saison 2014-2015, lorsque j'étais à la tête de la Primavera, on ne regardait pas trop les résultats, même si l'enseignement de la victoire est toujours important" , explique Brocchi . "Je travaillais avec les Calabria, Locatelli, Donnarumma et Cutrone. On avait été éliminés au tournoi de Viareggio, le plus important tournoi de jeunes en Italie, sur deux erreurs de Donnarumma. Quelques mois plus tard, il était en équipe première. On n'a pas jugé le résultat brut pour ces garçons-là, qui ont tous fini par jouer avec les professionnels." Quelques mois plus tard, en effet, le 25 octobre 2015, Sinisa Mihajlovic le fait débuter dans les buts de l'AC Milan à seize ans face à Sassuolo. En février de la même année, il avait eu besoin d'une dérogation pour apparaître sur la feuille de match contre Cesena. Après une cascade de blessures, Filippo Inzaghi, alors à la tête de l'équipe, avait été contraint d'appeler deux jeunes gardiens comme remplaçants pour cette rencontre. Donnarumma n'ayant pas encore seize ans, le club milanais avait demandé une dérogation à la Fédération italienne pour pouvoir l'inscrire sur la feuille de match. Avec son mètre 96, il n'avait eu aucun mal à convaincre le médecin de la Fédération qu'il pourrait affronter des adultes en cas d'entrée en jeu. Ce match face à Sassuolo est le point de bascule. Gianluigi Donnarumma est à seize ans le nouveau gardien titulaire de l'AC Milan. L'ancien gardien du Real Madrid Diego López ou le vétéran Christian Abbiati ne peuvent rien faire pour inverser la tendance. La hiérarchie a été définitivement bousculée par un gamin. Lorsque Cristian Brocchi remplace Sinisa Mihajlovic, débarqué par Silvio Berlusconi en avril 2016, il retrouve le jeune gardien italien avec un autre statut. Passé de grand espoir à titulaire dans les buts de l'équipe première, Donnarumma n'en reste pas moins concentré sur sa progression. "C'était exactement le même garçon que j'avais laissé quelques mois auparavant, mais avec vingt matches de Serie A en plus. Il avait cette envie de jouer, de progresser et de s'affirmer, tout en étant humble. Il était peut-être plus tranquille que quatre ou cinq mois avant, quand il n'avait pas encore débuté avec les professionnels. Quand je suis arrivé à la tête de l'équipe première, il commençait vraiment à prendre conscience de ses qualités." Jamais bien loin quand un talent émerge en Italie ou aux Pays-Bas, ses deux zones géographiques préférées, Mino Raiola a rapidement mis le grappin sur Gianluigi Donnarumma. Et comme souvent, rien n'a jamais été simple entre le super-agent et les clubs avec qui il négocie prolongation de contrat ou transfert. En mars 2015, le portier italien a seize ans et peut signer son premier contrat professionnel. Six mois plus tard, il devient le gardien titulaire de l'AC Milan. Une renégociation contractuelle logique est alors envisagée par Raiola. Elle mettra des mois à se concrétiser. Voyant le phénomène italien confirmer son talent dans les buts du Milan, l'agent met la pression sur le club lombard. Il faut dire qu'il n'y a pas dans le monde un gardien aussi fort, aussi jeune et en train de cumuler une certaine expérience du haut niveau: à seize ans en Serie A et avec son premier trophée gagné, une Supercoupe d'Italie remportée face à la Juve (il arrête un tir au but de Paulo Dybala), à 17 ans en sélection nationale et à 18 ans en Coupe d'Europe. Raiola sait qu'il a un diamant entre les mains. Après des mois de discussion, après des semaines d'irritation chez les dirigeants milanais et les tifosi rossoneri, Gianluigi Donnarumma finit par signer une prolongation de contrat de quatre ans en juillet 2017, étirant son bail jusqu'en 2021. Les supporters avalent le venin et les bonnes performances du jeune portier font taire les critiques et les ressentiments. Le chapitre "Dollarumma" est refermé... pour cette fois. Car avec Mino Raiola, les prolongations ouvrent une nouvelle ère sportive et amènent aussi leur lot de désagréments. À peine un contrat est signé que l'agent pense déjà au suivant. Deux ans après avoir signé jusqu'en 2021, les premières crispations apparaissent quant à une nouvelle prolongation. Raiola joue au chat et à la souris. Milan ne semble pas pressé, mais fait une erreur de jugement. Donnarumma progresse encore et encore. Les demandes salariales suivent la courbe de croissance du gardien. Concentré sur les matches, Donnarumma se cache derrière son agent alors qu'il ne lui reste plus que quelques mois de contrat, préférant qu'il endosse lui-même le costume du grand méchant. Un rôle que Raiola connaît parfaitement et qu'il n'hésite pas à endosser, tant que ses intérêts économiques sont protégés. Ainsi, pendant que les tifosi s'en prennent à l'agent, Donnarumma passe entre les gouttes lors de la saison 2020-2021, autant parce que l'espoir d'une prolongation demeure que parce que Donnarumma laisse Raiola en première ligne. Début 2021, les dirigeants milanais espèrent encore arriver à un accord, mais Donnarumma a déjà choisi. Pendant qu'il se dit ouvert à une extension de contrat, il apprend le français et se renseigne auprès de coéquipiers francophones. Lassé d'attendre, l'AC Milan coupe l'herbe sous le pied de Raiola et annonce l'arrivée de Mike Maignan (Lille) pour le remplacer. Gianluigi Donnarumma quitte donc Milan pour le Paris Saint-Germain. À 22 ans, le défi de l'Italien est de taille, alors que Keylor Navas vient de réaliser une superbe saison avec le club français. Un challenge loin d'effrayer celui qui figure dans tous les livres de records du football italien par sa précocité. Après tout, quand on a dompté San Siro en n'étant qu'un ado et qu'on a remporté l'EURO à 22 ans, ce n'est pas la concurrence d'un autre gardien qui peut angoisser. Donnarumma a montré que la pression glissait sur lui sans l'atteindre depuis ses jeunes années d'adolescent. Sa vie d'adulte à Paris peut commencer. Le prince a débarqué et le Parc peut savourer. Par Johann Crochet