Semelle blanche, scratch sur lacets. Un jean somme toute classique, qui termine sa coupe sur une grosse languette, façon basket. Le tout posé sur un carrelage blanc. La photo n'a rien d'extraordinaire, vraiment pas, mais son auteur est persuadé que l'objet du cliché vaut de l'or.
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Semelle blanche, scratch sur lacets. Un jean somme toute classique, qui termine sa coupe sur une grosse languette, façon basket. Le tout posé sur un carrelage blanc. La photo n'a rien d'extraordinaire, vraiment pas, mais son auteur est persuadé que l'objet du cliché vaut de l'or. " Avant qu'il parte à Angers, j'ai pris son pied gauche ", se marre Sébastien Desmazeau. " Mais que son pied gauche, hein. Je lui avais dit : Si ça ne te dérange, je vais le prendre en photo. Il risque de te rendre célèbre. On a rigolé. La photo est datée du 13 février 2013, à 20h13 exactement. On ne peut pas faire plus précis. " La précision chirurgicale, c'est justement la mission première de la patte qu'il immortalise. Elle appartient à Nicolas Pépé, 17 piges à l'époque, qui se prête au jeu du coach de la réserve du Poitiers FC, qui évolue alors en DH, au sixième étage français. Depuis, le pied gauche de l'ailier de Lille a gravi quelques échelons et s'apprête à marquer de son empreinte la cour des grands. " Quand je vois ses buts aujourd'hui, je le revois sur le terrain, chez nous. Il mettait les mêmes ", assure Desmazeau, dithyrambique au sujet du gamin, homme le plus décisif de Ligue 1, hors-PSG, et qui fait baver les cadors de la planète foot ( voir cadre). Poitiers a beau se faire surnommer " la ville aux 100 clochers ", elle reste une cité estudiantine un peu morne, dont l'histoire fut écrite dans le sang par Charles Martel, mais dont les remparts n'ont plus vraiment l'occasion de vibrer. Si Guy Roux, entraîneur au bonnet de légende, puis Lionel Charbonnier, champion du monde 98, passent par-là, les autres passent globalement leur chemin. Alors, normal, le passage du clan Pépé dans la capitale du Poitou se fait presque dans l'anonymat. En 2009, le père, surveillant pénitentiaire, est muté dans le coin, à la prison de Vivonne. La famille suit, Nico et John, le grand frère, prennent une licence au PFC. Nico a quatorze ans bien tassés et débarque du FC Solitaires, basé à Paris-Est, où il prolonge la profession du paternel : il garde les cages. Mais dans le Centre-Ouest de l'Hexagone, il choisit d'enlever les gants. " C'était un garçon assez frêle, un peu longiligne, mais sans être trop grand non plus ", rembobine Philippe Leclerc, directeur sportif poitevin qui voit arriver le Franco-Ivoirien sur ses bases. " Dans le champ, on a rapidement vu qu'il était un vrai manieur de ballon. Mais il manquait de gaz. Puis, à seize ans, il a pris treize ou quatorze centimètres. " Si la taille ne compte pas toujours, elle permet en tout cas à Pépé junior de viser un peu plus juste. " À la base, il était assez désordonné. Ses jambes poussaient, pas le reste de son corps ", abonde Desmazeau, qui doit le faire redoubler chez les moins de dix-sept ans, où il finit par se révéler. " Je l'ai fait grimper en réserve et il s'y est très vite imposé. Il avait beaucoup d'insouciance, je dirais même d'insolence. Il jouait des numéros de solistes, il jouait en DH comme on joue dans une cour d'école. Il se retrouvait contre des mecs qui avaient pas mal bourlingué, qui tentaient de le dégommer à la taille, mais qui n'arrivaient pas à l'attraper. Il prenait des coups de partout, mais il ne se blessait jamais. Il était dans l'esquive, comme un boxeur. " Un roc qui reste quand même un gamin. Notamment lorsqu'il rigole des consignes à la mi-temps d'un match sans âme à La Rochelle, ou qu'il se retrouve en tribunes, à Niort. " Il avait encore des choses à révéler en tant qu'homme ", philosophe Desmazeau. " La veille du déplacement à Niort, il était imbuvable. J'en ai amené quinze sur place, mais au dernier moment, je lui ai dit d'aller s'asseoir en tribunes. C'était un branlotin, mais un branlotin sympa... " Qui pue le football. En parallèle, le natif de Mantes-la-Jolie s'installe doucement avec la première, en CFA2, un cran au-dessus. Mieux, il lui offre le maintien, grâce à un but et une performance de haut vol contre la réserve du FC Nantes, mi-mai 2013. Une victoire 3-1, sans pression. " Avant le match, on ne l'avait pas vu pendant quinze jours ", souffle Philippe Leclerc. " Peut-être que la rigueur qu'imposait le coach à l'époque ne lui correspondait pas. Il avait surtout besoin de s'amuser. Nous, on n'avait pas d'autre choix que de l'aligner, on ne pouvait pas se priver de lui. " Pourtant, il va bien falloir lui dire au revoir. L'affaire est même arrangée depuis plusieurs semaines. Bastia et Nantes, toujours pas remis de son carnaval de mai, lui font les yeux doux, mais Angers tient la corde. L'entraîneur des pros, Stéphane Moulin, connaît bien les têtes pensantes de l'institution poitevine pour avoir coaché le SO Châtellerault, à 40 bornes de là, où il a lancé Desmazeau comme éducateur, tandis que Leclerc s'occupait de la réserve. Une affaire de famille, donc. Nico, lui, vient de devenir majeur mais doit encore se polir. Au SCO, il se pose un an au centre, le temps de se faire les dents. Les doigts, aussi. Quand il rencontre Abdel Bouhazama, le patron de la formation, la poignée de main est lourde, longue. Et la sentence est irrévocable : il doit changer de coupe, sa crête n'étant pas conforme aux standards angevins. " Cette première année, il a fallu qu'il apprenne toute la rigueur du milieu professionnel ", professe Leclerc, qui rejoint aussi les Scoïstes, un an plus tard. " Il n'avait pas un retard technique, mais sur tout le reste. Il devait se mettre au niveau de garçons qui étaient dans le circuit depuis trois ou quatre ans. " Pépé doit aussi ranger ses états d'âmes au placard. Lors d'un amical contre les Chamois Niortais B, encore eux, il boude, remplaçant. Des pros sont descendus pour se refaire la cerise et il n'entre qu'à la mi-temps. Un court instant. " Il faisait de la merde ", tonne Patrice Sauvaget, alors entraîneur de la réserve d'Angers, en quatrième division. " Il courait seulement quand il avait le ballon, il faisait trois dribbles au lieu d'un... Donc je l'ai sorti, très vite. Il faisait beau, c'était le printemps, et il est allé s'asseoir un peu plus loin. Il a enlevé ses protège-tibias, il boudait dans son coin. Je voulais le piquer au vif. Je lui ai dit de remettre ses protèges et de revenir me voir : Je te donne cinq minutes. Il est rentré et il a mis un triplé. " Sauvaget, qui se charge un an plus tôt de Sofiane Boufal, un " profil similaire " aujourd'hui au Celta Vigo, le cerne rapidement. Un " mec tranquille ", bien éduqué, malin, " espiègle, mais pas tordu ". " On voyait dans son regard que si on le lâchait un peu des yeux, il allait nous faire rire mais aussi nous emmerder. " Comme ce jour où il se rend au supermarché avec des coéquipiers pour manger une tablette de chocolat, sans passer par la caisse. " C'était une bande de joyeux drilles ", raconte Sauvaget. " Manque de pot, il y avait des flics juste à côté. À Angers, je connais du monde, et ils m'ont prévenu : Tu vas en avoir cinq qui vont arriver en retard à l'entraînement. " L'excuse trouvée par les malfrats : un bus manqué. " Après la séance, on les a réunis avec Abdel et on les a laissé s'expliquer. Les cinq s'embrouillaient, ils ne savaient pas qu'on avait un temps d'avance. On faisait les durs, mais on a bien rigolé. " Sauf que l'affaire remonte jusqu'aux bureaux des dirigeants, qui pensent à renvoyer la bande des cinq. " On ne pouvait pas salir l'image du club. Mais on ne pouvait pas non plus gâcher des carrières parce qu'ils étaient à cinq sur une tablette de chocolat... Au final, ils ont dû nettoyer le centre de haut en bas ", se rappelle Sauvaget, qui n'hésite pas à envoyer son groupe courir à six heures du matin pour lui remettre les idées en place. Histoire, aussi, de s'arrêter devant des éboueurs et que chacun prenne conscience de sa chance. Nico, lui, attend la sienne, impatient de signer son premier contrat pro, alors qu'il entrevoit des bouts de Ligue 2. Le sésame est signé sur le tard, en juin 2015. Il vient d'avoir 20 ans. " On l'a fait marronner jusqu'au bout. Sinon, on le perdait ", sourit Sauvaget. " Nico, il fallait le mettre dans le dur. C'est pour ça qu'on l'a prêté, mais un cran plus haut que la réserve. " Direction Orléans, en National, au troisième niveau. Sauvaget parle d'un " phénomène ", qui " n'aime pas trop défendre " et qui ne totalise que sept apparitions en L2, à Olivier Frapolli, le coach orléanais. " Il n'avait pas la garantie d'être titulaire, mais il n'est pas resté longtemps sur le banc ", lance ce dernier. " Sur la préparation, j'étais agréablement surpris, parce qu'il faisait beaucoup d'efforts défensifs. Puis, contre Lorient, en amical, il s'est mis à faire des gestes incroyables... " À ses côtés, un autre " extraterrestre ", Jean-Eudes Aholou, désormais à Monaco. C'est le déclic. L'alchimie fonctionne, Orléans décolle et termine vice-champion. Nicolas Pépé est élu meilleur joueur, auteur de sept buts et de plusieurs numéros de soliste. " Pour un jeune joueur qui fait sa première saison, c'est du jamais vu ", s'enthousiasme Frapolli, lui aussi prêté dans sa jeunesse, entre autres à Poitiers, et qui prend un certain Emiliano Sala sous son aile, en 2012. " Nico, il aime le jeu, il adore le foot. L'entraînement terminé, il n'était pas pressé de renter. Il était pur, simple, innocent. " Mais un peu perso. " À Orléans, j'étais un joueur de spectacle. En National, je prenais le dessus sur mon adversaire et je me disais : je vais rester sur lui et l'humilier. Je voulais juste l'humilier ", dit le principal intéressé dans France Football. " C'est vrai qu'il conservait pas mal de lacunes ", converge Frapolli. " Il ne jouait pas assez avec les autres, son jeu était plutôt stéréotypé. Mais même s'il était toujours en décontraction, il s'est montré à l'écoute, il ne prenait pas mes consignes par-dessus la jambe. Je l'ai recadré par rapport à son efficacité, jamais pour un manque d'investissement. " Pépé, presque mûr, peut alors connaître les joies de l'élite bleu-blanc-rouge avec Angers, monté entre-temps. Puis, exploser à Lille, littéralement. " Il amène un peu de fraîcheur ", juge Philippe Leclerc, pas peu fier. " Aujourd'hui, on spécule sur des jeunes de douze ou treize ans. Lui, il représente le schéma inverse et c'est très bien. La vérité finit toujours par éclater un jour sur le rectangle vert. " Et elle est encore plus belle lorsqu'elle vient d'une patte gauche soignée.