Même les journalistes argentins se sont creusé les méninges pour retrouver quand Martin Demichelis (33 ans) avait disputé son dernier match à enjeu pour l'Argentine. C'était le 11 novembre 2011, au début de l'ère Alejandro Sabella, quelques mois après la décevante Copa America.

Le pays a beau se considérer comme une grande puissance d'Amérique latine, il ne gagne pas grand-chose. Ce soir, il est en demi-finales du Mondial pour la première fois depuis 1990. La Copa America, l'équivalent de notre EURO ? Il l'a enlevée deux fois lors des douze dernières éditions. Beaucoup d'ambitions, peu de résultats.

Comme ce 11 novembre. Julio Grondona, le padrino du foot argentin, à la tête duquel il se trouve depuis 1979, a recruté Alejandro Sabella après cette Copa America. Un choix étrange car Sabella n'avait guère d'expérience à ce poste. Il était l'adjoint de Daniel Passarella et ne volait de ses propres ailes que depuis peu.

Grondona lui trouvait quelque chose. A Estudiantes, Sabella était dans la lignée de Luis-Cesar Menotti ou Carlos Bilardo, misant sur le travail, l'organisation, la discipline. Un peu comme José Pekerman, qui n'avait pas fait un mauvais Mondial en 2006 et qui a impressionné ici avec la Colombie. Après le chaos laissé par son ex-Pibe de Oro, Diego Maradona, en Afrique du Sud, un soulagement, donc. Grondona a beau jeu de parer les attaques constantes de Maradona : "Nous avons commencé à gagner quand il a quitté la tête de l'équipe."

Priorité aux battants En cette soirée de printemps - les saisons sont inversées de ce côté-là du globe, cela n'allait pas bien. En début de deuxième période, Demichelis a perdu le ballon et la Bolivie a marqué. Ezequiel Lavezzi a égalisé avec moult difficultés. Demichelis, écarté de justesse en 2006 et pas brillant quatre ans plus tard, semblait fini.

A la surprise générale, il figurait parmi les trente premiers noms de Sabella en mai puis dans la sélection définitive et il a été titularisé contre la Belgique. Daniel Van Buyten vous le dira : Demichelis, qui a joué au Bayern, est un battant. Vincent Kompany, son coéquipier actuel, vous le confirmera. En mai, il a gagné avec City son quinzième prix.

Sabella aime les joueurs qui savent ce que gagner veut dire, même s'ils possèdent moins de qualités individuelles. Il a même fait appel à Demichelis en pointe, en fin de partie. Il a relevé le niveau d'Ezequiel Garay et de Pablo Zabaleta, il a dirigé José Basanta et organisé la défense dans le dos de Javier Mascherano et Lucas Biglia. L'Argentine ne signe pas un grand tournoi mais elle a atteint les demi-finales pour la première fois depuis 1990, selon la formule employée par Sabella pour remporter le titre et la Copa Libertadores avec Estudiantes. L'équipe travaillait autour de Juan Sebastian Veron.

Sabella et Messi : même combat

En ce sens, l'Argentine ne se résume pas à Messi. Celui-ci, comme Angel di Maria dans une moindre mesure, voit et vit le sport collectif qu'est le football de manière individuelle. Ses actions visent le but, pas le jeu d'ensemble. Elles ne sont pas nombreuses : trois ou quatre par match durant ce Mondial mais pas sept ou huit comme Arjen Robben. Messi donne l'impression de se ménager et du coup, il est le bouc émissaire quand l'Argentine ne gagne pas car ses compatriotes ont l'impression qu'il s'économise moins au Barça, à l'exception de la saison écoulée.

Sabella l'oblige toutefois à courir un peu en perte de balle. Il ne se bat pas sur chaque ballon mais il court plus, surtout depuis le début de la phase par élimination directe. Sabella et Messi poursuivent un objectif : Messi veut se défaire du complexe Maradona mais il ne sera le plus grand que s'il offre le titre mondial à son pays. Sabella, lui, est avide d'une reconnaissance de ses talents d'entraîneur. Il veut émarger à la catégorie Bilardo-Menotti.

Messi n'est pas un vrai capitaine à la Vincent Kompany. Il est trop timide. Il porte le brassard mais avec l'accord de Mascherano, le vrai leader de l'équipe, un onze qui travaille en fonction de sa vedette, comme en 1986. Une équipe de battants. L'Estudiantes de Sabella prenait ses adversaires à la gorge dès la première minute. C'est ce qu'a fait l'Argentine contre la Belgique : creuser l'avantage puis le défendre.

L'arbre qui cache la forêt

Sabella était confronté à un défi : faire coïncider l'attaque avec la défense, moins bonne. Bien qu'il ait achevé la campagne de qualification en tête, il n'était pas au bout du compte au début du tournoi : l'équipe a trop souvent formé deux blocs : cinq défenseurs, quatre attaquants et, quelque part au milieu, un homme de liaison, Gago.

Samedi, l'équipe a fait bloc. Sans Sergio Agüero, blessé, mais avec Lavezzi, sans Gago mais avec Biglia. Elle s'est battue pour chaque mètre. Si ce bloc ne se fissure pas et si Messi peut forcer quelque chose, l'Argentine peut réussir son tournoi.

Le problème de Sabella, c'est que les combattants sur lesquels il compte ne rajeunissent pas. Demichelis a 33 ans, Macherano 30. Ce tournoi est leur dernière chance de succès. La relève recèle moins de qualités. En fait, Messi camoufle un peu l'anémie générale. L'Argentine n'a plus de penseurs, de stratèges, les jeunes parlent peu et ont encore moins d'idées. Ils ne songent qu'à une chose : émigrer le plus vite possible en Europe, ce qui n'est généralement possible que pour des attaquants. Donc, tous les jeunes évoluent en attaque. Nul ne veut plus devenir médian ou défenseur.

Un sport de coureurs

De ce point de vue, Grondona, au pouvoir depuis des décennies, n'est pas exempt de reproches. Le football de club argentin se porte mal, malgré un lucratif contrat TV avec les autorités (futbol para todos - le football pour tous). Les clubs sont endettés, la violence opère des ravages et fait même régulièrement des morts. La saison dernière, pour endiguer le phénomène, on a interdit d'accès les supporters visiteurs. Les infrastructures sont désuètes et le football est devenu un sport de coureurs, de battants.

Samedi, sa solidarité a été précieuse à l'Argentine contre les Belges. Notre brave garde de Diables Rouges a reçu une leçon d'entêtement. A d'autres moments, comme contre l'Iran, quand il fallait attaquer et construire patiemment, elle a été à la peine. Souvent, Messi et ses actions individuelles font oublier la crise à laquelle le football argentin est en proie.

PAR PETER T'KINT, À SAO PAULO

Même les journalistes argentins se sont creusé les méninges pour retrouver quand Martin Demichelis (33 ans) avait disputé son dernier match à enjeu pour l'Argentine. C'était le 11 novembre 2011, au début de l'ère Alejandro Sabella, quelques mois après la décevante Copa America. Le pays a beau se considérer comme une grande puissance d'Amérique latine, il ne gagne pas grand-chose. Ce soir, il est en demi-finales du Mondial pour la première fois depuis 1990. La Copa America, l'équivalent de notre EURO ? Il l'a enlevée deux fois lors des douze dernières éditions. Beaucoup d'ambitions, peu de résultats. Comme ce 11 novembre. Julio Grondona, le padrino du foot argentin, à la tête duquel il se trouve depuis 1979, a recruté Alejandro Sabella après cette Copa America. Un choix étrange car Sabella n'avait guère d'expérience à ce poste. Il était l'adjoint de Daniel Passarella et ne volait de ses propres ailes que depuis peu. Grondona lui trouvait quelque chose. A Estudiantes, Sabella était dans la lignée de Luis-Cesar Menotti ou Carlos Bilardo, misant sur le travail, l'organisation, la discipline. Un peu comme José Pekerman, qui n'avait pas fait un mauvais Mondial en 2006 et qui a impressionné ici avec la Colombie. Après le chaos laissé par son ex-Pibe de Oro, Diego Maradona, en Afrique du Sud, un soulagement, donc. Grondona a beau jeu de parer les attaques constantes de Maradona : "Nous avons commencé à gagner quand il a quitté la tête de l'équipe." Priorité aux battants En cette soirée de printemps - les saisons sont inversées de ce côté-là du globe, cela n'allait pas bien. En début de deuxième période, Demichelis a perdu le ballon et la Bolivie a marqué. Ezequiel Lavezzi a égalisé avec moult difficultés. Demichelis, écarté de justesse en 2006 et pas brillant quatre ans plus tard, semblait fini. A la surprise générale, il figurait parmi les trente premiers noms de Sabella en mai puis dans la sélection définitive et il a été titularisé contre la Belgique. Daniel Van Buyten vous le dira : Demichelis, qui a joué au Bayern, est un battant. Vincent Kompany, son coéquipier actuel, vous le confirmera. En mai, il a gagné avec City son quinzième prix. Sabella aime les joueurs qui savent ce que gagner veut dire, même s'ils possèdent moins de qualités individuelles. Il a même fait appel à Demichelis en pointe, en fin de partie. Il a relevé le niveau d'Ezequiel Garay et de Pablo Zabaleta, il a dirigé José Basanta et organisé la défense dans le dos de Javier Mascherano et Lucas Biglia. L'Argentine ne signe pas un grand tournoi mais elle a atteint les demi-finales pour la première fois depuis 1990, selon la formule employée par Sabella pour remporter le titre et la Copa Libertadores avec Estudiantes. L'équipe travaillait autour de Juan Sebastian Veron. Sabella et Messi : même combat En ce sens, l'Argentine ne se résume pas à Messi. Celui-ci, comme Angel di Maria dans une moindre mesure, voit et vit le sport collectif qu'est le football de manière individuelle. Ses actions visent le but, pas le jeu d'ensemble. Elles ne sont pas nombreuses : trois ou quatre par match durant ce Mondial mais pas sept ou huit comme Arjen Robben. Messi donne l'impression de se ménager et du coup, il est le bouc émissaire quand l'Argentine ne gagne pas car ses compatriotes ont l'impression qu'il s'économise moins au Barça, à l'exception de la saison écoulée. Sabella l'oblige toutefois à courir un peu en perte de balle. Il ne se bat pas sur chaque ballon mais il court plus, surtout depuis le début de la phase par élimination directe. Sabella et Messi poursuivent un objectif : Messi veut se défaire du complexe Maradona mais il ne sera le plus grand que s'il offre le titre mondial à son pays. Sabella, lui, est avide d'une reconnaissance de ses talents d'entraîneur. Il veut émarger à la catégorie Bilardo-Menotti. Messi n'est pas un vrai capitaine à la Vincent Kompany. Il est trop timide. Il porte le brassard mais avec l'accord de Mascherano, le vrai leader de l'équipe, un onze qui travaille en fonction de sa vedette, comme en 1986. Une équipe de battants. L'Estudiantes de Sabella prenait ses adversaires à la gorge dès la première minute. C'est ce qu'a fait l'Argentine contre la Belgique : creuser l'avantage puis le défendre. L'arbre qui cache la forêt Sabella était confronté à un défi : faire coïncider l'attaque avec la défense, moins bonne. Bien qu'il ait achevé la campagne de qualification en tête, il n'était pas au bout du compte au début du tournoi : l'équipe a trop souvent formé deux blocs : cinq défenseurs, quatre attaquants et, quelque part au milieu, un homme de liaison, Gago. Samedi, l'équipe a fait bloc. Sans Sergio Agüero, blessé, mais avec Lavezzi, sans Gago mais avec Biglia. Elle s'est battue pour chaque mètre. Si ce bloc ne se fissure pas et si Messi peut forcer quelque chose, l'Argentine peut réussir son tournoi. Le problème de Sabella, c'est que les combattants sur lesquels il compte ne rajeunissent pas. Demichelis a 33 ans, Macherano 30. Ce tournoi est leur dernière chance de succès. La relève recèle moins de qualités. En fait, Messi camoufle un peu l'anémie générale. L'Argentine n'a plus de penseurs, de stratèges, les jeunes parlent peu et ont encore moins d'idées. Ils ne songent qu'à une chose : émigrer le plus vite possible en Europe, ce qui n'est généralement possible que pour des attaquants. Donc, tous les jeunes évoluent en attaque. Nul ne veut plus devenir médian ou défenseur. Un sport de coureurs De ce point de vue, Grondona, au pouvoir depuis des décennies, n'est pas exempt de reproches. Le football de club argentin se porte mal, malgré un lucratif contrat TV avec les autorités (futbol para todos - le football pour tous). Les clubs sont endettés, la violence opère des ravages et fait même régulièrement des morts. La saison dernière, pour endiguer le phénomène, on a interdit d'accès les supporters visiteurs. Les infrastructures sont désuètes et le football est devenu un sport de coureurs, de battants. Samedi, sa solidarité a été précieuse à l'Argentine contre les Belges. Notre brave garde de Diables Rouges a reçu une leçon d'entêtement. A d'autres moments, comme contre l'Iran, quand il fallait attaquer et construire patiemment, elle a été à la peine. Souvent, Messi et ses actions individuelles font oublier la crise à laquelle le football argentin est en proie. PAR PETER T'KINT, À SAO PAULO