Ça se passe dans le stade de Sinsheim, pas très loin de Hoffenheim. On est en pleine Coupe du monde féminine 2011. Deuxième match de poule des Américaines, contre la Colombie. Megan Rapinoe monte en deuxième mi-temps et marque presque directement : 2-0 et elle s'enfuit vers un poteau de corner, ramasse un gros micro d'ambiance, tapote un peu dessus pour s'assurer qu'il est bien branché, puis chante : Born in the USA. Magique.
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Ça se passe dans le stade de Sinsheim, pas très loin de Hoffenheim. On est en pleine Coupe du monde féminine 2011. Deuxième match de poule des Américaines, contre la Colombie. Megan Rapinoe monte en deuxième mi-temps et marque presque directement : 2-0 et elle s'enfuit vers un poteau de corner, ramasse un gros micro d'ambiance, tapote un peu dessus pour s'assurer qu'il est bien branché, puis chante : Born in the USA. Magique. La joueuse de foot la plus hot des derniers mois serait donc une patriote convaincue, raide dingue de son maillot, de ses couleurs, de son pays, de son drapeau, de son hymne ? Pas si simple. Plongée dans le parcours improbable de cette forte tête qui a tout gagné en 2019 : championne du monde, meilleure joueuse et meilleure buteuse de la Coupe du monde, Ballon d'Or FIFA, personnalité sportive de l'année pour Sports Illustrated,... En attendant peut-être, le 24 mars, le trophée de BBC Women's Footballer of the Year. Elle s'appelle Sue Bird. Et elle a fait un fameux parcours dans le basket : 3 titres de WNBA, à côté de 4 médailles d'or aux Jeux. La Bird est la compagne de Megan Rapinoe, elle a fait son coming-out en 2017 et révélé dans la foulée qu'elle était en couple avec la footballeuse. Pinoe avait fait sa sortie juste avant les Jeux de 2012. Elle ne s'est jamais sentie une fille ! Petite, elle refusait déjà de porter des jupes et des robes, elle ne voyait que par les shorts, les longs pantalons et à l'occasion les marcels floqués Michael Jordan. Avec elle, c'est cheveux courts et idées longues. Une chevelure particulière, qui a fait un tabac pendant la Coupe du monde en France, l'année dernière. Pour une raison X ou Y, elle avait décidé de se faire une teinture en mélange de rose et mauve. Pour le fun. Pour continuer à affirmer sa / ses différence(s), aussi. Une joueuse de foot peut être très féminine, comme sa coéquipière Julie Ertz ou l'Anglaise Lucy Bronze, aussi nommées pour le trophée de la BBC. Pinoe préfère faire dans l'extravagance. Après tout, elle aurait moins de chances d'atteindre ses cibles - traduction dans son cas : faire bouger les choses, faire évoluer certaines grandes idées de la société - si elle avait un look qu'on croise à n'importe quel coin de rue. Et des grandes choses que Megan Rapinoe veut faire bouger, des monuments qu'elle veut craqueler, il y en a quelques-uns. Il y a eu, jusqu'ici, huit éditions de la Coupe du monde féminine, lancée seulement en 1991. Les USA en ont gagné la moitié. Les hommes du même pays sont quand même vachement moins performants dans l'histoire du Mondial. Mais ils continuent à gagner x fois plus d'argent que les filles. Et ça, Rapinoe, ça la gonfle, et ça ne date pas d'hier. Alors, en tant que capitaine, elle a réussi à convaincre toutes les sélectionnées américaines pour la dernière Coupe du monde d'attaquer leur fédération en justice. Comme si les Diables traînaient l'Union Belge devant le tribunal à l'approche de l'EURO... Les mêmes revenus pour les deux genres, c'est devenu un topic pendant le tournoi. Et le chant de guerre dans les tribunes pendant la finale entre les États-Unis et les Pays-Bas, c'était Equal pay ! Equal pay ! Rapinoe avait déjà réussi ça : sensibiliser et mobiliser le public à la cause financière des joueuses de foot. La meneuse a avancé ses arguments et placé ses pions dans plusieurs interviews. " Parfois, j'ai envie de me taper la tête contre un mur. J'entends des gens qui sont contre l'équité financière entre hommes et femmes, et un des leurs arguments, c'est que le foot masculin génère plus de rentrées que le foot féminin. Mais enfin, il faut aussi voir que les investissements faits dans le foot pour les filles n'avaient rien à voir. Pour moi, c'est impossible d'avoir une conversation sérieuse sur le sujet aussi longtemps que les investissements ne seront pas comparables dans les deux milieux. " Sur le sujet, on ne l'arrête pas. Quand un journaliste qui l'interviewe pour Time Magazine lui fait remarquer que le prize-money pour la Coupe du monde féminine 2023 sera doublé par rapport à l'édition de l'année dernière, elle lâche : " Je suppose qu'à la FIFA, ils se sont dit qu'ils allaient facilement nous calmer en annonçant qu'ils doublaient le prize-money. Moi, je raisonne autrement : si tu multiplies zéro par deux, tu as toujours zéro. " Megan Rapinoe vomit l'exploitation de la femme. Elle est, aux USA, une égérie du mouvement LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres). Elle s'affiche dans le combat contre le racisme. Forcément, avec toutes ces luttes, elle ne peut pas plaire à Donald Trump. C'est simplement réciproque ! En pleine Coupe du monde 2019, elle fait savoir qu'il est hors de question qu'elle aille à la Maison Blanche si son équipe gagne le tournoi. Le président réagit, sur Twitter bien sûr : " Megan devrait arrêter de manquer de respect à notre pays, à la Maison Blanche, à notre drapeau, surtout quand on sait tout ce qui a été fait pour elle et pour l'équipe. " Trump ajoute une petite flèche : " Et puis, qu'elle gagne avant de s'exprimer. " Megan et les girls ont gagné la coupe, et elle a tenu sa promesse : pas de parade chez le président. La Maison Blanche, de toute façon, elle connaît. Elle y était allée après la victoire au Mondial 2015. Et ça s'était super bien passé avec la famille Obama. Comme pour confirmer son mépris envers le président actuel, elle est revenue publiquement sur son tweet : " C'est un responsable presse de la fédération qui m'a mise au courant, alors je suis allée voir les publications de Trump, j'ai dû chercher parce que j'avoue que je ne le suis pas sur Twitter. " Question d'un journaliste : " Dans le match suivant, le quart de finale contre la France, tu as marqué deux buts. Les tweets du président t'ont motivée encore un peu plus ? " Réponse : " Peut-être un peu, oui. " C'est une femme du monde. À côté de sa carrière aux États-Unis, elle a aussi fait des expériences dans le championnat australien et dans la compétition française, avec un bref passage à l'Olympique Lyonnais. Et partout où elle passe, elle prend le temps de développer ses idées. On a parfois l'impression que c'est - aussi - pour provoquer. Par exemple, elle est montée dans le train lancé par Colin Kaepernick, un joueur de foot américain qui s'était agenouillé pendant l'hymne national, une façon de protester contre les inégalités raciales et les violences policières aux États-Unis. Kaepernick l'a payé cher, il a été boycotté par le milieu. Rapinoe a imité son geste, d'abord avant un match de son club, puis carrément avant une rencontre de la sélection. Sa fédération n'a pas du tout apprécié. Peu de temps après, elle s'est expliquée sur The Players's Tribune : " Il n'y a pas de moyen parfait de manifester. Mais je pense sincèrement que continuer à m'agenouiller pendant l'hymne national est la bonne chose à faire. " Dans la population, son geste n'a pas non plus été apprécié par tout le monde. On lui reproche de manquer de respect au drapeau. Elle a même dû, un temps, être protégée par deux gardes du corps. Et ses parents ont reçu des menaces. Dans sa ville natale de Californie, où elle était une héroïne, on a fini par enlever les posters à son effigie. Notamment dans le grill où sa mère travaille. Rapinoe, c'est aussi une façon de célébrer les buts. Le menton haut, les bras grands ouverts. Une façon de montrer qu'elle entend dominer via ses idées fortes, qu'elle veut être vue comme une meneuse, sûre d'elle à fond. La longue interview qu'elle a accordée à Time Magazine juste après la Coupe du monde 2019 a fait beaucoup de bruit aux States. Pour titrer son papier, le magazine a repris une déclaration de la joueuse : " You will not silence us ". Vous ne nous ferez pas taire ! Elle revient sur un flash qu'elle a eu lors de son premier séjour à New York. De sa chambre d'hôtel, elle apercevait la Statue de la Liberté. " On est au pays des opportunités ? OK mais il faut que tout le monde y ait droit. Beaucoup d'Américains sont privés de ce rêve. " Elle aborde aussi sa fameuse célébration post-buts. " Quand je fais ça, j'ai l'impression de représenter tous ceux qui se battent pour les mêmes choses : un salaire égal pour les deux sexes, de l'attention pour toutes les races, de l'attention aussi pour les migrants qui sont à nos frontières. Je veux dire : vous ne nous ferez pas taire, vous n'enlèverez pas les sourires sur nos visages, vous ne nous volerez rien. On arrive, on est là, on ne partira pas. "