Il y a un moment que Maxime Chanot et sa famille ont quitté la grande banlieue de New York pour s'établir en plein coeur de Manhattan, près de Central Park. Dans cette partie de Big Apple, la ville qui ne dort jamais, les gens ne se retournent, même plus lorsqu'ils aperçoivent un homme qui se promène au milieu de la rue en pyjama. Et le Luxemburgeois de trente ans ne s'étonne plus lorsqu'il croise le rappeur/acteur LL Cool J, l'une ou l'autre vedette de Hollywood ou des joueurs des Yankees, des Knicks, des Nets ou des Giants dans les vestiaires, après son match avec le New York City FC.

Bref, Chanot vit son rêve américain. "C'était un choix délibéré d'habiter dans le centre de New York. Nous voulions vivre la vie des vrais New Yorkais", explique-t-il. "New York, ça signifie pour moi aller passer la soirée au théâtre situé au coin de la rue, visiter l'un des nombreux musées, assister à des concerts et aller rapidement acheter un petit en-cas à minuit dans l'un des nombreux magasins qui sont toujours ouverts."

Après avoir séjourné pendant près de quatre ans dans la ville la plus peuplée d'Amérique du Nord, Chanot n'en a toujours pas marre, mais il n'entend pas s'y établir définitivement. "Dans une telle métropole, le rythme est effréné, c'est très fatiguant. Lorsque l'on a habité dans une ville aussi trépidante, deux options s'offrent à vous: soit on ne veut plus jamais partir, soit on aspire à un peu de repos. Dans mon cas, une troisième option s'est présentée à moi: ouvrir un commerce dans une grande ville et en même temps prévoir un endroit où je peux recharger mes accus. En ce qui me concerne, cet endroit s'appelle Madagascar, le pays de mon épouse."

"Ma carrière se résume à une succession d'événements inattendus, c'est ce qui rend mon histoire aussi passionnante."

Vous êtes un véritable citoyen du monde. Vous avez un lien direct avec la France, le Luxembourg et Madagascar. Et vous avez joué au football dans quatre pays, en comptant les États-Unis.

Maxime Chanot: Je suis né à Nancy, ma mère est originaire du Luxembourg, j'ai de la famille en Corse et mon épouse est Malgache. Je me considère donc comme un véritable globe-trotter. Mais il y a dix ans, je n'aurais jamais imaginé en arriver là. Je n'avais rien du tout, à cette époque. Ma carrière se résume à une succession d'événements inattendus et c'est ce qui rend mon histoire aussi passionnante. Certains joueurs suivent une courbe linéaire et d'autres joueurs ont un parcours atypique pour se retrouver, finalement, au même point.

On a souvent prétendu que vous pouviez réussir partout, à condition de travailler dur. Mais, dans le football, il y a donc quand même une grande part de chance?

Chanot: La chance, c'est un sujet abstrait. Mes deux leitmotivs sont la foi et le travail. Je suis prêt à travailler tous les jours d'arrache-pied pour maintenir mon train de vie actuel, mais je suis également convaincu que le trajet de chaque personne est tracé à l'avance. Cette conviction est liée à ma croyance. Mon épouse et moi sommes très croyants. C'est la raison pour laquelle nous avons prénommé notre fille en référence à la Vierge Marie.

Chanot est désormais vice-capitaine à New York, NYCFC
Chanot est désormais vice-capitaine à New York © NYCFC

Vous êtes croyant depuis votre tendre enfance ou c'est venu plus tard?

Chanot: Je suis entré pour la première fois en contact avec la religion lorsque j'ai fait la connaissance de ma femme, à seize ans. Elle priait tous les jours, c'était tout à fait normal à ses yeux, et j'étais impressionné par le calme intérieur qu'elle dégageait. Personnellement, je n'avais aucune attache avec Dieu. Elle a essayé de me convaincre. À vingt ans, j'ai été gravement blessé, au point que j'envisageais de mettre un terme prématuré à ma carrière. Je pouvais à peine marcher et je devais affronter une revalidation de cinq mois dans un centre spécialisé pour sportifs de haut niveau. J'ai discuté avec une vieille dame qui lisait le désarroi sur mon visage. Une nuit, elle est entrée dans ma chambre, et sans dire un mot, elle a déposé une Bible sur ma table de nuit. Il a fallu quelques jours avant que je ne commence à la feuilleter. Au début, je lisais une page par jour, puis deux pages par jour, et ainsi de suite. Hasard ou pas, je me suis remis à marcher, et peu de temps après, j'ai retrouvé un club.

Votre blessure a donc provoqué un déclic dans votre vie?

Chanot:(il hausse les épaules) Financièrement et mentalement, j'étais au plus bas. Et j'ai dû franchir plusieurs étapes pour prendre conscience que la foi était la réponse à mes problèmes. En France, on a coutume de dire qu'on ne peut apprécier le goût du miel que si l'on a goûté le vinaigre. J'ai vu l'enfer de près pendant deux ou trois ans. Avec tout ce que j'avais vécu durant ma jeunesse, je me comportais de façon très agressive et j'étais un peu fou dans ma tête.

"On était censé être rentré à l'internat à 20 heures mais à minuit, je traînais toujours en rue. J'étais ingérable."

Vous savez exactement où et quand ça a dérapé?

Chanot: Je n'ai pas connu mon père et à l'internat du centre de formation, j'étais livré à moi-même. On était censé être rentré à 20 heures, mais à minuit, je traînais toujours en rue. Parfois, je ne regagnais même pas mon lit. Je n'allais jamais aux cours et j'ai arrêté l'école à quinze ans. J'étais ingérable et je pensais que j'étais le centre du monde. Je ne supportais pas la critique, qu'elle vienne de mes entraîneurs ou de mes coéquipiers, et je me disputais avec tout le monde. À la maison, on m'avait appris que je ne devais pas me laisser faire et je n'avais donc pas peur de recevoir des coups. Je prenais même du plaisir à me battre. De quinze à 18 ans, c'est avec les poings que je m'exprimais le mieux. Jusqu'au jour où j'ai compris que mon comportement était ridicule. Mais est-il normal qu'on laisse de jeunes adolescents s'égarer à ce point dans les centres de formation ou qu'on les guide à peine dans leur développement personnel? D'après moi, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans ce système.

Comment avez-vous appris à canaliser votre agressivité et votre colère?

Chanot: Mon caractère colérique m'a très tôt valu d'être renvoyé d'un centre de formation, et au Stade de Reims, où j'ai atterri à quatorze ans, j'ai bien failli me retrouver à la rue également. J'étais dos au mur. Je savais que je ne recevrais pas une troisième ou une quatrième chance. Le football représentait pour moi le seul moyen de gravir les échelons sur le plan social.

Avec le Beerschot, Maxime Chanot a connu la relégation et les ennuis financiers, belga
Avec le Beerschot, Maxime Chanot a connu la relégation et les ennuis financiers © belga

En 2011, vous avez été engagé par le White Star, qui évoluait en deuxième division à l'époque. Comment s'est passé votre premier contact avec le football belge?

Chanot: Il y avait un monde de différence avec ce que j'avais vécu à Sheffield United en Premier League et dans le noyau A du Mans, un club de Ligue 1 à l'époque. J'étais tellement habitué à un régime professionnel que je n'osais pas avouer à mon entourage que nous ne nous entraînions pas tous les jours au White Star. Je revenais les pieds sur terre, j'étais confronté à la réalité. La maison qui avait été mise à notre disposition était horrible, mais ma femme et moi avons survécu. (Il rit) Mon petit salaire m'a même permis de rembourser quelques dettes du passé. En mon for intérieur, j'étais convaincu que je pouvais évoluer à un niveau supérieur, mais j'étais aussi suffisamment réaliste pour me rendre compte que je ne méritais pas mieux. Huit mois plus tard, le Beerschot est venu me chercher. Sans Felice Mazzù, qui avait décelé mes capacités dès le premier jour, je n'aurais jamais réussi à atteindre la première division dans un délai aussi court.

Qu'avez-vous retenu de votre passage au Beerschot?

Chanot: Un jour, quelqu'un m'a demandé quel était mon meilleur souvenir: ma période à Courtrai, mon but contre l'Italie avec le Luxembourg en 2014 ou mes matches aux côtés d'Andrea Pirlo, de David Villa et de Frank Lampard à New York? Eh bien, savez-vous ce que j'ai répondu? Mon premier match avec le Beerschot contre Genk! (en février 2013, ndlr) Ma femme, qui a toujours été auprès de moi durant les moments difficiles, se trouvait dans le stade. J'ai ressenti ce match comme une revanche sur ces quatre années de misère. Le Beerschot m'a permis de réaliser mon rêve: jouer en première division. Dommage que nous ayons été relégués à la fin de la saison. Je me souviens de la détresse de notre président Patrick Vanoppen lorsque la descente a été actée. Il a même pleuré sur mon épaule... Mais ce dénouement était prévisible.

"On devait aller gagner à Beveren pour éviter la relégation. Comme le traiteur ne s'est pas présenté, on s'est arrêté au Lunch Garden sur la route. Le plus drôle, c'est qu'après avoir repris la route et fait dix kilomètres, on s'est aperçu que Raman n'était pas remonté dans le bus..."

Reprochez-vous à Patrick Vanoppen d'avoir eu les yeux plus grands que le ventre?

Chanot: Je suis mal placé pour juger s'il a bien ou mal géré le club. Je peux seulement dire que nous avions une super équipe. Nous sommes descendus avec des joueurs comme Stijn Stijnen, Marvin Ogunjimi, Raúl Bravo et Benito Raman. Notre problème était surtout lié aux retards de paiement. Vanoppen a commis une grave erreur en nous promettant sans cesse que notre salaire serait versé sur notre compte.

Avec votre caractère, vous n'avez pas été tenté de plaquer Vanoppen au mur?

Chanot: Non, pas du tout. J'ai trop de respect pour les gens qui sont plus âgés que moi. Ce qui me gênait le plus, c'était la manière dont le club était organisé. C'était de l'amateurisme. Je vais vous donner un exemple. Nous devions aller gagner sur le terrain de Waasland-Beveren pour éviter la relégation. Nous étions attendus au club à midi pour déjeuner, mais le traiteur ne s'est pas présenté parce qu'il n'avait plus été payé depuis des mois. Sur la route qui menait à Beveren, nous nous sommes arrêtés au Lunch Garden. Lorsque nous faisions la queue à la caisse avec notre plateau, nous avons évidemment été abordés par les autres clients du restaurant. Le plus drôle, c'est qu'après avoir repris la route et parcouru dix kilomètres, nous nous sommes aperçus que Raman n'était pas remonté dans le bus...

Après le Beerschot, vous êtes parti à Courtrai. Comment expliquez-vous qu'en trois ans au stade des Éperons d'Or, vous n'ayez jamais suscité l'intérêt d'un grand club?

Chanot: On a raconté tellement de choses à mon sujet... J'avais l'air d'un sauvage et on m'a vite collé une réputation. (Il frappe du poing dans la paume de sa main) Je suis un combattant, et avec moi, on peut aller à la guerre. Je crie, je tacle et je mets la tête là où d'autres ne mettraient pas le pied. Demandez à Johan Walem, Jacky Mathijssen, Yves Vanderhaeghe et Hein Vanhaezebrouck et ils confirmeront que, même lors d'un entraînement peinard, je n'hésitais jamais à tacler. Mais vous ne trouverez nulle part en Belgique un joueur, un coach ou un directeur sportif qui vous dira que je suis hautain ou que j'ai une mauvaise mentalité.

En débarquant à New York, Chanot fait équipe avec Frank Lampard, NYCFC
En débarquant à New York, Chanot fait équipe avec Frank Lampard © NYCFC

En 2016, vous avez débarqué, tel un illustre inconnu, au New York City FC, où vous êtes devenu l'équipier de Villa, Lampard et Pirlo. Quatre ans plus tard, vous êtes l'un des anciens du club...

Chanot: Je suis le vice-capitaine, et avec Rónald Matarrita, je suis le joueur le plus ancien du club. En comparaison avec ce qu'il était il y a quatre ans, le club a totalement changé son idéologie. Lors de sa création, des vedettes comme Lampard, Pirlo et Villa ont dû être engagées pour faire connaître le club. Cette stratégie de marketing a fonctionné: aux États-Unis et en Europe, tout le monde connaît le New York City FC. Mais aujourd'hui, le club recrute essentiellement des jeunes joueurs européens ou sud-américains qui n'ont pas encore atteint leur meilleur niveau. Je constate que beaucoup de clubs de MLS ont changé leur fusil d'épaule. Il y a moins de noms ronflants qu'autrefois, mais le niveau de la compétition n'a pas baissé.

Vous regrettez de ne plus côtoyer d'anciennes vedettes européennes?

Chanot: Ça peut sembler bizarre, mais ces soi-disant vedettes étaient très accessibles. Lampard était un véritable gentleman: il disait bonjour à tout le monde et nous demandait comment nous allions. Je me souviens d'un match à Orlando City durant lequel j'avais adressé plusieurs mauvaises passes à Lampard. Il ne m'a adressé aucun reproche, au contraire: c'est lui qui s'est excusé pour ne pas avoir bien contrôlé le ballon.

"En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, Pirlo était entouré d'une masse de gens. Son garde du corps paniquait. Même les policiers étaient en train de faire des selfies."

En 2018 et 2019, vous avez vécu de près la Zlatanmania aux États-Unis. Qui était le joueur le plus populaire au New York City FC?

Chanot: Pirlo, sans aucune contestation possible. En Équateur, j'ai constaté ce que Pirlo était capable de provoquer auprès de la foule. Les gens étaient devenus hystériques. La veille de notre match amical contre Emelec, 4.000 personnes étaient venues assister à notre entraînement. Subitement, j'ai vu un enfant débouler sur la pelouse, suivi d'un deuxième. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, Pirlo était entouré d'une masse de gens. Son garde du corps paniquait. La police anti-émeute avait disparu. Les policiers étaient eux-mêmes en train de faire des selfies avec les joueurs (il rit).

Au cours des sept dernières saisons, il y a eu six champions différents en MLS. Comment expliquez-vous que le championnat soit aussi équilibré aux États-Unis?

Chanot: Je pense que le salary cap, la draft et le trade-system ont largement contribué à l'homogénéité du championnat. Une équipe qui a terminé à la dernière place est tout à fait capable de jouer le titre la saison suivante, grâce à un recrutement intelligent. D'un autre côté, il faut accepter que le management de la MLS gère tout. Les joueurs appartiennent à la MLS et c'est aussi la MLS qui vous paie. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'on est prisonnier du système, mais notre marge de manoeuvre est quand même relativement limitée. Les Américains trouvent normal d'être échangé avec un autre joueur sans avoir été consulté. Pour un footballeur européen, c'est très étrange.

Au duel avec Zlatan Ibrahimovic, NYCFC
Au duel avec Zlatan Ibrahimovic © NYCFC

Il y a aussi les longs déplacements entre les différentes villes. Vous n'en avez pas marre d'être aussi souvent dans l'avion?

Chanot:(Il jure) La fédération oblige chaque club à prendre un nombre minimum de vols commerciaux par saison. Sinon, on en arriverait à une situation où les clubs les plus riches affréteraient systématiquement un charter. L'avantage est évident: on ne doit pas attendre et il n'y a pas de contrôle approfondi. Les joueurs de NBA ont réussi, grâce à un lock-out, à recevoir l'autorisation de pouvoir voyager en charter lors de chaque déplacement. Qu'attendent les footballeurs pour se mettre en grève, eux aussi?

En attendant la construction d'un nouveau stade, vous jouez vos matches dans le légendaire Yankee Stadium. Vous ressentez que c'est d'abord un stade de baseball?

Chanot: Sur le terrain, on ne s'en rend pas compte. (Il montre une photo sur son gsm) Ne me demandez pas comment les Américains parviennent à transformer ce stade de baseball en stade de football. Au coup de sifflet final, des personnes accourent pour retirer la pelouse et remettre le gravier. Avant que nous en ayons terminé avec les interviews, le stade est prêt à accueillir un match de baseball. Je sais que les supporters attendent impatiemment la construction du nouveau stade, mais moi, j'ai envie de profiter encore un peu du Yankee Stadium.

"Après ma carrière, je me consacrerai à mes plantations de vanille"

Chanot à la ville, NYCFC
Chanot à la ville © NYCFC

Depuis quelques années, Maxime Chanot fait tourner l'économie de Nosy Be. Il a acheté un terrain sur cette île située au nord de Madagascar, la région d'où sa femme est originaire, et est devenu un producteur de vanille. "J'ignore combien nous produisons de vanille par an, mais c'est beaucoup moins qu'une tonne. Je n'ai pas l'intention de produire de la vanille à grande échelle, ça doit rester une entreprise familiale."

Les revenus de cette plantation de vanille doivent assurer la retraite de Chanot. Pour l'instant, ce sont surtout ses beaux-parents et quelques partenaires d'affaires qui gèrent l'exploitation. "J'avais besoin de quelque chose pour casser la routine du football, mais pour le moment, je considère mon entreprise comme une activité annexe. Le football représente 99% de ma vie professionnelle. Mais au terme de ma carrière, je m'y consacrerai pleinement."

Chanot et ses acolytes livrent principalement les graines de vanille à des boulangers et des restaurants en Belgique, en France et aux États-Unis, sous le nom de Planet Vanilla. L'étape suivante consistera à ajouter un chef étoilé à sa liste de clients. "Aux States, et surtout à New York, mes affaires commencent à bien marcher. New York n'est plus l'épicentre de la malbouffe: les produits bios et le commerce équitable sont devenus très tendance. C'est pourquoi la demande depuis New York explose. À un moment donné, nous ne pouvions plus livrer parce que notre stock était épuisé."

Il y a un moment que Maxime Chanot et sa famille ont quitté la grande banlieue de New York pour s'établir en plein coeur de Manhattan, près de Central Park. Dans cette partie de Big Apple, la ville qui ne dort jamais, les gens ne se retournent, même plus lorsqu'ils aperçoivent un homme qui se promène au milieu de la rue en pyjama. Et le Luxemburgeois de trente ans ne s'étonne plus lorsqu'il croise le rappeur/acteur LL Cool J, l'une ou l'autre vedette de Hollywood ou des joueurs des Yankees, des Knicks, des Nets ou des Giants dans les vestiaires, après son match avec le New York City FC. Bref, Chanot vit son rêve américain. "C'était un choix délibéré d'habiter dans le centre de New York. Nous voulions vivre la vie des vrais New Yorkais", explique-t-il. "New York, ça signifie pour moi aller passer la soirée au théâtre situé au coin de la rue, visiter l'un des nombreux musées, assister à des concerts et aller rapidement acheter un petit en-cas à minuit dans l'un des nombreux magasins qui sont toujours ouverts."Après avoir séjourné pendant près de quatre ans dans la ville la plus peuplée d'Amérique du Nord, Chanot n'en a toujours pas marre, mais il n'entend pas s'y établir définitivement. "Dans une telle métropole, le rythme est effréné, c'est très fatiguant. Lorsque l'on a habité dans une ville aussi trépidante, deux options s'offrent à vous: soit on ne veut plus jamais partir, soit on aspire à un peu de repos. Dans mon cas, une troisième option s'est présentée à moi: ouvrir un commerce dans une grande ville et en même temps prévoir un endroit où je peux recharger mes accus. En ce qui me concerne, cet endroit s'appelle Madagascar, le pays de mon épouse."Vous êtes un véritable citoyen du monde. Vous avez un lien direct avec la France, le Luxembourg et Madagascar. Et vous avez joué au football dans quatre pays, en comptant les États-Unis.Maxime Chanot: Je suis né à Nancy, ma mère est originaire du Luxembourg, j'ai de la famille en Corse et mon épouse est Malgache. Je me considère donc comme un véritable globe-trotter. Mais il y a dix ans, je n'aurais jamais imaginé en arriver là. Je n'avais rien du tout, à cette époque. Ma carrière se résume à une succession d'événements inattendus et c'est ce qui rend mon histoire aussi passionnante. Certains joueurs suivent une courbe linéaire et d'autres joueurs ont un parcours atypique pour se retrouver, finalement, au même point.On a souvent prétendu que vous pouviez réussir partout, à condition de travailler dur. Mais, dans le football, il y a donc quand même une grande part de chance?Chanot: La chance, c'est un sujet abstrait. Mes deux leitmotivs sont la foi et le travail. Je suis prêt à travailler tous les jours d'arrache-pied pour maintenir mon train de vie actuel, mais je suis également convaincu que le trajet de chaque personne est tracé à l'avance. Cette conviction est liée à ma croyance. Mon épouse et moi sommes très croyants. C'est la raison pour laquelle nous avons prénommé notre fille en référence à la Vierge Marie.Vous êtes croyant depuis votre tendre enfance ou c'est venu plus tard?Chanot: Je suis entré pour la première fois en contact avec la religion lorsque j'ai fait la connaissance de ma femme, à seize ans. Elle priait tous les jours, c'était tout à fait normal à ses yeux, et j'étais impressionné par le calme intérieur qu'elle dégageait. Personnellement, je n'avais aucune attache avec Dieu. Elle a essayé de me convaincre. À vingt ans, j'ai été gravement blessé, au point que j'envisageais de mettre un terme prématuré à ma carrière. Je pouvais à peine marcher et je devais affronter une revalidation de cinq mois dans un centre spécialisé pour sportifs de haut niveau. J'ai discuté avec une vieille dame qui lisait le désarroi sur mon visage. Une nuit, elle est entrée dans ma chambre, et sans dire un mot, elle a déposé une Bible sur ma table de nuit. Il a fallu quelques jours avant que je ne commence à la feuilleter. Au début, je lisais une page par jour, puis deux pages par jour, et ainsi de suite. Hasard ou pas, je me suis remis à marcher, et peu de temps après, j'ai retrouvé un club.Votre blessure a donc provoqué un déclic dans votre vie?Chanot:(il hausse les épaules) Financièrement et mentalement, j'étais au plus bas. Et j'ai dû franchir plusieurs étapes pour prendre conscience que la foi était la réponse à mes problèmes. En France, on a coutume de dire qu'on ne peut apprécier le goût du miel que si l'on a goûté le vinaigre. J'ai vu l'enfer de près pendant deux ou trois ans. Avec tout ce que j'avais vécu durant ma jeunesse, je me comportais de façon très agressive et j'étais un peu fou dans ma tête.Vous savez exactement où et quand ça a dérapé?Chanot: Je n'ai pas connu mon père et à l'internat du centre de formation, j'étais livré à moi-même. On était censé être rentré à 20 heures, mais à minuit, je traînais toujours en rue. Parfois, je ne regagnais même pas mon lit. Je n'allais jamais aux cours et j'ai arrêté l'école à quinze ans. J'étais ingérable et je pensais que j'étais le centre du monde. Je ne supportais pas la critique, qu'elle vienne de mes entraîneurs ou de mes coéquipiers, et je me disputais avec tout le monde. À la maison, on m'avait appris que je ne devais pas me laisser faire et je n'avais donc pas peur de recevoir des coups. Je prenais même du plaisir à me battre. De quinze à 18 ans, c'est avec les poings que je m'exprimais le mieux. Jusqu'au jour où j'ai compris que mon comportement était ridicule. Mais est-il normal qu'on laisse de jeunes adolescents s'égarer à ce point dans les centres de formation ou qu'on les guide à peine dans leur développement personnel? D'après moi, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans ce système.Comment avez-vous appris à canaliser votre agressivité et votre colère?Chanot: Mon caractère colérique m'a très tôt valu d'être renvoyé d'un centre de formation, et au Stade de Reims, où j'ai atterri à quatorze ans, j'ai bien failli me retrouver à la rue également. J'étais dos au mur. Je savais que je ne recevrais pas une troisième ou une quatrième chance. Le football représentait pour moi le seul moyen de gravir les échelons sur le plan social.En 2011, vous avez été engagé par le White Star, qui évoluait en deuxième division à l'époque. Comment s'est passé votre premier contact avec le football belge?Chanot: Il y avait un monde de différence avec ce que j'avais vécu à Sheffield United en Premier League et dans le noyau A du Mans, un club de Ligue 1 à l'époque. J'étais tellement habitué à un régime professionnel que je n'osais pas avouer à mon entourage que nous ne nous entraînions pas tous les jours au White Star. Je revenais les pieds sur terre, j'étais confronté à la réalité. La maison qui avait été mise à notre disposition était horrible, mais ma femme et moi avons survécu. (Il rit) Mon petit salaire m'a même permis de rembourser quelques dettes du passé. En mon for intérieur, j'étais convaincu que je pouvais évoluer à un niveau supérieur, mais j'étais aussi suffisamment réaliste pour me rendre compte que je ne méritais pas mieux. Huit mois plus tard, le Beerschot est venu me chercher. Sans Felice Mazzù, qui avait décelé mes capacités dès le premier jour, je n'aurais jamais réussi à atteindre la première division dans un délai aussi court.Qu'avez-vous retenu de votre passage au Beerschot?Chanot: Un jour, quelqu'un m'a demandé quel était mon meilleur souvenir: ma période à Courtrai, mon but contre l'Italie avec le Luxembourg en 2014 ou mes matches aux côtés d'Andrea Pirlo, de David Villa et de Frank Lampard à New York? Eh bien, savez-vous ce que j'ai répondu? Mon premier match avec le Beerschot contre Genk! (en février 2013, ndlr) Ma femme, qui a toujours été auprès de moi durant les moments difficiles, se trouvait dans le stade. J'ai ressenti ce match comme une revanche sur ces quatre années de misère. Le Beerschot m'a permis de réaliser mon rêve: jouer en première division. Dommage que nous ayons été relégués à la fin de la saison. Je me souviens de la détresse de notre président Patrick Vanoppen lorsque la descente a été actée. Il a même pleuré sur mon épaule... Mais ce dénouement était prévisible.Reprochez-vous à Patrick Vanoppen d'avoir eu les yeux plus grands que le ventre?Chanot: Je suis mal placé pour juger s'il a bien ou mal géré le club. Je peux seulement dire que nous avions une super équipe. Nous sommes descendus avec des joueurs comme Stijn Stijnen, Marvin Ogunjimi, Raúl Bravo et Benito Raman. Notre problème était surtout lié aux retards de paiement. Vanoppen a commis une grave erreur en nous promettant sans cesse que notre salaire serait versé sur notre compte.Avec votre caractère, vous n'avez pas été tenté de plaquer Vanoppen au mur?Chanot: Non, pas du tout. J'ai trop de respect pour les gens qui sont plus âgés que moi. Ce qui me gênait le plus, c'était la manière dont le club était organisé. C'était de l'amateurisme. Je vais vous donner un exemple. Nous devions aller gagner sur le terrain de Waasland-Beveren pour éviter la relégation. Nous étions attendus au club à midi pour déjeuner, mais le traiteur ne s'est pas présenté parce qu'il n'avait plus été payé depuis des mois. Sur la route qui menait à Beveren, nous nous sommes arrêtés au Lunch Garden. Lorsque nous faisions la queue à la caisse avec notre plateau, nous avons évidemment été abordés par les autres clients du restaurant. Le plus drôle, c'est qu'après avoir repris la route et parcouru dix kilomètres, nous nous sommes aperçus que Raman n'était pas remonté dans le bus...Après le Beerschot, vous êtes parti à Courtrai. Comment expliquez-vous qu'en trois ans au stade des Éperons d'Or, vous n'ayez jamais suscité l'intérêt d'un grand club?Chanot: On a raconté tellement de choses à mon sujet... J'avais l'air d'un sauvage et on m'a vite collé une réputation. (Il frappe du poing dans la paume de sa main) Je suis un combattant, et avec moi, on peut aller à la guerre. Je crie, je tacle et je mets la tête là où d'autres ne mettraient pas le pied. Demandez à Johan Walem, Jacky Mathijssen, Yves Vanderhaeghe et Hein Vanhaezebrouck et ils confirmeront que, même lors d'un entraînement peinard, je n'hésitais jamais à tacler. Mais vous ne trouverez nulle part en Belgique un joueur, un coach ou un directeur sportif qui vous dira que je suis hautain ou que j'ai une mauvaise mentalité.En 2016, vous avez débarqué, tel un illustre inconnu, au New York City FC, où vous êtes devenu l'équipier de Villa, Lampard et Pirlo. Quatre ans plus tard, vous êtes l'un des anciens du club...Chanot: Je suis le vice-capitaine, et avec Rónald Matarrita, je suis le joueur le plus ancien du club. En comparaison avec ce qu'il était il y a quatre ans, le club a totalement changé son idéologie. Lors de sa création, des vedettes comme Lampard, Pirlo et Villa ont dû être engagées pour faire connaître le club. Cette stratégie de marketing a fonctionné: aux États-Unis et en Europe, tout le monde connaît le New York City FC. Mais aujourd'hui, le club recrute essentiellement des jeunes joueurs européens ou sud-américains qui n'ont pas encore atteint leur meilleur niveau. Je constate que beaucoup de clubs de MLS ont changé leur fusil d'épaule. Il y a moins de noms ronflants qu'autrefois, mais le niveau de la compétition n'a pas baissé.Vous regrettez de ne plus côtoyer d'anciennes vedettes européennes?Chanot: Ça peut sembler bizarre, mais ces soi-disant vedettes étaient très accessibles. Lampard était un véritable gentleman: il disait bonjour à tout le monde et nous demandait comment nous allions. Je me souviens d'un match à Orlando City durant lequel j'avais adressé plusieurs mauvaises passes à Lampard. Il ne m'a adressé aucun reproche, au contraire: c'est lui qui s'est excusé pour ne pas avoir bien contrôlé le ballon.En 2018 et 2019, vous avez vécu de près la Zlatanmania aux États-Unis. Qui était le joueur le plus populaire au New York City FC?Chanot: Pirlo, sans aucune contestation possible. En Équateur, j'ai constaté ce que Pirlo était capable de provoquer auprès de la foule. Les gens étaient devenus hystériques. La veille de notre match amical contre Emelec, 4.000 personnes étaient venues assister à notre entraînement. Subitement, j'ai vu un enfant débouler sur la pelouse, suivi d'un deuxième. En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, Pirlo était entouré d'une masse de gens. Son garde du corps paniquait. La police anti-émeute avait disparu. Les policiers étaient eux-mêmes en train de faire des selfies avec les joueurs (il rit).Au cours des sept dernières saisons, il y a eu six champions différents en MLS. Comment expliquez-vous que le championnat soit aussi équilibré aux États-Unis?Chanot: Je pense que le salary cap, la draft et le trade-system ont largement contribué à l'homogénéité du championnat. Une équipe qui a terminé à la dernière place est tout à fait capable de jouer le titre la saison suivante, grâce à un recrutement intelligent. D'un autre côté, il faut accepter que le management de la MLS gère tout. Les joueurs appartiennent à la MLS et c'est aussi la MLS qui vous paie. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'on est prisonnier du système, mais notre marge de manoeuvre est quand même relativement limitée. Les Américains trouvent normal d'être échangé avec un autre joueur sans avoir été consulté. Pour un footballeur européen, c'est très étrange.Il y a aussi les longs déplacements entre les différentes villes. Vous n'en avez pas marre d'être aussi souvent dans l'avion?Chanot:(Il jure) La fédération oblige chaque club à prendre un nombre minimum de vols commerciaux par saison. Sinon, on en arriverait à une situation où les clubs les plus riches affréteraient systématiquement un charter. L'avantage est évident: on ne doit pas attendre et il n'y a pas de contrôle approfondi. Les joueurs de NBA ont réussi, grâce à un lock-out, à recevoir l'autorisation de pouvoir voyager en charter lors de chaque déplacement. Qu'attendent les footballeurs pour se mettre en grève, eux aussi?En attendant la construction d'un nouveau stade, vous jouez vos matches dans le légendaire Yankee Stadium. Vous ressentez que c'est d'abord un stade de baseball?Chanot: Sur le terrain, on ne s'en rend pas compte. (Il montre une photo sur son gsm) Ne me demandez pas comment les Américains parviennent à transformer ce stade de baseball en stade de football. Au coup de sifflet final, des personnes accourent pour retirer la pelouse et remettre le gravier. Avant que nous en ayons terminé avec les interviews, le stade est prêt à accueillir un match de baseball. Je sais que les supporters attendent impatiemment la construction du nouveau stade, mais moi, j'ai envie de profiter encore un peu du Yankee Stadium.