Il est deux heures du matin quand on frappe à la porte de la ferme. Murphy, un village pas bien beau de 3.000 habitants au coeur de l'Argentine, dort encore profondément. En ouvrant la porte, Héctor et Amalia Pochettino aperçoivent dans l'obscurité un homme prétendant être scout des Newell's Old Boys. Il décline son identité: Marcelo Bielsa. Il demande à parler à leur fils de douze ans. Héctor et Amalia l'emmènent dans la chambre du gamin, qu'ils ont toutes les peines du monde à réveiller. "Il a des jambes de footballeur", s'écrie Bielsa, enthousiaste. Il est immédiatement convaincu. Ainsi débute la carrière de Mauricio Pochettino. Le lendemain matin, au réveil, il croit avoir rêvé. Sa mère lui raconte ce qu'il s'est passé, il n'en croit pas ses oreilles. "Je lui ai demandé ce qu'elle avait bu."
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Il est deux heures du matin quand on frappe à la porte de la ferme. Murphy, un village pas bien beau de 3.000 habitants au coeur de l'Argentine, dort encore profondément. En ouvrant la porte, Héctor et Amalia Pochettino aperçoivent dans l'obscurité un homme prétendant être scout des Newell's Old Boys. Il décline son identité: Marcelo Bielsa. Il demande à parler à leur fils de douze ans. Héctor et Amalia l'emmènent dans la chambre du gamin, qu'ils ont toutes les peines du monde à réveiller. "Il a des jambes de footballeur", s'écrie Bielsa, enthousiaste. Il est immédiatement convaincu. Ainsi débute la carrière de Mauricio Pochettino. Le lendemain matin, au réveil, il croit avoir rêvé. Sa mère lui raconte ce qu'il s'est passé, il n'en croit pas ses oreilles. "Je lui ai demandé ce qu'elle avait bu." À la ferme de Murphy, ce n'est pas le grand luxe. On y travaille dur, mais Pochettino dira plus tard qu'il y était heureux. Lui et ses frères doivent régulièrement se retrousser les manches. Même lorsqu'il devient pro au Newell's, il profite de chaque jour de congé pour retourner la terre. Cette force de travail ne l'a jamais lâché. Il en est toujours imprégné aujourd'hui. "En dehors du football, je n'ai pas de vie", dit-il lorsqu'il devient entraîneur de Southampton. "En football, il n'y a pas d'horaire, on travaille toute la journée. D'ailleurs, je ne considère pas ce que je fais comme un travail, c'est une passion." Une passion qui l'habite depuis sa plus tendre enfance. Pendant ses temps libres, après l'école, il joue avec ses frères et son père jusqu'à ce que sa mère les appelle pour manger. La Coupe du monde 1978, organisée dans son pays, marque un tournant. Afin de pouvoir regarder les matches de l'équipe nationale, Héctor enlève la batterie du tracteur et la relie au petit téléviseur en noir et blanc. Ce sont les premiers matches que Mauricio, six ans à l'époque, regarde réellement. Il voit l'équipe d' Osvaldo Ardiles, Daniel Passarella et Mario Kempes devenir championne du monde. Le football le fascine. C'est au Newell's Old Boys, dont Bielsa est devenu l'entraîneur principal, que Pochettino entame sa carrière professionnelle. Défenseur central, il découvre la marque de fabrique de Bielsa: du rythme, un pressing haut et une exécution parfaite. Quand il deviendra entraîneur, il tentera d'inculquer cela à son équipe. "Marcelo, c'est mon deuxième père." Mauricio ajoute cependant un ingrédient à la recette: l'énergie. La même énergie que Jürgen Klopp exige de ses hommes lorsqu'ils jouent le gegenpressing. Mais Pochettino voit plus loin. "Je crois en une énergie universelle. Dans la vie, tout est lié, rien n'arrive par hasard. Chaque événement est une conséquence d'autre chose." Le mot énergie revient régulièrement dans son discours. Pour la susciter chez ses joueurs, il les soumet à des entraînements très exigeants sur le plan physique, mais il leur donne aussi "beaucoup d'amour". Sa porte est toujours ouverte. Harry Kane a un jour parlé de ces séances de torture comme de la "face cachée" de Pochettino. "Parfois, on a envie de le tuer parce qu'il nous fait souffrir comme des chiens, mais ça marche", dit l'attaquant Pablo Osvaldo au sujet du régime Pochettino. Sous ses dehors bon enfant se cache un homme très dur. Ce n'est pas un hasard si, à l'Espanyol, on le surnommait "le Shérif de Murphy." Pochettino ne pousse pas seulement ses joueurs à la limite de leurs capacités physiques, il teste aussi leur force mentale. La façon dont il a préparé son équipe pour la finale de la Ligue des Champions 2019 contre Liverpool est connue. Il a appelé un motivateur à Londres et celui-ci a demandé au groupe de foncer dans un mur avec une flèche sur la gorge. Pochettino l'a fait aussi. La pointe de la flèche comprimait sa pomme d'Adam, mais il est allé dans le mur. Finalement, la branche en bois de la flèche s'est brisée sous la pression. Mais il a senti l'adrénaline envahir son corps. De quoi donner un sacré coup de fouet! Sa carrière de joueur le conduit successivement au Newell's, à l'Espanyol, au PSG et à Bordeaux. Il dispute le Mondial 2002 avec l'équipe nationale argentine, mais sans grand succès. Il raccroche les crampons en 2006 à l'Espanyol et reste à Barcelone. Il y suit d'abord un master en gestion d'entreprise, puis entame sa formation d'entraîneur et effectue un stage dans son ancien club. C'est aussi l'Espanyol qui lui donne sa première chance. En 2008-2009, les Blanquiazules sont mal embarqués: ils ont déjà cramé deux coaches, mais sont toujours menacés de relégation. En janvier 2009, la direction opte pour Pochettino, mais la sauce ne semble pas prendre non plus. L'Espanyol ne remporte qu'un seul de ses dix premiers matches: le derby contre le Barça. Après 28 journées, l'équipe est lanterne rouge de la Liga, à huit points de la première place de non-reléguable. Plus personne n'y croit, sauf Pochettino. L'Argentin profite d'un break international pour organiser un mini-stage à Navata, près de la frontière française. Avec deux entraînements par jour et de nombreux entretiens avec les joueurs, il parvient à renverser la vapeur. Au cours des dix dernières journées, l'Espanyol prend 25 points sur trente. Aucune équipe menacée de relégation en Espagne n'a jamais accompli un tel miracle. "Il fallait juste retrouver le moral", dira Carlos Kameni, alors gardien de l'Espanyol. "Nous avions un bon groupe, avec des joueurs talentueux. Mais Pochettino était un vrai leader. C'est peut-être un cliché, mais c'est comme ça. Il lui suffisait d'un regard pour se faire comprendre." De plus, il veut sans cesse progresser. "Le jour où je n'évoluerai plus, j'arrêterai ce job", dit-il dans le journal argentin Clarin. "Un entraîneur qui ne veut pas stagner doit être ouvert à tout. Celui qui pense qu'il sait tout doit devenir consultant à la télévision." Romaric, l'ex-médian ivoirien de Beveren, a connu Pochettino à l'Espanyol. Dans L'Équipe, il dévoile un autre aspect de la personnalité de l'Argentin: "Il s'intéresse à ta famille, il veut savoir si tu dors et si tu manges bien, si tu es bien installé, si tu te sens bien dans le groupe, ce que tu penses de telle ou telle consigne. Il t'implique dans son projet et te met en confiance. C'est pour ça que les jeunes joueurs progressent autant à son contact." Pour Pochettino, le joueur est l'épicentre du club et tout doit être fait pour qu'il se sente bien, car ce n'est que comme ça qu'il exprimera son talent sur le terrain et que l'équipe gagnera. Seule condition: il doit mettre ce talent au service de l'équipe. Le collectif passe avant tout. Celui qui ne le comprend pas est éconduit sans pardon. À Tottenham, Emmanuel Adebayor, Benoît Assou-Ekotto et Aaron Lennon l'ont appris à leur dépens. Mais celui qui travaille dur et le respecte reçoit beaucoup en retour, témoigne Harry Kane dans The Player's Tribune. "Un jour, j'ai signé un hat-trick et Mauricio m'a appelé dans son bureau. À l'époque, nous n'étions pas très proches et je me demandais ce qu'il me voulait. Il était assis à son bureau avec un verre de vin, un bon Malbec ou quelque chose comme ça. Un grand sourire illuminait son visage. Il m'a fait signe d'approcher et m'a dit: Viens, on va faire une photo. Il a mis son bras autour de mon épaule, son verre de vin dans l'autre main et il a pris une photo. C'était brillant. C'est la première fois que je me suis dit: Wow, voilà un type spécial. C'est un homme formidable." À Tottenham, Pochettino parvient à former un groupe uni, une bande d'amis qui vont au feu les uns pour les autres. Avec son staff technique, composés d'adjoints qui sont les mêmes depuis ses débuts à l'Espanyol, il fait progresser ses joueurs pas à pas. Avec des moyens financiers limités (pour les normes anglaises), Tottenham termine quatre fois d'affilée dans le top 4 de la Premier League. En 2019, il se hisse en finale de la Champions League face à Liverpool. Il s'incline 2-0 et le coach argentin est très déçu. Il reprend directement l'avion pour Barcelone, sans rien dire à ses joueurs. C'est la rupture. La saison suivante, sa sixième à Londres, il se montre plus distant. Il n'assiste plus aux entraînements, qu'il suit sur un écran depuis son bureau. Dans son dos, on le surnomme Big Brother. Il se comporte de plus en plus en tyran, les joueurs n'osent plus le regarder dans les yeux, tellement ils le craignent. Le régime d'entraînement de spartiate et le fait que le staff technique se mêle sans cesse de leur vie privée leur tapent sur le système. Le 19 novembre 2019, Pochettino est limogé. Tottenham n'occupe plus qu'une inquiétante quatorzième place en Premier League. Après une absence de plus d'un an, l'Argentin (48 ans) refait surface au PSG avec ses adjoints. Les propriétaires qataris du club jouent pour la première fois la carte d'un entraîneur qui n'a jamais rien gagné. Carlo Ancelotti avait déjà un palmarès bien rempli lorsqu'il est arrivé à Paris, Laurent Blanc avait été champion avec Bordeaux, Unai Emery avait remporté plusieurs fois l'Europa League et Thomas Tuchel avait gagné la Coupe avec le Borussia Dortmund. L'armoire à trophées de Pochettino, elle, est aussi vide qu'un bar en période de confinement. Il y a quelques années, un certain José Mourinho s'en était moqué. À son arrivée à Tottenham, Pochettino avait refusé de dire qu'il visait un trophée. Son objectif était de "gagner tous les matches". Ce qui impliquait évidemment qu'il remporterait des titres. The Special One avait ironisé: "Il y a beaucoup de poètes dans le monde du football. Mais des poètes qui ne gagnent pas beaucoup de trophées. Ils gagnent "tous les matches". Moi, je n'y suis jamais parvenu. Il m'arrive de perdre des matches de temps en temps. Mais quand je fais une mauvaise saison, je remporte quand même trois trophées." Au PSG, il ne suffit pas de gagner chaque rencontre. Une seule chose intéresse les propriétaires qataris: la Coupe aux grandes oreilles. Autre défi: gérer des joueurs comme Neymar et Kylian Mbappé. On sait que le Brésilien est très proche du président Nasser Al-Khelaïfi. S'il veut manquer un entraînement, il lui suffit de passer un coup de fil. Ça énervait Thomas Tuchel, qui estimait que son autorité était minée. Comment le shérif de Murphy s'y prendra-t-il?