Victor Hugo Morales est rarement à court de mots. Uruguayen de naissance, adopté par l'Argentine pour raconter des matches de football sur les ondes, l'homme a l'habitude de jongler habilement avec les phrases. Pourtant, au bout de l'avant-dernier déhanché de Diego Maradona, le discours s'envole. Il n'y a plus que des sons pour accompagner l'ultime pas du solo historique d'El Diez face aux Anglais. Ta - ta - ta - ta. Comme si les mots n'avaient plus assez de grandeur pour se hisser à la hauteur de l'exploit.

Dans une interview accordée à Furia Liga, Morales racontera bien plus tard que le "Ta" est une locution uruguayenne annonçant l'imminence du but. Cinq ans d'Argentine pour en arriver à commenter un quart de finale de Coupe du monde, mais un retour aux origines pour raconter un slalom qui se déguste forcément avec des yeux d'enfant.

Les images de Diego Maradona ressemblent à des souvenirs de cour de récréation. Des échauffements minimalistes, où les muscles sont moins cajolés que le ballon, puis des dribbles à n'en plus finir, et des adversaires dévorés avec l'audace d'un pibe qui n'a pas encore la sagesse de mesurer ses limites.

Le football du Diez est celui des potreros, terrains vagues argentins transformés en aires de jeu à l'aide de quelques bouts de bois. Les déhanchés de Diego s'affûtent à Villa Fiorito, un bidonville de Buenos Aires où chaque match prend l'importance d'une finale de Coupe du monde. De quoi s'accoutumer à ces futurs duels face aux défenseurs du Calcio qui le taclent avec des couteaux à la place des crampons, témoins d'un football de combat sous la ceinture aujourd'hui sacrifié au profit du spectacle télévisuel.

"En Argentine, on aime plus la balle que le football. Et elle, celui qu'elle aimait le plus, c'était Maradona."

Jorge Valdano, ancien international argentin

Ce jeu-là n'existe plus. Au siècle du football supersonique, plus aucun joueur n'est assez grand pour transformer une équipe de milieu de tableau en champion d'Italie, ou pour gagner une Coupe du monde en portant tout son pays sur les épaules. Du fútbol de Maradona, il ne reste que des images. Une main suspendue dans le ciel mexicain pour se venger de l'Angleterre, un coup franc indirect sorti de la boue du San Paolo pour détrôner la Juventus de Platini, ou un défenseur du Real envoyé dans le poteau en une feinte de corps pour susciter l'ovation admirative du Bernabéu.

Une fois monté sur la pelouse, là où tous ses démons l'abandonnent, El Diez voyage dans le temps pour réincarner l'enfant sauvage du potrero. "Il y a eu de grands joueurs, comme Cruyff, chez qui il y avait toujours une part de calcul", raconte dans Palabra de Entrenador l'ancien attaquant argentin Jorge Valdano. "Mais chez Diego, tout était passion. Il se livrait sans limites, dans le football comme dans la vie." Auteur d'un doublé contre la Belgique, au cours de l'un des plus grands chefs-d'oeuvre de sa carrière, Maradona se métamorphose quand Ricardo Bochini monte sur le terrain.

De six ans son aîné, au crépuscule de sa carrière internationale, El Bocha est surtout l'idole de Diego. Dans le sprint final d'une Coupe du monde qui le fait sortir du temps, pour passer des comparaisons avec Platini à celles avec Di Stefano, Cruyff ou Pelé, El Diez se sert du ballon comme un enfant agite un carnet d'autographes. "La première chose que j'ai voulu faire a été de lui passer la balle. À ce moment-là, j'ai senti que je faisais un une-deux avec Dieu", raconte El Pibe de Oro dans son autobiographie. Quand Stéphane Demol le prive d'une passe décisive pour son idole, Maradona se tient la tête entre les mains comme s'il venait de rater un tir au but décisif. La finale est déjà dans la poche, mais un autre rêve d'enfant s'envole sans faire de bruit.

Cette insouciance d'amoureux du ballon existe-t-elle encore? Ou Maradona emporte-t-il avec lui le football de nos premiers frissons? À l'heure d'un sport jugé au millimètre, l'arbitrage vidéo invaliderait la moitié de sa légende anglaise, et la SuperLeague européenne qui s'annonce tuerait dans l'oeuf son envie de faire de Naples le coeur du continent. Le football du futur est devenu trop important pour tolérer les zones grises, et les rondeurs de la personnalité du Diez peineraient forcément à entrer dans une case.

"Ce n'est pas facile de définir le jeu de Maradona", écrit lors du Mondial 82 l'auteur péruvien Mario Vargas Llosa, futur prix Nobel de Littérature. "Il est si complexe que, dans son cas, chaque adjectif nécessite une annotation, une nuance." Victor Hugo Morales l'avait déjà compris. Il y a des hommes pour qui les mots ne suffisent pas.

Victor Hugo Morales est rarement à court de mots. Uruguayen de naissance, adopté par l'Argentine pour raconter des matches de football sur les ondes, l'homme a l'habitude de jongler habilement avec les phrases. Pourtant, au bout de l'avant-dernier déhanché de Diego Maradona, le discours s'envole. Il n'y a plus que des sons pour accompagner l'ultime pas du solo historique d'El Diez face aux Anglais. Ta - ta - ta - ta. Comme si les mots n'avaient plus assez de grandeur pour se hisser à la hauteur de l'exploit.Dans une interview accordée à Furia Liga, Morales racontera bien plus tard que le "Ta" est une locution uruguayenne annonçant l'imminence du but. Cinq ans d'Argentine pour en arriver à commenter un quart de finale de Coupe du monde, mais un retour aux origines pour raconter un slalom qui se déguste forcément avec des yeux d'enfant.Les images de Diego Maradona ressemblent à des souvenirs de cour de récréation. Des échauffements minimalistes, où les muscles sont moins cajolés que le ballon, puis des dribbles à n'en plus finir, et des adversaires dévorés avec l'audace d'un pibe qui n'a pas encore la sagesse de mesurer ses limites. Le football du Diez est celui des potreros, terrains vagues argentins transformés en aires de jeu à l'aide de quelques bouts de bois. Les déhanchés de Diego s'affûtent à Villa Fiorito, un bidonville de Buenos Aires où chaque match prend l'importance d'une finale de Coupe du monde. De quoi s'accoutumer à ces futurs duels face aux défenseurs du Calcio qui le taclent avec des couteaux à la place des crampons, témoins d'un football de combat sous la ceinture aujourd'hui sacrifié au profit du spectacle télévisuel.Ce jeu-là n'existe plus. Au siècle du football supersonique, plus aucun joueur n'est assez grand pour transformer une équipe de milieu de tableau en champion d'Italie, ou pour gagner une Coupe du monde en portant tout son pays sur les épaules. Du fútbol de Maradona, il ne reste que des images. Une main suspendue dans le ciel mexicain pour se venger de l'Angleterre, un coup franc indirect sorti de la boue du San Paolo pour détrôner la Juventus de Platini, ou un défenseur du Real envoyé dans le poteau en une feinte de corps pour susciter l'ovation admirative du Bernabéu.Une fois monté sur la pelouse, là où tous ses démons l'abandonnent, El Diez voyage dans le temps pour réincarner l'enfant sauvage du potrero. "Il y a eu de grands joueurs, comme Cruyff, chez qui il y avait toujours une part de calcul", raconte dans Palabra de Entrenador l'ancien attaquant argentin Jorge Valdano. "Mais chez Diego, tout était passion. Il se livrait sans limites, dans le football comme dans la vie." Auteur d'un doublé contre la Belgique, au cours de l'un des plus grands chefs-d'oeuvre de sa carrière, Maradona se métamorphose quand Ricardo Bochini monte sur le terrain. De six ans son aîné, au crépuscule de sa carrière internationale, El Bocha est surtout l'idole de Diego. Dans le sprint final d'une Coupe du monde qui le fait sortir du temps, pour passer des comparaisons avec Platini à celles avec Di Stefano, Cruyff ou Pelé, El Diez se sert du ballon comme un enfant agite un carnet d'autographes. "La première chose que j'ai voulu faire a été de lui passer la balle. À ce moment-là, j'ai senti que je faisais un une-deux avec Dieu", raconte El Pibe de Oro dans son autobiographie. Quand Stéphane Demol le prive d'une passe décisive pour son idole, Maradona se tient la tête entre les mains comme s'il venait de rater un tir au but décisif. La finale est déjà dans la poche, mais un autre rêve d'enfant s'envole sans faire de bruit.Cette insouciance d'amoureux du ballon existe-t-elle encore? Ou Maradona emporte-t-il avec lui le football de nos premiers frissons? À l'heure d'un sport jugé au millimètre, l'arbitrage vidéo invaliderait la moitié de sa légende anglaise, et la SuperLeague européenne qui s'annonce tuerait dans l'oeuf son envie de faire de Naples le coeur du continent. Le football du futur est devenu trop important pour tolérer les zones grises, et les rondeurs de la personnalité du Diez peineraient forcément à entrer dans une case."Ce n'est pas facile de définir le jeu de Maradona", écrit lors du Mondial 82 l'auteur péruvien Mario Vargas Llosa, futur prix Nobel de Littérature. "Il est si complexe que, dans son cas, chaque adjectif nécessite une annotation, une nuance." Victor Hugo Morales l'avait déjà compris. Il y a des hommes pour qui les mots ne suffisent pas.