C'est grâce à ses documentaires primés - Senna a remporté deux awards aux BAFTA et Amy lui a valu un Oscar- qu'Asif Kapadia a su convaincre Diego Armando Maradona de collaborer à la réalisation de ce nouveau documentaire. Après quelques entretiens et interviews, l'Argentin a autorisé le réalisateur britannique à utiliser des images exclusives : de vieux enregistrements qui semblaient avoir disparu de la surface de la terre et qui, en 2015, ont soudain réapparu dans un petit village près de Naples. Ils sont l'oeuvre de deux cameramen argentins qui ont suivi Maradona au début de sa carrière, d'Argentinos Juniors et Boca Juniors à Naples en passant par le FC Barcelone.
...

C'est grâce à ses documentaires primés - Senna a remporté deux awards aux BAFTA et Amy lui a valu un Oscar- qu'Asif Kapadia a su convaincre Diego Armando Maradona de collaborer à la réalisation de ce nouveau documentaire. Après quelques entretiens et interviews, l'Argentin a autorisé le réalisateur britannique à utiliser des images exclusives : de vieux enregistrements qui semblaient avoir disparu de la surface de la terre et qui, en 2015, ont soudain réapparu dans un petit village près de Naples. Ils sont l'oeuvre de deux cameramen argentins qui ont suivi Maradona au début de sa carrière, d'Argentinos Juniors et Boca Juniors à Naples en passant par le FC Barcelone. " Celui qui a joué le rôle le plus important dans ce dossier, c'est Jorge Cyterszpiler, qui était l'agent de Maradona dans sa période de gloire ", explique Asif Kapadia. " Ils ont grandi ensemble à Buenos Aires. Jorge s'est occupé des transferts à Argentinos Juniors, à Boca Juniors, au FC Barcelone et à Naples. Il fut le premier super-agent dans le monde du football. Ce documentaire, il en avait déjà eu l'idée dès les débuts de Maradona, tant il sentait que son ami était spécial. Il avait donc engagé deux cameramen argentins chargés de suivre Maradona à la trace. Cela a duré de 1981 à la moitié de sa période à Naples (1984-1991). " C'est-à-dire jusqu'au moment où Maradona a licencié Jorge. " Les cameramen ont disparu avec les enregistrements ", dit Kapadia. " Mon producteur ne les a retrouvés qu'en 2015, dans les environs de Naples. Ils n'avaient jamais été utilisés parce qu'on ne pouvait pas en faire grand-chose sans avoir l'autorisation de Maradona. Les cameramen n'avaient donc pas réussi à les vendre. Mon producteur a pris contact avec l'avocat de Maradona et il s'est avéré qu'il avait beaucoup apprécié mon documentaire sur Senna. Il a donc donné son aval. " Le réalisateur a tout de suite compris que ces images valaient de l'or. " Les images de matches, surtout. En Serie A, dans les années '80, on n'avait qu'une caméra en hauteur dans le stade. Les matches étaient donc filmés sous un seul angle. Et là, nous avions des images prises le long de la ligne de touche ou derrière le but, ce qui permettait des gros plans sur Maradona. Aujourd'hui, ça semble tout à fait normal mais à l'époque, ça n'existait pas. De plus, ces cameramen pouvaient aller pratiquement partout : dans les vestiaires, dans sa voiture pour pénétrer dans le stade, dans le tunnel des joueurs, à l'échauffement avec son préparateur physique personnel, chez lui... C'est exceptionnel ! " 1. Première scène : sur une musique de synthétiseur des années '80, une petite Fiat est poursuivie dans les petites rues de Naples. Un peu plus tard, on entend parler Maradona : " Je trouve que la gloire est plus importante que l'argent ".Comme dans Amy et Senna, vous démontrez combien le star system peut être malsain. C'est le message le plus important que vous voulez transmettre ? ASIF KAPADIA : C'est à la fois une bonne et une mauvaise chose. À partir du moment où vous devenez mondialement célèbre, tout change autour de vous et vous changez progressivement aussi. Il est pratiquement impossible d'échapper à ça. Surtout quand on vient de la rue et d'un environnement instable, comme Maradona. Soudain, on se met à gagner beaucoup d'argent et on est traité comme un dieu : comment réagit-on ? Je pense que peu de gens peuvent se comporter normalement dans ces cas-là. Surtout s'ils ont peu d'éducation. Tenant compte de tout ça, on peut dire que c'est un petit miracle qu'il soit encore en vie. On ne peut avoir que du respect pour ça, même si on ne doit évidemment pas applaudir ses frasques. Ce côté sombre fait également partie du mythe et c'est une des raisons pour lesquelles les gens aiment lire des choses à son propos ou voir mon film. Vous vous montrez également très critique envers les médias. Dans Amy, vous rejetez même en partie la faute de son décès sur la presse. KAPADIA : Vous savez comment ça fonctionne : les médias choisissent ce dont ils parlent, ce qu'ils laissent de côté dans un texte, etc. Donc ils déterminent l'image que le public se fait de quelqu'un. Le sport et les médias ont besoin les uns des autres mais les médias peuvent parfois se montrer impitoyables et faire fi de la vie privée des gens dont ils font le portrait. La seule chose qui compte encore, c'est le nombre de clics ou de vues. Le football est le plus grand sport au monde, on en voit partout et tout le temps, c'est une machine. Il fait des joueurs des stars démesurées, c'est excessif et malsain. Lorsqu'on a fait de Maradona un dieu, on savait que les choses ne s'arrangeraient jamais. Quelle est sa part de responsabilité dans ce dérapage ? KAPADIA : À partir du moment où on se prend soi-même pour un dieu, on est perdu. Mais personne ne peut nier qu'il a atteint les sommets. Et à sa façon : he did it the hard way. 2. Scène : Maradona est présenté à Naples. Il est visiblement impressionné. Son regard le trahit, il semble ne pas saisir tout ce qui se passe autour de lui. Le président est assailli de questions sur la mafia. Est-ce elle qui a financé le transfert ? Un peu plus tard, on voit des images de Maradona faisant la fête avec Erminia Giuliano, membre influent de la redoutable Camorra.Vous montrez les liens entre la Camorra et Maradona par le biais de photos, d'interviews et de vidéos. Avez-vous éprouvé beaucoup de difficultés à faire des recherches sur cet aspect de ses années à Naples ? KAPADIA : Pas vraiment. Il est important de faire comprendre aux gens qu'on ne veut pas faire du sensationnel, qu'on cherche simplement à comprendre le contexte. Nous n'aurions d'ailleurs pas abordé le sujet si Maradona lui-même n'en avait pas parlé. Finalement, il l'a fait. Son ex-femme a raconté comment la mafia les protégeait. Son biographe était là lorsque Erminia Giuliano est venu chercher Maradona chez lui pour lui montrer le vrai Naples. Maradona était souvent invité à l'inauguration de magasins ou de restaurants. Pour la mafia, c'était une façon de montrer qu'elle contrôlait le meilleur joueur du monde. C'est pourquoi il y a beaucoup de photos avec des membres de la mafia mais nous ne savions pas ce qui se cachait derrière. Je lui ai donc posé la question. Pourquoi avoir choisi sa période napolitaine comme point de départ du documentaire ? KAPADIA : J'ai épluché toute sa vie, de l'Argentine à Barcelone et après Naples. J'en ai conclu que ce n'est qu'à Naples que Maradona est devenu une légende, une véritable star mondiale. C'est là qu'il a connu la gloire et la chute aux enfers. Il a fait quelque chose que personne n'avait jamais fait avant lui : offrir le titre à une équipe du sud de l'Italie, pratiquement à lui tout seul. C'est là que tout a commencé. Tout ce qui s'est passé par la suite peut être ramené à ce qui s'est produit à Naples. Naples, c'était sa période la plus aboutie... KAPADIA : Maradona a redéfini les rapports de force en Serie A qui était, à ce moment, le meilleur championnat du monde : tous les grands noms y jouaient. Le sud s'est révolté contre le nord, les pauvres contre les riches. Et Maradona, un gamin de la rue en Argentine, était le symbole de cette rébellion. Nos meilleures images et notre matériel le plus cinématographique venaient de cette période. C'était le football des années '80, celui de ma jeunesse, lorsque les tacles à hauteur du genou étaient encore autorisés. Pas besoin de milliers de caméras pour analyser ça. Dans certains extraits, on voit clairement comment Maradona était traité, souvent dès les premières minutes de jeu. C'était l'époque où le meilleur buteur de Serie A marquait difficilement quinze buts. Pas besoin de vous faire un dessin... C'est dans ce football qu'un dribbleur génial comme Maradona a excellé. Et à mes yeux, ça reste quelque chose de formidable. Honnêtement, j'ai été surpris de voir les images des débuts de Maradona à Naples. Il était encore si jeune, un peu naïf. KAPADIA : Tout à fait ! De nombreuses personnes ne gardent que l'image du Maradona de maintenant mais au début, c'était un enfant qui aimait jouer au football. Son sourire était désarmant, ses yeux brillaient, il était svelte et souple, il avait de jolies boucles. C'était un chouette gars, charismatique, avec qui on aimait sortir. Il était heureux et le montrait. Mais malheureusement, au fil du temps, on a oublié cette image. 3. Scène : Argentine - Italie en demi-finale de la Coupe du monde 1990. Un tournant dans la carrière de Maradona. Le match a lieu au stade San Paolo de Naples. Dès la première minute, El Diez est agressé par ses " amis " mais cela ne l'empêche pas d'éliminer son pays d'adoption. L'Italie est en deuil, Maradona est accusé d'hérésie.Votre documentaire montre combien le football est parfois bien plus qu'un jeu, un véritable combat politique, une affaire de vie ou de mort. KAPADIA : Maradona, c'est l'histoire d'un gamin pauvre qui se fraye un chemin vers les sommets dans une ville dure, chaotique, et devient l'idole du peuple. C'est un drame politique, familial, relationnel et sportif qui se joue. Il n'y a pas que le footballeur, il y a le monde qui l'entoure. En ce sens, mon film est un documentaire d'époque. En Argentine, la période Maradona a un aspect émotionnel important. Il est le dernier à avoir offert une coupe du monde au pays. Messi, aussi fort soit-il, n'y est jamais arrivé. Quand ils revoient les images de la Coupe du monde 86, les Argentins pleurent. C'est très intense. Ils ne parlent qu'à mots couverts de la fin de carrière de Maradona ou de ce qu'il fait aujourd'hui, comme s'ils ne voulaient pas que ça se sache. Beaucoup de jeunes adorent Maradona alors qu'ils ne l'ont jamais vu jouer. De nombreux Argentins ne l'ont vu qu'en équipe nationale, jamais à Naples. Car à l'époque, les matches n'étaient pas retransmis. Dans les années '80, même les fans de sport savaient à peine ce qui se passait à Naples. Il n'y avait pas internet, il fallait s'en référer aux journaux ou à quelques images. C'était une époque où les réseaux sociaux n'existaient pas, les joueurs pouvaient encore faire des virées en ville. (il rit). Comme dans Senna, vous avez amplifié la bande sonore lors des extraits où il est question de sport. Pourquoi ? KAPADIA : Il faut que les gens ressentent l'impact physique des tacles. Sur la bande originale, on entend seulement 60.000 personnes chanter dans les tribunes. Il fallait donc ajouter quelque chose pour que ça corresponde à ce qui se passait sur le terrain. Le sound design joue un rôle important dans la perception de l'image. Le spectateur doit avoir le sentiment de suivre le gladiateur dans l'arène de San Paolo. 4. Scène finale : Maradona aujourd'hui. Il est obèse, à peine capable de bouger, mais il tape la balle sur une petite place avec quelques gamins de la rue. Un but est marqué et le vieux Diego serre le poing. Le générique de fin démarre : " Tout ce qui reste aujourd'hui est un mythe ".Y a-t-il des événements ou des phrases de Maradona que vous ne comprenez toujours pas après avoir parlé avec lui ? KAPADIA : Tout ce qui s'est passé après Naples reste un mystère. La Coupe du monde 1994, ses expériences d'entraîneur, ses frasques à la Coupe du monde en Russie, ... C'est un comportement incompréhensible. Mais en cherchant bien, j'ai compris que c'était le fait de quelqu'un qui est malade. Et dans ces cas-là, on fait n'importe quoi, on nie pendant 30 ans être le père d'un gamin parce qu'on n'a plus les idées claires. Comment voyez-vous la fin de sa vie ? KAPADIA : Je lui ai demandé quel était son rêve. Il m'a répondu qu'il aimerait poser pour la photo avec tous ses enfants. Car il y en a encore quelques-uns qu'il n'a jamais rencontrés. Quand on y pense bien, c'est de la folie. Il a sans cesse répété les mêmes erreurs. Les enfants mériteraient de se connaître, ce sont des frères et soeurs. J'espère que, sur le plan familial, il pourra trouver le repos. Cela l'empêcherait de connaître de nouveaux drames. Mais seul lui peut en décider. Doit-il quitter le monde du football ? KAPADIA : Le problème, c'est qu'il ne peut pas. Que lui reste-t-il en dehors du football ? Il peut à peine marcher mais il est chaque jour sur le terrain pour taper la balle avec des gamins. Je trouve l'image de la fin du film déconcertante. Elle vous fait rire et pleurer à la fois. C'est le sort de tous les sportifs de haut niveau : ils ont été les meilleurs au monde mais ils vieillissent, comme tout le monde.