La scène se passe au début du mois de juillet 2010 dans la banlieue de Cape Town. On assiste à un entraînement de l'équipe argentine. Diego Maradona, coach national, est au milieu de ses hommes, et pendant qu'ils font un exercice de routine, Dieu se met à jongler en regardant à peine le ballon. Il s'amuse et les restes sont encore là, clairement. L'art ne se perd pas. Subitement, il s'interrompt et vient vers le balcon d'où les journalistes observent l'entraînement. Il s'approche, lentement, puis s'arrête et lance, sans rire : "Vous n'êtes qu'une bande de fils de putes."
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La scène se passe au début du mois de juillet 2010 dans la banlieue de Cape Town. On assiste à un entraînement de l'équipe argentine. Diego Maradona, coach national, est au milieu de ses hommes, et pendant qu'ils font un exercice de routine, Dieu se met à jongler en regardant à peine le ballon. Il s'amuse et les restes sont encore là, clairement. L'art ne se perd pas. Subitement, il s'interrompt et vient vers le balcon d'où les journalistes observent l'entraînement. Il s'approche, lentement, puis s'arrête et lance, sans rire : "Vous n'êtes qu'une bande de fils de putes."Ça nous interpelle. Il s'adresse clairement aux médias de son pays. Mais pourquoi ? On cherche à savoir et on commence un reportage sur le thème de ce désamour. On va comprendre assez vite. Quand il a repris la sélection, Diego Maradona a surtout subi des railleries. Parce qu'il n'avait pas encore prouvé grand-chose comme entraîneur. Mais là, il est occupé à leur clouer le bec. Et il savoure sa revanche. Dans l'approche de cette Coupe du Monde, il a enchaîné cinq victoires consécutives dans des matches amicaux, avec notamment un succès 0-1 face à l'Allemagne à l'Allianz Arena de Munich. Son équipe a poursuivi sur sa lancée en Afrique du Sud, en remportant ses trois matches de poule contre le Nigeria, la Corée du Sud et la Grèce. En huitièmes de finale, c'est le Mexique qui est passé à la trappe. Bilan global : dix buts marqués pour deux encaissés.Au moment de la fameuse scène de l'entraînement, les Argentins préparent leur quart de finale contre l'Allemagne. Et forcément, après tous ces résultats positifs, la perception au pays a changé. On interroge une foule de journalistes argentins et ils nous décrivent le coach qui vit en Diego Maradona. Extraits à un moment où l'Argentine se positionne comme une des favorites de ce Mondial."Les gens sont aux anges. Aujourd'hui, plus personne ne conteste la désignation de Maradona et les supporters oublient même que le Nigeria, la Corée du Sud et la Grèce n'étaient pas des foudres de guerre dans la poule. Ils zappent complètement tous les petits prétextes qui pourraient ternir le premier bilan de Maradona dans un grand rendez-vous. On ne lit même plus qu'il avait été parachuté coach national sans aucune expérience. C'est oublié, on ne retient plus que ses victoires, il est en route pour devenir une icône comme entraîneur. Parce qu'il n'y a pas que les résultats. Le spectacle est là aussi."Plus de 100 joueurs différents"Il a essayé plus de 100 joueurs mais on ne lui en voulait pas spécialement pour ça car on voyait que ça n'allait pas avec ceux qu'il avait convoqués, donc c'était logique d'en tester d'autres. Et quand il a annoncé sa sélection définitive pour cette Coupe du Monde, il a presque fait l'unanimité. Pour la grande majorité des Argentins, il a formé le meilleur groupe possible. Il y a juste eu des interrogations sur la sélection de Martin Palermo car il aura bientôt 37 ans et on aurait trouvé plus logique qu'il donne plutôt une chance à un jeune. Mais cette toute petite tempête s'est calmée le soir du match contre la Grèce parce que Palermo est entré à dix minutes de la fin et a marqué.""En mars dernier, l'Argentine est allée jouer un match amical en Allemagne et il a voulu donner une nouvelle chance à Gonzalo Higuain, qui n'en touchait plus une depuis longtemps en équipe nationale. Beaucoup de gens ont été étonnés en voyant Higuain sur le terrain au coup d'envoi. Mais il a marqué le seul but du match, ça l'a relancé et maintenant, il carbure dans cette Coupe du Monde. C'est une plume qu'on peut mettre au chapeau du coach. Dans un autre match amical au printemps, il a eu une autre bonne idée. Il a lancé Sergio Agüero, son beau-fils, à la mi-temps. Agüero a été très bon et Maradona a décidé qu'il serait son joker attitré en attaque. Entre-temps, Agüero est souvent monté en cours de match et il a régulièrement fait la différence.""Le seul discours tactique de Maradona, c'est : Jouez !""Ici, il doit y avoir peu d'entraîneurs qui parlent autant avec leurs joueurs que Maradona et il est certainement le seul qui ne discute presque jamais tactique. Il connaît les limites de ses compétences et c'est bien qu'il en tienne compte. Quand on aborde le jeu avec ses adjoints, le niveau de la conversation monte directement de plusieurs crans. Le seul discours tactique de Maradona, c'est : Jouez !""Maradona et ses adjoints laissent une liberté totale à Messi. Quand on interroge le coach sur la meilleure place de ce joueur, il répond : Il fait ce qu'il veut, avec son talent, il peut se le permettre. La priorité, c'est qu'il se sente bien, qu'il soit tout à fait libéré. C'est le seul joueur qui ne reçoit aucune consigne. Messi est le vrai cerveau de l'équipe. Et le système a été adapté spécifiquement à son jeu.""L'Argentine est l'équipe qui se crée le plus d'occasions au monde. Je me souviens de très peu de matches où nous n'avons pas été dangereux au moins 10 ou 15 fois. Nous avons des attaquants qui sont des vedettes dans les plus grands championnats (Tevez, Agüero,Higuain, Diego Milito).""Il absorbe toute la pression""Quand Maradona monte sur le terrain d'un entraînement ouvert au public, il absorbe toute la pression On ne regarde que lui, il le sait et ça l'arrange parce que ça permet à ses joueurs d'être assez tranquilles. Seul Messi est fort regardé, les autres sont rarement dérangés. Il sait aussi faire plaisir à tout le monde, il sait que c'est important dans un tournoi aussi long. Par exemple, 19 des 20 joueurs de champ ont été sur le terrain dans les quatre premiers matches.""Maradona n'a jamais peur d'évoquer son après-carrière très difficile. Quand on l'interroge sur la drogue ou l'alcool, il joue cartes sur table. Il dit qu'il n'est plus dépendant à la cocaïne depuis six ans et qu'il ne boit plus depuis plusieurs années. Il y a trois ans, il était à deux doigts de mourir. Il dit qu'il se sent à nouveau parfaitement bien dans sa peau, que cela ne lui était plus arrivé depuis le début des années 90.""Il peut aussi être charmant avec les médias. Un jour, il est compliqué, c'est impossible de travailler avec lui. Le lendemain, il est à l'opposé, extrêmement abordable. Il a toujours été comme ça : s'il se lève de bonne humeur, il sera agréable jusqu'au soir. Mais s'il est maussade au saut du lit... On est habitués, de toute façon, car partout en Argentine, le coach est la personne la plus importante et la presse ne le lâche jamais."Au moment de la préparation de ce quart de finale, Maradona arrive en fin de contrat. Un journaliste argentin nous dit : "Le président envisage de le prolonger, on assistera probablement à ce scénario-là si la Coupe du Monde se termine bien pour nous. Mais si ça se finit dès les quarts, il devra sans doute laisser sa place." Ce quart tourne à une démonstration allemande : 4-0. Trois jours plus tard, la fédé argentine annonce que l'histoire de Diego Maradona à la tête de la sélection est terminée. La fin de sa seule expérience concluante en tant que coach.