Cinq heures avant le coup d'envoi du match Inter-Udinese au stade Giuseppe Meazza, la Piazza dell'Duomo baigne dans un chaud soleil de septembre. La température flirte avec les 30°C. Le thermomètre affichera encore 26°C au début du match, à 20h45.
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Cinq heures avant le coup d'envoi du match Inter-Udinese au stade Giuseppe Meazza, la Piazza dell'Duomo baigne dans un chaud soleil de septembre. La température flirte avec les 30°C. Le thermomètre affichera encore 26°C au début du match, à 20h45. Malgré la chaleur, il y a plus de visiteurs que de pigeons devant l'impressionnante cathédrale gothique, et on se bouscule également dans la majestueuse galerie Vittorio Emanuelle II, même si les passants se baladent plus volontiers en T-shirt et en short qu'en costume-cravate. On peut trouver un peu de fraîcheur à l'intérieur du Dôme, mais avant d'y pénétrer, il faut d'abord faire la queue pour un ticket, une rue plus loin. Un bain de culture coûte moins cher qu'une boule de glace dans la galerie (3,75 euros), et pourtant, plus de 30 personnes attendent leur tour chez le glacier Amorino, davantage que pour la visite du Dôme. Ici, rien ne laisse penser que, quelques heures plus tard, se disputera un match de Serie A qui aura pour enjeu la première place du classement, après le partage de la Juventus sur le terrain de la Fiorentina. Autour de la place, de nombreuses boutiques vendent des maillots de foot, dont ceux de l'Inter bien en évidence. Au-dessus du n°9, ce n'est plus le nom de Mauro Icardi qui est indiqué - il était pourtant encore un Dieu vivant il y a un an - mais bien celui de Romelu Lukaku, son successeur chez les Nerazzuri, qui travaille dur pour acquérir lui-même le statut de Dieu. Sur le coin, il fait plus calme au Ristorante Da Bruno (une enseigne historique depuis 1939). Les murs sont ornés de photos de personnalités italiennes qui ont déjeuné dans l'établissement, mais aussi de quelques maillots encadrés : ceux d' Alessandro Del Piero, de Paolo Maldini et de Ricardo Kakà. On pourrait se croire dans un fief de l'AC Milan, mais le caissier Guido est un fervent Intériste. Il est heureux de l'arrivée de Lukaku, même si beaucoup de gens sont nostalgiques du style d'Icardi, moins collectif et davantage vedette. " Le premier mouvement réalisé par Lukaku a été de laisser le ballon à un coéquipier. Le deuxième était une passe en direction d'un partenaire mieux placé. Icardi était plutôt du genre à attendre la passe parfaite pour entamer une action et frapper. Si cette passe n'arrivait pas, on en restait à 0-0, ou on perdait. " L'arrivée de l'entraîneur Antonio Conte a changé les mentalités, affirme Guido, qui regrette cependant le départ de Radja Nainggolan : " Un bon footballeur, qui mouillait son maillot, mais un joueur qui fume et qui boit ne peut pas faire bon ménage avec un militaire comme Conte. " Le nouvel entraîneur a banni les egos, et s'attache à créer un vrai collectif. " Conte donne confiance aux joueurs, alors que l'an passé, Luciano Spalletti leur ôtait la confiance. " À 12 kilomètres et 11 stations de métro du Dôme, se trouve le quartier de San Siro. Le stade Giuseppe Meazza possède sa propre station de métro : San Siro Stadio. Avec une inscription qu'on ne peut pas manquer lorsqu'on descend du train : " En arrivant ici, on oublie tout. " Lorsque les grilles s'ouvrent, deux heures avant le coup d'envoi, des milliers de supporters se pressent déjà devant les food trucks et les boutiques de vêtements de la Piazza Angelo Moratti, baptisée du nom du légendaire président du Grande Inter des années 60. Certains arborent déjà le maillot de Lukaku, mais ils sont nombreux aussi à porter celui de Lautaro Martinez, l'attaquant argentin qui a été aligné en pointe aux côtés de Big Rom lors des deux premières journées, mais qui débutera ce soir sur le banc et remplacera le Diable Rouge en fin de match. D'autres se baladent toujours avec le maillot de Javier Zanetti, de Materazzi et de... Radja sur les épaules. 57.991 spectateurs assisteront au match, un peu moins que les 60.000 qui étaient présents pour le match d'ouverture contre l'US Lecce. En principe, le stade peut accueillir 80.000 personnes, mais depuis quelques incidents survenus la saison dernière au dernier étage, le troisième anneau reste généralement fermé lors de la plupart des rencontres et est réservé aux supporters visiteurs. Ce soir, on dénombre quelques centaines de personnes venues d'Udine. Le troisième anneau sera cependant ouvert le week-end prochain pour le derby, même si 2.400 sièges resteront vides pour des raisons de sécurité. La saison passée, le dernier Derby della Madonina, appelé ainsi en référence à la petite statue de Maria qui trône au-dessus du Dôme de Milan, a généré une recette record de près de six millions d'euros. La semaine dernière, Antonio Conte a encore parlé de la Scala du football en évoquant San Siro, qui depuis l'EURO 1980, porte le nom de Giuseppe Meazza, le légendaire attaquant milanais qui a défendu les couleurs des deux clubs. Le maire de Milan a fait savoir que le stade, qui est la propriété de la ville, pouvait être acheté pour 70 millions par les deux clubs, qui envisagent d'en construire un nouveau. Si cela ne tenait qu'à l'Inter et à l'AC Milan, ce stade dont la construction remonte à 1926 et dont l'AC Milan a d'abord pris possession avant d'accueillir également l'Inter à partir de la saison 1947-1948, serait détruit pour laisser la place à une nouvelle enceinte, plus moderne. Celle-ci pourrait être érigée sur le site actuel, à côté du stade, à l'ouest de la ville ou tout-à-fait à l'opposé, au nord-est. Samedi dernier, on a encore ressenti beaucoup d'émotion lorsque les joueurs ont pénétré sur la pelouse, même si durant l'intersaison, beaucoup de choses ont changé. Comme l'Anderlecht de Marc Coucke, l'Inter n'a conservé que les couleurs et le nom du club. Avant le coup d'envoi, l'hymne officieux C'e solo Inter retentit. Un air qui remonte à 2002 et est repris en choeur par tout le stade, avec des paroles évocatrices : " Je sais qu'il y a des choses plus importantes dans la vie, mais qu'y a-t-il de plus beau que de souffrir continuellement pour conquérir une victoire ? " Jusqu'à la saison dernière, deux hymnes étaient entonnés avant chaque match à domicile, mais Amala Pazza Inter amala, un refrain de 2003 qui était chanté par tout le groupe des joueurs, est devenu tabou. Lorsqu'il a apposé sa signature au bas de son contrat, Antonio Conte a d'emblée banni toutes ces appellations. "C'en est terminé avec le PazzaInter, l'Inter un peu fou. Je ne veux plus voir qu'une équipe qui gagne. " Comme la victoire ne dépend pas uniquement du choix musical, les propriétaires chinois ont donné leur bon de sortie à dix joueurs et ont avancé 150 millions pour leurs successeurs. En principe, ils n'auraient pas pu le faire, car la menace du Fair Play Financier de l'UEFA plane toujours sur l'Inter, mais lorsqu'on engage un coach aussi exigeant que Conte, on sait qu'il faut fournir des efforts. Tout compte fait, un nouvel entraîneur peut plus facilement poser ses exigences lorsque le dernier titre (et le troisième d'affilée) remonte à dix ans. Derrière, l'expérimenté Uruguayen Diego Godin est arrivé gratuitement de l'Atlético Madrid, mais pour les autres renforts, il a fallu mettre la main au portefeuille. Mais un prix d'achat élevé ne garantit pas nécessairement une place de titulaire en Serie A. À l'université du football, les nouveaux joueurs doivent d'abord acquérir certaines bases tactiques. Si Matthijs de Ligt est déjà titulaire à la Juventus, ce n'est pas parce qu'il est le deuxième transfert le plus onéreux de l'histoire du club, et le deuxième joueur le mieux payé de la Serie A, mais parce que le capitaine Giorgio Chiellini est indisponible pendant six mois. Car Maurizio Sarri estime que son défenseur a encore beaucoup à apprendre. À l'Inter, Lukaku doit encore, lui aussi, attendre son partenaire en pointe, qu'il connaît pourtant depuis Manchester United. Lorsqu'il est apparu qu' Edin Dzeko (le premier choix de Conte pour être associé à l'international belge) ne pourrait pas être acheté à l'AS Rome (car beaucoup trop cher), l'Inter a engagé au dernier moment Alexis Sanchez, loué aux RedDevils. Mais le Chilien n'a pas encore été titularisé. Samedi, il est entré pour la première fois à dix minutes de la fin, en étant chaleureusement applaudi. " Je n'ai pas encore vu à l'oeuvre le Sanchez d'autrefois ", a déclaré Conte. " Il sort de deux années difficiles, et je ne l'alignerai que lorsqu'il aura retrouvé son meilleur niveau. " Ce n'est qu'alors que l'Inter, qui est bien armé à l'arrière et qui possède également quelques jeunes talents italiens et étrangers dans l'entrejeu, sera réellement au point offensivement. L'Udinese, qui forme actuellement un bloc solide sous la direction de l'ancien international croate Igor Tudor, qui a été l'équipier de Conte à la Juventus, possède en ses rangs deux anciens Anderlechtois : Bram Nuytinck et Lukasz Teodorczyck, confinés au banc. Un troisième ancien Mauve, Stefano Okaka, attend d'être prêt à jouer. Contre l'Udinese, Lukaku a pu découvrir à quoi ressemble habituellement un match de Serie A : ça se bat, ça tire, ça pousse. Il faut se défaire du marquage de son défenseur, attendre l'erreur ou le moment d'inattention de l'adversaire, et trouver la plus petite faille dans la bonne organisation de l'opposant, qui gardera le même dispositif compact tout au long de la rencontre, même lorsqu'il sera retrouvera en infériorité numérique et lorsqu'il sera mené. Il ne viendra jamais à l'idée d'un entraîneur italien de jouer plus ouvertement et d'offrir à un attaquant rapide comme Lukaku les espaces dont il raffole. Les coups de poker, ce n'est pas le style du calcio. Les Italiens préfèrent le jeu d'échecs où l'on déplace les pions avec beaucoup de précaution. Au coup d'envoi, le FC Internazionale fait honneur à son nom en alignant des joueurs de huit nationalités différentes dans son onze de départ. L'Udinese fait encore mieux avec neuf nationalités différentes. Ils ne sont que cinq Italiens au coup d'envoi : quatre dans les rangs de l'équipe locale, un chez les visiteurs. Pendant le premier quart d'heure, Lukaku est bien dans le match. Il reste disponible pour ses partenaires, conserve le ballon, ouvre parfois le jeu vers les flancs. Au fil du match, Sebastien De Maio - qui a joué brièvement à Anderlecht il y a deux ans avant de retourner en Italie pour des raisons privées - prend de mieux en mieux la mesure de Romelu. C'est dû au choix tactique de Conte, qui après avoir évolué durant les deux premiers matches dans son 3-5-2 fétiche, a estimé qu'il était temps d'apporter un peu de variation. Il a opté pour un 3-4-2-1 dans lequel Lukaku, au lieu d'être épaulé par Lautaro Martinez en pointe, a désormais deux trequartistas derrière lui : le format de poche Matteo Politano et Stefano Sensi, un beau petit joueur arrivé de Sassuolo, qui inscrira le seul but de la partita et sera à juste titre élu Homme du Match. Avec ce nouveau système, l'Inter dispose de cinq éléments offensifs en possession du ballon. Outre Lukaku et le duo Sensi-Politano, on trouve deux arrières latéraux qui montent régulièrement : Kwadwo Asamoah à gauche et Antonio Candreva à droite. Cette approche ne portera ses fruits qu'à une seule reprise, parce que l'adversaire exerce un pressing haut et évolue dans le même dispositif. Sensi et Politano reculent pour éviter les duels, et les arrières latéraux ne parviennent pas à déborder leur opposant direct. Conséquence : Lukaku est de plus en plus isolé au milieu d'une forêt de défenseurs. De Maio peut facilement jouer l'anticipation. Celui qui pensait que l'Udinese, qui s'est retrouvé à dix peu après la demi-heure et a encaissé un but juste avant le repos, jouerait son va-tout en deuxième mi-temps, s'est trompé. L'équipe du Frioul s'est créé quelques belles occasions, mais toujours à partir d'une bonne organisation défensive. Si Lukaku espérait qu'il bénéficierait d'un peu d'espace face à des équipes de moindre calibre qui doivent courir derrière le score, il a appris samedi qu'il ne devait pas se faire d'illusions à ce sujet. En Italie, il faut se battre pour chaque centimètre carré. Lorsque le Diable Rouge est remplacé avec des maux de dos peu après l'heure de jeu, alors qu'il a perdu beaucoup de duels et n'a pas pu tirer une seule fois au but, il avait déjà disparu de la circulation depuis un petit temps. Heureusement, Lukaku n'avait pas raté ses débuts à l'Inter au cours des semaines précédentes. Avec deux buts dans les deux premiers matches, et la première place au classement de la Serie A, l'intégration du transfert le plus cher de l'histoire du club (le précédent record appartenait à Christian Vieri) se trouve facilitée. Pour encore accroître la pression, il faut savoir que Lukaku est aussi le septième transfert le plus cher de l'histoire du football italien et le joueur le mieux payé de l'Inter avec un salaire net de 7,5 millions d'euros, ce qui en fait le troisième joueur le mieux rémunéré de toute la Serie A, après Cristiano Ronaldo (31 millions) et Matthijs de Ligt (huit millions). Après le match, l'entraîneur Antonio Conte - qui court comme un forcené pendant la rencontre et parcourt autant de kilomètres que certains de ses joueurs - est le calme personnifié. Il est satisfait de la mentalité affichée par ses joueurs, dans une rencontre où l'équipe locale a eu 64% de possession du ballon. " Dans quelque temps, on découvrira de quoi cette équipe est capable. D'ici là, il faudra surtout beaucoup travailler. Mais je sens que ce groupe est prêt à se retrousser les manches. C'est un bon groupe, doté d'une mentalité fantastique. " À propos de l'intégration de Lukaku, qui a reçu la cote la plus basse de tous les joueurs de l'Inter dans les journaux du lendemain, il s'était montré élogieux avant le match. " Romelu a débarqué sur la planète Inter de la meilleure manière possible. Humble, disponible et souriant. C'est un garçon très attachant qui se met au service du collectif. Il n'est pas obnubilé à l'idée de marquer lui-même. Ce qui compte d'abord à ses yeux, c'est l'intérêt de l'équipe. " Lors d'une interview accordée à la chaîne ESPN, Lukaku s'est dit satisfait de ses premières semaines sous la houlette d'un entraîneur réputé pour tirer le maximum, si pas plus, des joueurs avec lesquels il travaille, à la condition qu'il ait le sentiment que ceux-ci sont prêts à le suivre dans toutes ses demandes et qu'ils placent le nous devant le moi. Conte n'est pas le coach le plus facile, mais pour un joueur comme Lukaku, qui a toujours besoin de relever de nouveaux défis depuis sa jeunesse, il est l'homme qu'il fallait au moment adéquat : " Conte sait comment former une équipe à partir d'un groupe. J'ai l'impression que nous sommes déjà ensemble depuis plusieurs années, alors que la plupart des joueurs sont nouveaux. Derrière chaque touche de balle, se cache beaucoup de travail. Nous devons savoir à la perfection à quel endroit nous devons nous trouver à chaque moment. " L'Inter n'en est pas encore arrivé là, mais la volonté affichée par les joueurs démontre qu'il peut y parvenir. À minuit, on s'agite pour la dernière fois aux portes du stade, lorsqu'Antonio Conte quitte le parking au milieu de quelques dizaines de supporters qui l'attendaient. Il doit s'arrêter 100 mètres plus loin, car un supporter de l'Inter lui barre le passage : " Une dernière photo, s.v.p., Mister ". Conte ouvre sa fenêtre, prend la pose et peut enfin rentrer chez lui, heureux. Le PazzaInter d'autrefois occupe, pour la première fois depuis décembre 2017, la tête du classement de la Serie A. La machine ne tourne pas encore à plein régime, mais elle tourne. Conte a formé une équipe, que l'Inter n'a plus connu depuis longtemps, et Romelu Lukaku en est l'un des piliers.