La routine n'a pas changé: il ajuste le gardien avec sang-froid, embrasse son poignet, puis ses doigts pour rendre hommage à sa famille et arbore le sourire carnassier du buteur satisfait. Mais il y a bien une chose qui bougé dans les habitudes de Luis Suárez: le maillot blaugrana de l'Uruguayen a laissé place aux rayures rojiblancas de l'Atlético de Madrid. Un passage dans la cité ennemie qui clôt un chapitre de six saisons rédigé par l'attaquant de 34 ans en Catalogne. Mais certainement pas la carrière de goleador du Pistolero de Salto.
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La routine n'a pas changé: il ajuste le gardien avec sang-froid, embrasse son poignet, puis ses doigts pour rendre hommage à sa famille et arbore le sourire carnassier du buteur satisfait. Mais il y a bien une chose qui bougé dans les habitudes de Luis Suárez: le maillot blaugrana de l'Uruguayen a laissé place aux rayures rojiblancas de l'Atlético de Madrid. Un passage dans la cité ennemie qui clôt un chapitre de six saisons rédigé par l'attaquant de 34 ans en Catalogne. Mais certainement pas la carrière de goleador du Pistolero de Salto. Il y a quinze ans, vous débarquiez aux Pays-Bas, à Groningue, dans la peau d'un inconnu. Imaginiez-vous alors jouer dans des clubs aussi prestigieux que l'Ajax Amsterdam, Liverpool, le Barça et l'Atlético de Madrid? LUIS SUÁREZ: Quand vous êtes Sud-Américain et que vous arrivez en Europe, c'est impossible de savoir comment ça va se passer. Après tout ce temps, je pense parfois à ma carrière, mais aussi à tous les grands moments que j'ai vécus dans ces clubs. Récemment, je parlais avec un ami avec qui j'ai joué à mes débuts, on essayait de se remémorer nos bons souvenirs. C'est déjà loin, il y a pas mal de choses que j'ai oubliées... Est-ce de plus en plus difficile pour vous d'enchaîner les entraînements, les matches et les déplacements? SUÁREZ: Ce qui est primordial, c'est le mental. C'est très important d'être costaud dans sa tête et de sentir que l'on a les moyens de retourner les situations difficiles. Cela a toujours été l'une de mes caractéristiques: je n'ai jamais baissé les bras, même lorsque je traversais des moments difficiles. C'est ce caractère qui m'a poussé à venir dans cette équipe qui se bat pour des choses importantes. L'une de mes motivations, c'était de pouvoir montrer qu'il faut encore compter sur moi. C'est une question d'amour-propre. Après toutes ces années au Barça, je voulais démontrer que je peux encore être utile au plus haut niveau, au sein de l'élite espagnole... C'est plus difficile de changer de club à 33 ans? SUÁREZ: Beaucoup de facteurs entrent en jeu. D'un côté, ce changement était bienvenu, car après tout ce que j'avais vécu au Barça, et vu la manière dont cela s'est passé ( Ronald Koeman, l'entraîneur, lui a fait savoir par téléphone qu'il ne comptait pas sur lui, ndlr) , j'avais envie de changer. Le plus difficile, c'est quand vous avez une famille qui, depuis six ans, est habituée à vivre au même endroit. Devoir expliquer à mes enfants qu'on va changer alors qu'ils ont leurs amis et leurs habitudes à Barcelone, ça, c'était le plus difficile. D'autant plus durant une pandémie, avec les difficultés actuelles, notamment pour se sociabiliser avec les gens ici, à Madrid. Cela complique les choses. Leurs amis leur manquent, comme la famille de ma femme à Barcelone lui manque. Mais il faut voir aussi le côté positif: je n'allais pas être heureux là où on ne voulait plus de moi. Maintenant, ma famille sent que je suis heureux et c'est le principal. Vous ne vouliez pas partir de Barcelone... SUÁREZ: Au Barça, les circonstances ont évolué, le club avait besoin de changements. Et je l'ai accepté. La seule chose qui m'a dérangé, c'est la m anière, car j'ai toujours essayé d'être à la hauteur du club, de donner le meilleur de moi-même. Ce n'est pas facile d'être au Barça pendant six ans et de se maintenir au niveau qui était le mien. Je pense que je méritais un certain respect sur la manière de me dire que l'on ne voulait plus de moi. C'est une décision que je n'ai pas pu empêcher. J'ai senti que l'on ne comptait plus sur moi, alors, avec ma fierté, je me suis dit que j'allais continuer à démontrer ce que je vaux. C'est pourquoi l'idée d'aller à l'Atlético, une équipe compétitive, m'a plu. Beaucoup de gens aujourd'hui se demandent pourquoi je suis venu dans ce club. J'ai été clair à l'époque: le Barça m'a mis dehors, ils m'ont dit qu'ils ne comptaient plus sur moi. Après, c'était une décision qui m'appartenait, ce n'était pas au club de décider. C'est une chose quand il vous reste plusieurs années de contrat et que le club veut vous vendre, mais là, le club m'a dit que dans tous les cas, ils ne comptaient pas sur moi. Ils ne voulaient simplement plus de moi. J'ai atteint un âge où je mérite un certain respect et le droit de prendre la décision que je veux. Réussir à l'Atlético de Madrid aujourd'hui, c'est aussi une opportunité de montrer aux dirigeants barcelonais qu'ils ont eu tort? SUÁREZ: Ce qui m'a vraiment dérangé, c'est qu'ils me disent que j'étais vieux et que je ne pouvais plus jouer au haut niveau. Si je n'avais rien fait dans un club comme le Barça pendant trois ou quatre saisons, j'aurais compris. Mais chaque année au Barça, je mettais plus de vingt buts par saison. J'ai toujours eu des bonnes statistiques, juste derrière Leo ( Messi, ndlr) . Aujourd'hui, on voit que ce n'est pas facile de jouer au Barça... Beaucoup de joueurs qui y ont signé n'ont pas eu le niveau que l'on attendait d'eux et ont dû changer d'air. Moi, j'ai évolué six ans au Barça en étant à la hauteur de ce que l'on attendait de moi. Avez-vous éprouvé des difficultés à vous adapter à l'Atlético de Madrid? SUÁREZ: Sincèrement, non.Tout d'abord, je me suis senti à l'aise dès la première minute, grâce à la manière dont mes coéquipiers m'ont accueilli. On travaille et on communique bien ensemble. Ils savent que, même si je viens d'où je viens et que j'ai gagné ce que j'ai gagné, je ne suis qu'un joueur de plus dans ce collectif et je suis là pour aider comme je peux. J'ai toujours eu cette mentalité, je ne me sens pas meilleur qu'un autre, on est tous égaux. L'équipe le sait. Les entraînements sont différents, mais avec la même intensité qu'au Barça. Honnêtement, je ne vois pas de grands changements. Après, il existe certaines différences sur des aspects du jeu, mais j'ai évolué à Liverpool et avec la sélection uruguayenne, qui ont un autre style que celui du Barça et ça ne me dérange pas. On a la sensation que vous étiez fait pour jouer à l'Atlético. On se trompe? SUÁREZ: L'ambiance que mettent les coéquipiers, l'entraîneur et son staff y est pour beaucoup. Ça aide de se sentir entouré et apprécié. Et jouer dans le même championnat permet de se sentir bien. Je n'ai pas eu besoin de me demander: "Qui sont les défenseurs centraux que je vais affronter? Comment joue telle ou telle équipe? Comment sont les arbitres?" Quand tu connais déjà tout ça, ça facilite l'adaptation. Personne n'imaginait que vous alliez inscrire 19 buts en 27 apparitions en Liga... SUÁREZ: Ce ne sont que des statistiques, ça restera anecdotique. Ce que je veux, c'est obtenir des titres, c'est la raison pour laquelle je suis venu à l'Atlético. Je veux démontrer que je peux continuer à apporter des choses à mon équipe. Ces buts me rendent très heureux, tout comme les supporters, mais ce qu'ils veulent vraiment, c'est que l'équipe obtienne des titres. Quelle est votre recette pour être toujours aussi performant? SUÁREZ: Quand on vieillit, on fait plus attention à son alimentation, on réalise des exercices avant et après les entraînements, avant et après les matches. On prend plus soin de son corps. Quand on atteint un certain âge, on ne peut pas toujours être au top pendant nonante minutes. Mais quand l'équipe en a besoin, il faut essayer d'être au mieux. Avez-vous dû également modifier votre manière de jouer pour rester performant après trente ans? SUÁREZ: Je crois qu'on ne change jamais fondamentalement sa manière de jouer. Bien sûr, quand j'ai signé au Barça, j'ai dû m'adapter. J'étais habitué à jouer à Liverpool, en Uruguay, où je devais courir sur tout le front de l'attaque. Au Barça, j'avais une position plus axiale, de numéro 9, j'avais mon propre espace et je n'en sortais pas trop, car il y avait d'autres coéquipiers sur les ailes. Ici, à l'Atlético, avec des partenaires qui possèdent d'autres caractéristiques, j'ai gagné de la liberté de mouvement. Mais je reste le numéro 9, le point de fixation dans la surface de réparation. J'ai des coéquipiers qui évoluent sur les côtés, c'est donc important que je reste dans la surface. Où trouve-t-on encore la motivation quand on a déjà gagné tous les titres possibles en clubs? SUÁREZ: Ce qui me motive d'abord, c'est d'être dans un club qui n'a pas gagné le championnat depuis un moment ( 2014, ndlr) et aspire à ça. Mais aussi un club qui a la même envie que moi de gagner une Ligue des Champions ( finaliste en 1974, 2014 et 2016, ndlr) . Le niveau de compétitivité de ce club est incroyable et correspond au mien, à ma fierté et à ma volonté de continuer à gagner, même si j'ai 34 ans. Quelle est la part de Diego Simeone dans votre réussite? SUÁREZ: C'est le genre d'entraîneur qui joue un rôle important lorsqu'un joueur éprouve des doutes pour changer d'équipe. Il fait partie de ces coaches qui te motivent, te transmettent leur enthousiasme, te font sentir qu'ils ont confiance en tes qualités. C'est un entraîneur qui me voulait, il a montré qu'il avait confiance en moi. Ça m'a permis d'assumer mes responsabilités, tout en sachant que je pouvais compter sur le soutien du coach. C'est un plus. Gagner un titre avec l'Atlético, cela aurait-il une saveur particulière? SUÁREZ: Ce serait différent, bien sûr, ce serait un plus. J'ai joué plusieurs années à l'Ajax, à Liverpool, deux clubs avec lesquels j'ai beaucoup marqué, comme avec l'Uruguay. Ces dernières années, j'entendais certains dire: "C'est facile de marquer au Barça quand vous jouez aux côtés de Messi." Aujourd'hui, alors que je continue à marquer ici, j'ai le sentiment qu'on donne plus de valeur à mes performances. Mais je sais ce que je vaux. Je ne marquais pas des buts seulement parce que j'étais à côté du meilleur joueur du monde, dans un club comme le Barça. C'était également grâce à mes qualités. Être le joueur le plus âgé de l'effectif madrilène vous pousse-t-il à jouer le rôle de grand frère dans le vestiaire? SUÁREZ: Déjà, il faut savoir qu'avec la pandémie, on ne passe presque plus de temps dans le vestiaire... Je pars de chez moi en tenue d'entraînement et je rentre avec la même tenue. Ça limite le temps de vie commune avec mes coéquipiers et ne me permet pas de les connaître tant que ça. Évidemment, durant les entraînements et les matches, j'essaye d'échanger avec eux. Ça ne signifie pas que je vais leur apprendre des choses ou que j'ai toujours raison, mais si je remarque quelque chose qu'ils n'ont pas forcément vu, j'essaye de le leur expliquer. Si j'ai un conseil à donner et qu'ils veulent le prendre, tant mieux. Mais s'ils n'en veulent pas, ce n'est pas grave. Ce sont des joueurs très intelligents, ce n'est pas pour rien qu'ils jouent à l'Atlético. Parfois, eux aussi voient des choses qu'un attaquant ou un joueur d'expérience comme moi ne voit pas, ça prouve qu'ils sont bien préparés mentalement pour réussir. En termes de longévité, ce que votre ami Lionel Messi réalise n'est pas mal non plus... SUÁREZ: Le nombre de buts et de passes décisives qu'il réalise et son impact sur le jeu du Barça parlent d'eux-mêmes. Qu'il ait 33 ou 35 ans, il va continuer à montrer ce pourquoi il est le meilleur joueur de l'histoire. Croyez-vous que vous manquez plus au Barça ou à votre ami Leo? SUÁREZ: ( Il éclate de rire) C'est une question pour Leo en réalité. En tout cas, je ne manque pas à l'entraîneur ( Ronald Koeman, ndlr) , puisqu'il a dit qu'il était content de sa décision de me laisser partir. Peut-être que ce qui manque à Leo, c'est d'avoir son ami au quotidien...