"Un Liverpudlian, c'est quoi ? " La question est posée par l'écrivain Dan Fieldsend à Peter Moore, devenu CEO de Liverpool en 2017 après une carrière dans le business. Ce Moore est un vrai gars de la ville. Il y est né, il y a travaillé comme étudiant dans un bar. Et la notion de Liverpudlian, il la décrit comme ceci : " Les gens de Liverpool sont sans filtre, ils n'ont aucune réserve. Ils sont devenus costauds grâce à leur lien avec la mer. Ils disent ce qu'ils pensent. Ils réagissent aux situations qui se présentent à eux, directement. C'est tout ça, leur ADN. Le Liverpudlian, ou Scouser, a confiance en lui et il aime rencontrer des gens. "
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"Un Liverpudlian, c'est quoi ? " La question est posée par l'écrivain Dan Fieldsend à Peter Moore, devenu CEO de Liverpool en 2017 après une carrière dans le business. Ce Moore est un vrai gars de la ville. Il y est né, il y a travaillé comme étudiant dans un bar. Et la notion de Liverpudlian, il la décrit comme ceci : " Les gens de Liverpool sont sans filtre, ils n'ont aucune réserve. Ils sont devenus costauds grâce à leur lien avec la mer. Ils disent ce qu'ils pensent. Ils réagissent aux situations qui se présentent à eux, directement. C'est tout ça, leur ADN. Le Liverpudlian, ou Scouser, a confiance en lui et il aime rencontrer des gens. " Derrière Dublin, Liverpool est l'endroit où le St Patrick's Day est le plus fêté - beaucoup moins cette année, coronavirus oblige -. C'est dû à l'afflux d'Irlandais qui ont quitté leur pays et la famine au XIXe siècle pour s'établir dans la région. Il y en a eu plus de deux millions en une seule décennie. Par la suite, beaucoup d'entre eux sont partis aux États-Unis, direction Boston, New York ou Chicago. Mais il en est quand même resté un paquet dans la ville du nord. La Mersey et ses docks étaient synonymes d'emploi. Liverpool jouait un rôle clé dans le transport entre l'Angleterre et les States. Dans cette région, on pratique un anglais parfois difficilement compréhensible pour le reste de la population. Une anecdote révélatrice : quand Fox Soccer a tourné un documentaire sur la ville et le club en 2012, à destination du marché américain ( Being Liverpool), les propos de Jamie Carragher ont dû être sous-titrés ! On y manie donc un anglais différent et il y a aussi un passé qui explique le goût pour le foot. Dans le temps, personne n'était jamais certain d'avoir du travail, en se pointant au dock le matin. Il fallait s'y présenter sur le coup de 7 heures, et là, un tri était fait. Ceux qui n'étaient pas repris devaient alors se montrer inventifs. Ils entraient par exemple dans un pub en espérant y dénicher un boulot pour quelques heures. C'est comme ça que les gens ont appris à se rassembler, à passer beaucoup de temps ensemble. Et puis, le samedi, il y avait le moment de délassement : le match de foot. Jusque dans les années 90, le stade proposait surtout des places debout. Les billets n'étaient pas numérotés. Premier arrivé, premier servi. Donc, il fallait être tôt au stade. Ça crée forcément des liens. Pour expliquer le caractère et la personnalité des Liverpudlians, on doit aussi expliquer la genèse de leur côté rebelle. À Londres, on avait le pouvoir. À Manchester et dans d'autres grandes villes, on avait les usines, le travail par pauses. Les gens de Liverpool travaillaient dans des conditions pénibles et ils avaient en permanence la conviction d'être exploités. C'était l'affrontement des rebelles contre les capitalistes. L'importance géographique de la région a aussi évolué, et pas dans le bon sens. Suite au développement du trafic aérien, Liverpool a cessé d'être la porte vers les USA. Dans l'introduction de son livre, Robbie Fowler évoque le problème. " Observez la carte de l'Angleterre, c'est très clair. Il y a partout des grandes autoroutes, elles relient le sud au nord. Manchester se trouve le long de la M6. Mais pour arriver à Liverpool, il faut prendre une sortie puis continuer à rouler. On ne longe pas Liverpool quand on est sur un axe important. Celui qui y passe, c'est parce qu'il doit y aller. " La diminution des activités du port a aussi réduit l'importance de la ville en général. Et pendant qu'on développait l'aéroport de Manchester, on ne modernisait pas celui de Liverpool. Le côté rebelle est un fil rouge de l'histoire de la ville. Le God save the Queen n'a jamais été populaire à Liverpool. Et le drapeau anglais n'est pas bienvenu dans le kop d'Anfield. Un supporter des Reds a par exemple déclaré, sur la télé du club : " Je préfère voir un joueur de Liverpool obtenir une rentrée en touche sur une phase où les deux équipes la réclament, que voir l'Angleterre gagner la Coupe du monde. " Et Jamie Carragher a reconnu que, pour son père, l'année 1966 en foot, c'était la victoire d'Everton en finale de la FA Cup. Et pas la victoire anglaise au Mondial. " Notre passion pour les clubs de Liverpool est plus forte que tout le reste. " L'envie de rébellion n'a fait que croître à partir des seventies. Parce qu'il y avait aussi le recul économique de la région. Le taux de chômage à Liverpool est monté jusqu'à 30%. Les investissements ont cessé, des gens sont partis. L'image de Liverpool dans les médias, c'était une ville synonyme de contestation sociale et de grèves. En 1955, les docks donnaient du travail à plus de 16.000 personnes. En 1977, il en restait moins de 6.500. Deux ans plus tard, Liverpool avait la meilleure équipe de foot du monde. Et le plus haut taux mondial de criminalité chez les jeunes ! En 1979, Margaret Thatcher est arrivée au pouvoir. Et, très vite, la population de Liverpool s'est sentie visée. Le taux de chômage a complètement explosé, il a augmenté de 120% entre 1974 et 1981, et carrément de 350% dans certains quartiers reculés. La ville était une bombe à retardement. Elle a explosé en 1981. Liverpool s'est rebellée comme une autre ville portuaire, Marseille. À Londres, on trouvait ces débordements " stupides ". Soi-disant, c'étaient simplement les lois de l'économie. Un chercheur politique américain a trouvé un nom pour qualifier les effets négatifs de l'évolution économique globale : The Liverpool syndrome. Et des médias anglais sont allés encore plus loin. En 1982, le Daily Mirror écrivait : " Il faudrait installer un grillage autour de Liverpool et demander un droit d'entrée aux gens qui veulent y aller. " La ville était comparée à un zoo. Pour les Liverpudlians, ça ne faisait aucun doute, la grande responsable du chaos était Maggie. Alors, quand la Première ministre est arrivée à Liverpool pour une visite officielle, sa Jaguar a été bombardée d'oeufs et de tomates. À Londres, on a réagi et on a tout mis sur le dos des Scousers. Après tout, si les gens de Liverpool se retrouvaient dans une situation aussi désespérée, c'est parce qu'ils l'avaient bien cherché. Ils avaient donné trop de pouvoir aux syndicats, ils étaient trop à gauche, ils étaient trop butés. Un politicien conservateur y est allé de ses petites formules chocs. " Mettre de l'argent à Liverpool, c'est faire couler de l'eau dans un trop-plein. Ce serait peut-être mieux de réfléchir à une faillite contrôlée. " Thatcher semblait bien d'accord avec cette analyse. Après le drame du Heysel, elle a réuni des commentateurs de foot qui comptaient au Royaume-Uni. Elle voulait des explications au comportement des hooligans. Ces commentateurs ont essayé de lui faire comprendre que le désarroi socio-économique des quartiers dont les supporters étaient originaires, ça jouait un rôle important. Mais la chef du gouvernement n'a rien voulu entendre. Lors d'une conférence de presse à Mexico, elle a dépeint les Scousers comme " des gens d'une ville au caractère particulièrement violent. " Plus tard, Alex Ferguson, alors sur le banc de Manchester United, y est allé de sa petite analyse sociologique / comportementale. Interrogé sur les frasques de Wayne Rooney sur les terrains, il a dit : " Rooney vient de Liverpool, et là-bas, tous les gens réagissent au quart de tour. Si on ne joue pas le jeu correctement avec eux, ils réagissent. " Pour enfoncer le clou, les supporters de Man U avaient cette petite chanson à l'époque : " Always the victims, it's never your fault. " Quand le Sunday Times a qualifié Liverpool de " self-pity city ", de ville dont les habitants étaient incapables de supporter la critique et continuaient à s'accrocher à leur passé, l'auteur - qui allait pourtant regretter publiquement son reportage par la suite - a reçu des marques de soutien partout dans le pays. Avec le recul, il a compris cette réaction : il y a un racisme anti- Scousers dans toute l'Angleterre. Même le Premier ministre actuel chante sur le même thème. En 2004, le Britannique Ken Bigley a été kidnappé à Bagdad, avant d'être décapité. Chroniqueur pour The Spectator, Boris Johnson avait alors écrit dans un éditorial très dur pour Liverpool : " Les réactions extrêmes sur la mort de Bigley s'expliquent par le fait qu'il était originaire de Liverpool. Là-bas, les gens n'arrivent pas à accepter l'évidence qu'ils ont peut-être contribué à la situation dans laquelle ils se trouvent. " Johnson en avait profité pour évoquer le drame de Hillsborough, estimant que des supporters éméchés avaient une part de responsabilité dans ce carnage. Il a ensuite dû présenter des excuses, quand l'enquête a conclu que la responsabilité des supporters n'était pas engagée. Toujours sur le thème du rapport des gens de Liverpool avec le monde politique : en avril 2013, la mort de Thatcher a été bien fêtée dans le nord... L'annonce de son décès a été faite sur le coup de midi, et à 22 heures, les pubs de Liverpool ne désemplissaient pas. On a aussi observé des feux d'artifice. Et le foot dans tout ça ? Dans cette morosité ambiante, les gens de Liverpool ont trois soupapes pour se changer les idées : la mode, le sport et la musique. Dans les stades et alentours, que ce soit celui de Liverpool ou celui d'Everton, ces sujets de conversation reviennent toujours. Liverpool était vu comme le club des gens d'en bas, Everton comme l'équipe des nantis. Mais là-bas, pas question d'une quelconque opposition religieuse comme c'est le cas à Glasgow entre les supporters catholiques du Celtic et les fans protestants des Rangers. C'est un Écossais, Bill Shankly, qui a posé les jalons de trois décennies de succès. Bosser dur et devoir se battre dans un contexte économique défavorable, il connaissait. C'est pour ça, d'ailleurs, qu'il avait fui son pays. Quand il est arrivé à Liverpool à la fin des années 50, l'économie était dans le dur mais l'envie de se battre était fort présente dans la population. Shankly s'est mis en tête d'implanter les valeurs syndicales (vomies par l' establishment) dans son groupe. Pas question pour lui de recruter des joueurs coûteux et / ou des grands noms. Mais plutôt des gars du coin. Il leur a promis la gloire. Et il a expliqué sa philosophie aux supporters : " Le socialisme auquel je crois, ce n'est pas de la politique. C'est une façon de vivre. C'est de l'humanité. La seule façon de vivre et d'avoir des succès, c'est de faire un effort collectif. Chacun doit travailler pour l'autre, chacun doit aider l'autre. Et à la fin de la journée, chacun doit toucher sa petite part de la récompense. C'est peut-être demander beaucoup mais je vois le football et la vie comme ça. " Chez les supporters, ça a pris. À fond. En 1962, Liverpool dénombrait près de 30.000 sans emploi mais le kop d'Anfield était bondé. Il y avait 50.000 supporters dans le stade pour assister à la montée en First Division. Et Shankly est allé encore plus loin dans l'identification. C'est à Anderlecht, en 1964, que les Reds se sont produits pour la première fois dans un équipement tout rouge. Ça n'a plus changé. Un an plus tôt, les supporters avaient adopté You'll never walk alone comme hymne officiel. Durant cette période, le FC Liverpool a cessé d'être un club comme un autre. Il est devenu une communauté. Et une communauté qui a de la gueule. Dans le kop, on trouve des fans en costume et cravate. Parce qu'ils sortent directement après le match. Et la vie de tous les jours est tellement morose que les sorties doivent être joyeuses ! Les fans des Reds sont nombreux, aussi, à assister aux matches en déplacement. Ils ont remarqué, lors de ces trips aux quatre coins du pays, que les supporters adverses n'étaient pas spécialement bien sapés. Alors, ils ont réagi. Quand les supporters de Liverpool se déplacent, que ce soit pour la Premier League ou la Coupe d'Europe, ils font très attention à leur présentation. Ils achètent des grandes marques à l'extérieur et les rapatrient dans le nord de l'Angleterre. Rebelles... jusque dans leur façon de s'habiller. Des influenceurs avant la lettre. Mais des influenceurs avec des petits moyens, le plus souvent. Pour les matches en déplacement, ils devaient être créatifs. Ils prenaient en général le train pour des trajets de plusieurs heures, souvent sans payer de billet parce qu'on est moins facilement contrôlé quand on voyage dans un grand groupe. Et dormir dehors ne leur faisait pas peur. Pour résumer, le supporter des Reds était très propre sur lui mais sans le sou. David Fairclough, Steven Gerrard, Trent Alexander-Arnold, Robbie Fowler, John Aldridge, Terry McDermott, Jamie Carragher, Tommy Smith, Jimmy Case. Toutes des icônes de Liverpool qui ont un point commun : leurs origines modestes dans des quartiers souvent à l'extérieur de la ville. Working class heroes. Plusieurs joueurs étrangers ont acquis le même statut iconique. Dirk Kuyt avait une cote de malade à Anfield. Comme Stig Björnebye, après avoir pris fait et cause pour des dockers qui venaient de perdre leur emploi et avoir pris place avec eux dans un piquet de grève. Luis Suárez a vu sa popularité s'envoler après avoir mordu l'oreille de Branislav Ivanovic (du Chelsea de Boris Johnson) et insulté le Mancunien Patrice Evra. Là-bas, on adore les rebelles qui souffrent de l'un ou l'autre souci psychologique. Les supporters adorent l'histoire d'un Suárez qui a grandi dans la misère, avec une mère femme de ménage et un père absent. Mo Salah a échoué à Londres avant de devenir un héros à Liverpool. Quand, en plein Brexit, les agressions sur les musulmans ont augmenté, le taux de criminalité par rapport à la même communauté a diminué de 19 % dans la région de Liverpool. Grâce à Salah et ses buts. Robbie Fowler avait tout compris, il savait comment se faire accepter par la communauté. Il a joué pour les Reds de 1984 à 2001 puis il est encore revenu dans le même club, avec beaucoup moins de réussite. Il s'est imposé en équipe pro à 21 ans, en pleine crise dans le port de Liverpool. C'était une période de licenciements collectifs, on ne comptait plus les accidents de travail, on assistait à un conflit larvé et à une succession de grèves. Dans un match européen contre Brann Bergen, après avoir marqué, Fowler a dévoilé un t-shirt sous son maillot. Sur ce dessous, il affichait son soutien aux 500 dockers de Liverpool virés depuis septembre 1995. Ça reste une photo symbole des années 90 dans le foot à Liverpool. Des années compliquées pour Anfield. À l'image de la ville, le club perdait progressivement de son importance. Parce qu'il ne voulait / pouvait pas entrer dans la spirale infernale des montants de transferts et des salaires toujours plus élevés. Fowler, qui gagnait déjà beaucoup d'argent, n'était pas obligé de se préoccuper des problèmes sociaux. Mais il est passé à l'acte. Le fameux t-shirt, il l'avait reçu de Steve McManaman, dont un oncle avait été emporté par la vague de licenciements. Ils portaient tous les deux le même t-shirt dans ce match et ils avaient prévu de l'exhiber après le coup de sifflet final. Fowler l'a simplement montré plus tôt que prévu parce qu'il avait su tromper le gardien adverse. L'UEFA lui a infligé une amende de près de 1.000 euros. Il y a un paradoxe économique. Alors que la région de Liverpool souffrait tant et plus, le club a longtemps joué les premiers rôles. Et ça a duré plusieurs décennies. Le chômage des années 70, 80 et début 90 était compensé par des succès sportifs. Entre 1972 et 1992, Liverpool a collectionné 11 titres de champion, il a remporté quatre éditions de la Cup, il a aussi accroché quatre C1 et deux autres Coupes d'Europe. Après cela, l'économie et le foot ont connu une période de moindre conjoncture. Puis, quand la ville a commencé à reprendre des couleurs à partir du début des années 2000, grâce à des subsides européens et une rénovation poussée de nombreux bâtiments grâce au statut de capitale européenne de la culture, le club n'a pas réussi à emboîter le pas et à repartir de l'avant. À propos, ce soutien financier de l'Europe explique le vote anti-Brexit de la population de cette région. Durant un moment, le football n'a pas été capable de suivre la tendance à la hausse de l'économie. Les propriétaires anglais n'y sont pas parvenus, les premiers patrons américains non plus. Ils ont été très présents dans les médias avec leur projet de nouveau stade mais ils se sont surtout attiré les foudres des supporters, mécontents des prix à la hausse des tickets et de la perte d'ambiance dans le stade. Il a fallu l'arrivée d'autres propriétaires américains pour inverser la courbe. Et l'arrivée d'un Allemand. Jürgen Klopp. Alias Shankly II. La philosophie de Klopp épouse celle de Shankly. Son discours politique donne ceci : " Je suis plus à gauche qu'au centre. Je crois au bien-être pour tous. Je ne voterai jamais pour un parti qui promettrait d'abaisser les tranches d'impôt les plus élevées. Si je vis bien, je veux que les autres vivent bien aussi. " Et sur le terrain, dans le même temps, Klopp assure. Deux finales européennes consécutives, une nouvelle victoire en Ligue des Champions, et bientôt un titre national - sauf si la crise sanitaire provoque une annulation pure et simple du championnat en cours. D'un point de vue social et sportif, une telle annulation serait injuste. Mais à Liverpool, on dit être habitué aux injustices. (Local : a club and its city : Liverpool's social history, écrit par Daniel Fieldsend, évoque dans le détail la réalité de la ville de Liverpool et de son club.)