D eal ou no deal pour le Brexit ? Sur le continent, c'est le sujet de conversation qui revient sans arrêt ces derniers temps quand on évoque la réalité des Britanniques. Et sur place ? Bien sûr, on en parle. Surtout dans les journaux sérieux. En rue, par contre, ce n'est pas le topic favori. Dans la région de Manchester, par exemple, les gens parlent plus volontiers du petit crash du Prince Philip. Aveuglé par le soleil, il a bien abîmé sa Range Rover. Le mari de la Reine, 97 ans, s'en est sorti sans une égratignure.
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D eal ou no deal pour le Brexit ? Sur le continent, c'est le sujet de conversation qui revient sans arrêt ces derniers temps quand on évoque la réalité des Britanniques. Et sur place ? Bien sûr, on en parle. Surtout dans les journaux sérieux. En rue, par contre, ce n'est pas le topic favori. Dans la région de Manchester, par exemple, les gens parlent plus volontiers du petit crash du Prince Philip. Aveuglé par le soleil, il a bien abîmé sa Range Rover. Le mari de la Reine, 97 ans, s'en est sorti sans une égratignure. Mais surtout, ce qui fait parler ici, c'est le foot. On évoque la renaissance de Manchester United à la sauce Ole Gunnar Solskjaer. Et le revival de Paul Pogba et Marcus Rashford. Tout ça, ce serait grâce à... Liverpool. Quand United est venu à Anfield à la mi-décembre, Pogba rongeait son frein sur le banc. Et les Reds n'ont fait qu'une bouchée de l'ennemi (3-1). Cette défaite a coûté sa tête à José Mourinho. Entre-temps, United s'est complètement repris avec Solskjaer, et Pogba vit une nouvelle vie, avec cinq goals et quatre assists. Le Britannique moyen ne veut rien rater de tout ça. Qu'on se pose pour prendre un café, un thé ou autre chose, on n'y échappe pas. Partout, on diffuse les images de Sky Sports. Des résumés, des commentaires, des analyses, à toute heure du jour. Le vendredi après-midi, c'est chaud. La chaîne suit les conférences de presse de veille de match. Que dit Maurizio Sarri ? Quelles sont les chances d'Arsenal contre Chelsea ? Où ira Callum Wilson, l'attaquant de West Ham ? Quel avenir pour Huddersfield après le C4 de David Wagner ? Mais surtout, en ce moment, il y a un sujet chaud. Liverpool ou Manchester City ? Lequel des deux va prendre le dessus dans la course au titre ? Dans le nord de l'Angleterre, il y a unanimité : cette saison, le trophée n'ira pas dans l'armoire d'un club londonien. À Manchester, on entend que ce sera pour les Blues. " On a plus de qualités. Et on a Pep Guardiola. " À Liverpool, le premier supporter qu'on croise a un avis complètement différent... " On a Virgil van Dijk. Et Jürgen Klopp. Ce coach-là, s'il demande à ses joueurs de traverser un mur, ils le feront. " Le même supporter nous dit que dans n'importe quel autre championnat, Liverpool serait déjà sûr du titre. Mais ici, il y a City qui fait de la résistance. On s'offre une balade à pied dans la ville, à proximité des stades d'Everton et de Liverpool. Histoire de voir son évolution. Notre première visite ici, c'était en 1990. L'année du dernier titre des Reds. On y est revenu pour l'EURO 96, à l'occasion du transfert de Daniel Amokachi, pour une interview de Dirk Kuyt, pour un reportage d'ambiance sur les clubs employant des Diables. Chaque fois, on a eu la même impression : c'était déprimant, et il y avait cette différence insupportable entre le luxe des grands clubs de foot et la misère de la rue. Quand on était venu pour un reportage sur Wayne Rooney, un chauffeur de taxi avait refusé de s'arrêter à certains endroits. Gangs, drogue, trop dangereux. Le nord de la ville n'avait absolument rien d'une carte postale de vacances. Pour profiter à fond de l'ambiance, on a réservé au Soccer Suites, un bed and breakfast. L'adresse : 138 Anfield Road. Bref, à deux pas du stade. Le mot de passe du wifi : Gerrard08. Des maillots signés sont accrochés aux murs. On fait la causette avec le propriétaire, qui nous lâche : " Il y a des gens qui me téléphonent pour me demander si on est vraiment proches du stade. Je réponds toujours que quand un défenseur expédie le ballon de l'autre côté de la tribune, je le renvoie. Tellement on est proches. " En théorie, le risque existe. Mais dans la pratique... Les chances sont minimes. Parce que l'établissement est adossé à la nouvelle Main Stand, inaugurée en 2016. Et cette nouvelle tribune principale contient un troisième étage impressionnant par ses dimensions. Elle a coûté près de 120 millions d'euros et elle a augmenté la capacité du stade de 8.500 places, pour arriver à 54.000. Suzanne et son mari ont acheté leur bâtiment en 2008 et l'ont transformé en bed and breakfast. " J'ai fait beaucoup de travaux moi-même ", nous explique l'homme. " Ainsi, je limitais les risques de me planter. Mais bon, il y avait quand même un risque. Au début, je déconseillais fortement à mes clients de sortir à pied le soir, je leur disais de prendre un taxi. Mais aujourd'hui, ce n'est plus nécessaire. Le quartier a complètement changé. On a construit des nouvelles maisons et l'économie ici va beaucoup mieux. Grâce aux fonds européens. Ce n'est pas étonnant que les gens de Liverpool aient voté contre le Brexit. " Le tournant économique a eu lieu il y a une quinzaine d'années quand Liverpool a été choisie comme capitale européenne de la culture 2008. Une décision qui a tout changé pour la ville. On a mis l'accent sur la culture, sur des expositions, mais aussi sur l'infrastructure au sens large. Une salle de concerts a été construite. Tout le quartier du port a été rafraîchi. Liverpool est devenue une destination pour des touristes d'un week-end. Un grand complexe commercial à ciel ouvert, Liverpool One, est sorti de terre. Le quartier de Paradise Street a subi des travaux de rénovation pendant une dizaine d'années. Les étudiants ont aussi redonné de la vie à la ville. On trouve pas moins de cinq universités à Liverpool. L'une d'elles, Edge Hill University, a vu son nombre d'étudiants multiplié par huit en un peu plus de vingt ans. Ça a contribué à rajeunir la population et à faire tourner l'économie. Entre 1998 et 2016, l'indice économique de Liverpool a progressé de 2,1 %. C'est mieux que Londres, c'est mieux que n'importe quelle autre ville du nord du pays. Dans Stanley Park, on discute le coup avec un passant, James. Il nous confirme la bonne santé économique de Liverpool. Il bosse pour une agence d'intérim et fait aussi des heures dans l'horeca. " Il y a du boulot pour ceux qui veulent travailler. Aussi pour les étrangers. Regarde toutes ces grues. On construit partout. L'explication, c'est que le logement reste abordable ici. Pour beaucoup de gens, acheter une maison à Liverpool, ce n'est pas un rêve. Ce n'est pas comme à Londres. " La veille du match contre Crystal Palace, on s'offre le Stadium Tour, une visite d'Anfield. Et on comprend encore un peu mieux le côté international du foot anglais. Un homme fait la visite avec ses deux jeunes fils. Ils ne sont pas à l'école un vendredi, eux ? " Not in Australia, mate ! " L'homme est originaire d'ici, il a émigré en Australie. Pour la toute première fois, il montre à ses enfants l'endroit où il a grandi. Et il en profite pour leur faire découvrir son club de coeur. Dans le tout nouveau fanshop, sur deux étages, on entend des visiteurs venus de partout : Scandinavie, Allemagne, Pays-Bas, France. Et beaucoup d'Asiatiques. Une Londonienne d'un certain âge nous explique qu'elle a fait une halte, la veille, à Old Trafford. Elle enchaîne donc avec Anfield. Elle est fan des Reds. Le titre, elle y croit ? " C'est encore un peu tôt pour le dire, I'm afraid. " C'est un peu le sentiment général. Les gens sont prudents. Sauf les stewards qui nous font faire la visite. Il neige, il fait glacial. Alors, ils ont leur explication : " Vous savez pourquoi il fait si froid ? C'est parce que Liverpool est au sommet, et c'est toujours tout au-dessus de la montagne que la température est la plus fraîche. " Dans les visiteurs, il y a un Allemand, il suit Klopp partout. Un Hollandais est devenu supporter de Liverpool à l'époque de Kuyt. Samedi. Match day. Les premiers supporters arrivent au stade plusieurs heures avant le coup d'envoi. Le Soccer Suites sert un German Breakfast, et les jours de match, l'établissement se transforme en bar. Ce n'est indiqué nulle part, seuls les clients habitués sont au courant. Comme Dominic, un habitant de Belfast qui nous explique qu'il a un abonnement à Anfield et que, comme beaucoup d'autres supporters, il prend l'avion pour venir voir le match. En Irlande, les amateurs de foot sont partagés entre Liverpool et Manchester United. " Liverpool est même un peu plus populaire ", lâche Dominic, devenu supporter des Reds via son père. Il nous explique que le contrat télévisé de la Premier League lui complique un peu la vie, en tout cas celle de son portefeuille. " On connaît le programme des matches environ un mois à l'avance. Ça peut se jouer le samedi, le dimanche, le lundi ou même en pleine semaine. Donc, on doit attendre très tard pour réserver nos billets d'avion. Les compagnies aériennes ont bien compris ça, et donc, les prix s'envolent. " En discutant avec des supporters, on croit comprendre que le Red le plus populaire du noyau actuel est Virgil van Dijk. Un défenseur ! Plus hot que Mo Salah, Sadio Mané ou Roberto Firmino, qui font tourner l'attaque. Ian nous explique : " We fucked up so many times in the past. " Il veut parler des multiples soucis en défense, qui ont coûté cher à Liverpool. Alors, l'arrivée du solide défenseur néerlandais, l'hiver dernier, puis la venue du gardien brésilien Alisson Becker sont vus comme un tournant. C'est confirmé par Dominic : " En 2014, on est passés très près du titre, avec Brendan Rodgers. Finalement, c'est Manchester City qui a été champion avec deux points de plus que nous. Chelsea était venu jouer ici à trois journées de la fin. Un match nul nous suffisait. Mais Rodgers avait tout foutu en l'air en étant incroyablement naïf. Il voulait montrer que Liverpool était le meilleur, alors il avait tout mis à l'attaque. On avait perdu 0-2, puis enchaîné avec un nul à Crystal Palace. C'était terminé. Un truc pareil n'arrivera jamais avec Klopp. Lui, un titre, il sait ce que c'est. Il l'a fait avec Dortmund. Klopp, ce n'est pas Rodgers. " Et donc, Van Dijk est leur héros. " Lui, c'est un costaud et on avait vraiment besoin de ça. " On est aussi impressionné par les commentaires hyper positifs sur les propriétaires américains du club, Fenway Sports Group. Ils ont fait leur entrée dans le foot anglais en se posant à Fulham, et ils ont racheté Liverpool en 2010. " Ils n'ont pas fait comme les Glazer à Manchester United. Eux, ils ont financé la reprise avec de l'argent qu'ils ont emprunté, puis le club a dû rembourser. Ici, c'est différent. Les nouveaux propriétaires ont investi dans le stade et dans un nouveau centre d'entraînement qui sera prêt dans un an. " La veille, James nous avait lui aussi parlé des plans d'agrandissement. " On ne connaît pas la date de début des travaux mais le club a le permis pour relever la tribune du côté d'Anfield Road, à la même hauteur que la Main Stand. Comme ça, le stade aura 60.000 places. Ce n'est pas impossible qu'ils commencent déjà cet été. " Dominic est persuadé que le club pourrait vendre 75.000 tickets pour les matches de Premier League et les rencontres européennes. Le dernier titre national de Liverpool remonte donc à 29 ans. Est-ce que les gens y croient ? Est-ce qu'ils pensent que cette saison sera la bonne ? En faisant un tour d'horizon, on comprend que l'optimisme n'est pas frappant. " C'est bien parti mais c'est encore trop tôt pour le dire ", lance Dominic. " Une finale à la fois. " Il signale qu'il y a en tout cas de bonnes raisons d'y croire. Chelsea est hors course. Tottenham sans doute aussi, vu l'absence de Harry Kane jusqu'au mois de mars. Et le calendrier semble favorable. Il y aura un déplacement à Manchester United, fin février, il faudra aussi aller jouer sur le terrain du voisin Everton, mais Chelsea et Tottenham viendront à Anfield. Les deux matches contre City (seulement un point sur six) et Arsenal ont déjà eu lieu. Le bilan chiffré est excellent, avec seulement une défaite et trois nuls en 23 matches. Mais pas question de sombrer dans l'euphorie pour autant. " Il suffirait que Virgil se blesse, ce serait mortel ", lance Dominic. " Et puis il faut voir comment ils vont gérer le stress qui va grimper au cours des prochaines semaines. Ici, il y a tellement de gens qui attendent un dix-neuvième titre. " Ça reste fragile. On s'en rend compte une nouvelle fois durant le match contre Crystal Palace. L'après-midi commence par une célébration pour le centième anniversaire de Bob Paisley, manager historique des Reds. Il y a aussi une cérémonie à la mémoire de l'ancien joueur Peter Thompson, mort le dernier jour de 2018. Les clubs anglais savent parfaitement y faire dès qu'il est question de nostalgie. Devant la Main Stand, il y a un espace réservé aux supporters décédés. Les victimes de Hillsborough et du Heysel ont aussi leur lieu de mémoire. Liverpool domine un Crystal Palace surtout défensif qui prend toutefois l'avance via une magnifique contre-attaque. Il faut attendre le début de la deuxième mi-temps pour que les Reds prennent vraiment le commandement des opérations et fassent basculer le match. La victoire est au bout de l'après-midi (4-3), mais le leader a donc encaissé trois buts, et ça, ça ne rassure pas. On a aussi remarqué que pendant une partie de la rencontre, personne dans l'équipe n'avait été capable de diriger la manoeuvre. C'est peut-être typique du football anglais, où tout va toujours tellement vite, dans les deux sens. Ils n'arrivent pas à calmer le jeu. La veille, en conférence de presse, Klopp avait dû affronter une question qu'on lui posait pour la énième fois : " Un retour de Coutinho est-il à l'ordre du jour ? " Le coach avait refusé de commenter le sujet. Un an après son transfert coûteux, le Brésilien est sur une voie de garage à Barcelone. Coutinho, lui, est en mesure de faire baisser le rythme des échanges. Réponse diplomatique de Klopp : " Je ne dis rien, parce que si je dis quelque chose, ça deviendra un topic. Alors que ce n'est pas un topic... " Le coach allemand a utilisé l'argent de la vente de Coutinho (130 millions d'euros) pour renforcer son compartiment défensif (Van Dijk, Alisson, Fabinho) et pour prolonger plusieurs contrats (Firmino, Mané, Salah, Andrew Robertson, Trent Alexander-Arnold). Il croit plus à la continuité qu'à un renouvellement des cadres, et donc, Liverpool n'a encore fait venir personne depuis l'ouverture du marché de janvier. Dominic relève que grâce aux investissements des propriétaires américains, Liverpool n'est plus un club de passage mais plutôt une station finale. Ce n'est plus un club où on s'affirme en pensant à un transfert en Espagne - il y a eu les exemples Luis Suarez, Javier Mascherano, Coutinho. " On a beaucoup parlé d'un départ de Salah, il est finalement resté. Et ça, c'est un très bon signal. " Une demi-heure après le coup de sifflet final, la bière coule de nouveau à flots au Soccer Suites. Et ça dure jusqu'à la fin du duel londonien entre Arsenal et Chelsea. Après ça, il est temps pour tout le monde de rentrer à la maison ! L'esprit tranquille. On entend : " Three points lads, nothing more, nothing less. " La version anglaise de notre fameux " L'important, c'est les trois points. " On a aussi senti beaucoup de soulagement chez Klopp, qui ne s'est pas privé pour montrer son état d'esprit et sa joie au kop. Mais à Anfield, on sait que les prochaines semaines vont être très chaudes. Pleines de suspense. Le lendemain, sur le temps de midi, des supporters font la file devant le stade, pour la visite. Ça fait quelques années que la vitrine aux trophées ne se remplit plus. On sent clairement l'impatience.