L ionel Messi se redresse. Il y avait faute, quand même? En colère, il regarde l'arbitre du jour. Celui-ci lui fait signe de s'éloigner. Nous sommes au début du mois de janvier 2015 et la scène se déroule lors d'une séance d'entraînement du FC Barcelone. Pour finir celle-ci, un petit match est organisé entre les joueurs et on y va gaîment. L'entraîneur Luis Enrique a eu l'idée saugrenue de faire office d'arbitre, alors qu'il aurait pu laisser cette tâche à un assistant. À la fin du match, Messi va demander des explications à son entraîneur. S'ensuit un échange de mots doux-amers. Avant que la situation ne s'envenime, Neymar accompagne son copain au vestiaire.
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L ionel Messi se redresse. Il y avait faute, quand même? En colère, il regarde l'arbitre du jour. Celui-ci lui fait signe de s'éloigner. Nous sommes au début du mois de janvier 2015 et la scène se déroule lors d'une séance d'entraînement du FC Barcelone. Pour finir celle-ci, un petit match est organisé entre les joueurs et on y va gaîment. L'entraîneur Luis Enrique a eu l'idée saugrenue de faire office d'arbitre, alors qu'il aurait pu laisser cette tâche à un assistant. À la fin du match, Messi va demander des explications à son entraîneur. S'ensuit un échange de mots doux-amers. Avant que la situation ne s'envenime, Neymar accompagne son copain au vestiaire. L'incident caractérise Luis Enrique. Au lieu d'essayer de ramener Messi à la raison, il va au clash. L'entraîneur n'aime pas que son autorité soit remise en question. Le conflit s'aggrave quelques jours plus tard, car Messi se retrouve sur le banc lors du match suivant, disputé à la Real Sociedad. Une rencontre perdue 1-0. Messi monte au jeu en deuxième mi-temps, mais il ne parvient pas à renverser la vapeur. Cette histoire fait les choux gras de la presse espagnole, qui attend le jour où l'entraîneur pourra faire ses valises. Mais après une intervention du président Josep Bartomeu, les choses rentrent dans l'ordre, et le FC Barcelone finit par réaliser le triplé en fin de saison. Après l'incident de janvier, Messi ne restera plus une seule minute sur le banc. Luis Enrique a-t-il dû céder? Il semble que oui, mais Gerard Piqué souligne dans une interview, début février, qu'il n'y a qu'un seul patron dans le vestiaire. Et c'est le coach. Luis Enrique est fait d'une seule pièce et ne se laisse pas facilement influencer. Durant toute sa carrière d'entraîneur, il a toujours entretenu une relation ambiguë avec les joueurs qui ont beaucoup de poids dans le vestiaire. Lorsqu'il est présenté à l'AS Rome le 14 juillet 2011, les journalistes italiens sont très curieux de voir comment le coach espagnol, qui n'a encore entraîné que l'équipe B du FC Barcelone, va gérer l'icône Francesco Totti. Après avoir lancé des fleurs à "l'incroyable Totti", il ajoute: "J'essaie de placer tous les joueurs dans une dynamique de victoire." Une manière détournée de dire qu'avec lui, tout le monde part sur un pied d'égalité. Convaincu de cette idée, Luis Enrique relègue Totti sur le banc lors du premier match officiel de la saison. Un signal fort. Ce match de barrage pour l'Europa League, contre le Slovan Bratislava, est perdu 1-0. Totti ne dit pas un mot, mais deux jours plus tard, il se présente à l'entraînement revêtu d'un t-shirt avec l'inscription " Basta". "Assez". Lors du match retour, quelques jours plus tard, il est titulaire, mais il est remplacé un quart d'heure avant le coup de sifflet final par Stefano Okaka. L'AS Rome ne peut faire mieux qu'un match nul (1-1) et se retrouve hors de la compétition. Luis Enrique est très critiqué dans la presse italienne. Le remplacement de Totti est qualifié d'énorme gaffe, et on décrit la confrontation entre le joueur et l'entraîneur comme un choc des egos. Luis Enrique ne peut pas accepter qu'à Rome, Totti soit plus important que le Pape. "Je comprends très bien l'importance d'une figure comme Totti, mais c'est moi qui ai le dernier mot en ce qui concerne le onze de base et les remplacements", déclare l'Espagnol lors de la conférence de presse qui suit le match contre le Slovan Bratislava, en jetant encore un peu d'huile sur le feu. "Je ne me laisse influencer par personne." Des paroles qui hypothèquent le reste de la saison, conclue par une décevante septième place en Serie A avec, pour conséquence, l'absence de compétition européenne la saison suivante. Quelques semaines avant la fin de la saison, il apparaît déjà évident que le contrat de Luis Enrique ne sera pas prolongé. Cela se confirme via le directeur général Franco Baldini, qui déclare que Luis Enrique se sent "très fatigué". En cause: ses relations avec la presse, qui lui cherche des noises à tout bout de champ, et avec les supporters, qui ne lui ont jamais pardonné d'avoir laissé Totti sur le banc lors du premier match. Depuis, une banderole est déployée lors de chaque match à domicile: " Totti non si discute... Si ama!" ("On ne discute pas de Totti... On l'aime!") Pour ne rien arranger, cette affaire a aussi des répercussions sur la famille de Luis Enrique. Sa femme Elena est menacée à plusieurs reprises dans les rues de Rome, et ses enfants Pacho et Sira sont pris à partie par leurs camarades de classe. Luis Enrique jette donc l'éponge, car pour lui, la famille est sacrée. Lors de sa dernière conférence de presse à l'AS Rome, l'entraîneur prononce encore quelques mots à l'égard de Totti: "Je suis presque amoureux de lui. Même ma femme est jalouse. Dès le premier jour, j'ai eu une relation spéciale avec lui. C'était un plaisir de travailler avec un garçon comme lui, c'est un vrai champion." Avant cela, l'Italien avait également fait l'éloge de Luis Enrique: "C'est un grand monsieur. Il veut insuffler une nouvelle mentalité et de nouvelles idées. Nous avons entretenu une bonne relation dès le début." Deux hommes qui manient la langue de bois ou qui se vouent un respect mutuel? Luis Enrique prend ensuite une année sabbatique pour se consacrer à sa famille et à ses hobbies: le vélo, la natation et la course à pied. Il participe notamment à la Cape Epic en Afrique du Sud, la course de VTT la plus difficile du monde, avec un prologue et sept étapes pour un total de près de 800 kilomètres. Vous ne pouvez la faire que si vous êtes en parfaite condition physique. On sait que Luis Enrique aime effectuer quelques sorties, pour "fatiguer ses jambes" comme il dit. Aussi, avec un groupe d'amis, il escalade les principaux cols du Tour de France, de la Vuelta et du Giro. Et il court en plus plusieurs marathons. Durant l'été 2013, il reçoit une nouvelle chance en tant que coach, au Celta Vigo. Les Galiciens, qui se sont sauvés de justesse la saison précédente en Liga, veulent un entraîneur qui propose un football attrayant et qui attache de l'importance à la formation des jeunes. Leur choix se porte rapidement sur Enrique. À Vigo également, les premières semaines se sont pas faciles. Et là aussi, selon certaines sources, un conflit aurait éclaté avec le capitaine Borja Oubiña, bien que ce dernier l'a démenti par la suite. "Il m'a beaucoup appris, il m'a fait voir le football sous un autre angle. Sur un plan personnel, ce fut une année formidable pour moi et pour le groupe, car il nous transmettrait quotidiennement beaucoup d'informations." Ces informations, Luis Enrique les recueille d'une manière originale. Comme le club n'a pas d'argent pour acheter un drone afin de filmer les entraînements du ciel, il fait construire un mirador qui sert de poste d'observation technique. Il y monte pendant les séances d'entraînement, histoire d'avoir une vue d'ensemble. Le Celta Vigo termine à une belle neuvième place et Luis Enrique récolte beaucoup d'éloges pour la qualité du football proposé. Tout ça lui vaut l'intérêt du FC Barcelone, qui vient de licencier non sans soulagement Gerardo Martino. L'Argentin au caractère bien trempé n'a remporté aucun trophée et ses méthodes d'entraînement sont jugées dépassées. Avant même la fin de la saison 2013-2014, le FC Barcelone avait entamé des négociations avec Luis Enrique, qui n'a pas hésité. Une fois au Camp Nou, l'Asturien exige immédiatement d'imposer ses vues au Barça, comme il l'avait fait à Rome et au Celta. Il s'assure d'abord que les joueurs soient au top physiquement, un aspect autrefois négligé par Martino. Ensuite, il veut enseigner au FC Barcelone d'autres façons de jouer au football: pas seulement en axant le jeu sur la possession du ballon, mais aussi en exerçant, de temps en temps, un pressing haut ou en misant sur la contre-attaque. Il est reconnu coupable de mettre à mal l'ADN du club, mais en réalité, il étoffe le football de Messi et Cie. Il le rend plus varié. De cette manière, l'équipe sait comment adapter son jeu à celui de l'adversaire, ou en fonction de l'évolution du match. À la fin de la saison, il peut s'enorgueillir d'un triplé, mais aussi de nombreux records: jamais encore un club n'avait remporté 83,3% de ses matches durant une saison, et jamais encore une ligne d'attaque - Messi- Luis Suárez-Neymar - n'avait inscrit 122 buts. Les deux saisons suivantes sous Luis Enrique sont cependant moins abouties, mais débouchent quand même sur un titre de champion et deux Coupes. Après l'élimination de l'Espagne par l'Italie en demi-finale de l'EURO 2021, un membre de la Roja refuse de s'associer au deuil: l'entraîneur Luis Enrique. Dans le vestiaire, il demande à ce que de la musique entraînante soit diffusée et il déclare ceci à ses joueurs: "Pourquoi pleurez-vous? Courage! Vous avez développé un jeu spectaculaire, vous avez fait honneur au football." En l'absence de véritable star, l'équipe nationale dépend de de son entraîneur. Il est l'homme auquel tout le monde s'attache. Il a façonné le groupe à son image, a parfois fait des choix surprenants. Par exemple, ne pas avoir sélectionné un seul joueur du Real Madrid, pas même le capitaine Sergio Ramos, a provoqué un tollé en Espagne. Pendant le championnat d'Europe, la tempête ne s'est pas calmée. L'équipe nationale a dû faire face à des attaques, à des concerts de sifflets, à l'affaire Álvaro Morata... Mais Luis Enrique ne s'en est pas formalisé et a emmené l'Espagne dans le dernier carré, où elle a bousculé l'Italie en produisant un football séduisant. Un match référence. Une fois de plus, on a pu s'apercevoir que Luis Enrique suivait sa propre voie. On peut presque dire que Lucho vit sur sa propre planète. En tout cas, il ne se laisse influencer par personne. Il vit sa vie avec le réalisme qu'il faut. Un trait de caractère qui ressort de ce qu'on a pu lire sur son compte Twitter: "J'ai pleuré parce que je n'avais pas de chaussure, jusqu'à ce que je vois un homme qui n'avait pas de pied."