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Début 2014, la sélection comorienne voyage en eaux troubles. Plongée dans les profondeurs du classement FIFA, l'équipe n'a plus disputé une rencontre depuis deux ans. "A ce moment-là, ça ne dérangeait personne se souvient Maxime Dery. "Il n'y a pas de de culture foot à proprement parler au sein du pays ". Pas de joueurs, de soutien et encore moins de moyens, le football aux Comores est bel et bien seul sur son île. Désireux de stopper un naufrage monumental, la fédération cherche son Robinson Crusoé.Celui-ci se nomme Amir Abdou. Vivant dans la région marseillaise, il fait des merveilles à la tête du club amateur de Golfech Saint-Paul. A 7 000 bornes de Moroni, capitale des Comores. Le dernier en date est un exploit en Coupe de France face à Luzenac, futur champion de Nationale. L'employé municipal se mue en chef d'orchestre. Un bloc bas réglé tel du papier à musique. Un nul vierge. Une victoire aux pénos. La partition est magistrale. La note, par contre, un peu salée pour les visiteurs. Il n'en faudra pas plus pour que la fédération comorienne tombe sous le charme d'Amir Abdou. Les contacts deviennent rapidement très concrets et le coach amateur ne laissera pas passer la chance de sa vie. Même si de nombreuses questions, notamment financières et logistiques, restent en suspens. "Aux Comores, tout est très politisé. Il y a beaucoup de corruption" , déplore Maxime Dery. "Quand la fédération africaine donne des subventions pour améliorer les conditions d'entraînements, les cercles politiques et la fédération n'améliorent rien. Par contre, ils se remplissent les poches ". Le projet est bancale. Un vrai château de cartes construit autour d'un coup de poker audacieux. Pourtant, les Coelacanthes l'ignorent encore, mais ils viennent de tirer l'As. Très vite, les plans de l'architecte Abdou sont clairs. Il vise une qualification en Coupe d'Afrique des Nations à moyen terme. Mais pour y arriver, les chantiers sont nombreux. D'autant plus que les ouvriers qualifiés ne se bousculent pas au portillon. "Il a vite pris conscience qu'il n'avait pas à sa disposition le talent des autres équipes ", analyse l'ex-scout du KAA Gent. "Il a d'abord créé un collectif basé sur une organisation tactique tirée à quatre épingles. C'est vraiment ça, la patte Abdou ". Grâce à cette rigueur tactique importée directement du très développé football amateur français, les progrès défensifs réalisés par la sélection sont énormes. Ils n'encaissent plus qu'un seul petit but par match contre 2,3 avant l'arrivée d'Abdou. Rapidement, quelques bons résultats suivent : nul face au Burkina Faso ou encore le Ghana, de très bonnes équipes africaines.Mais il est conscient qu'à long terme, les joueurs locaux ne lui offriront pas les moyens de ses ambitions. Le rideau s'ouvre vers les joueurs binationaux. Les premiers renforts seront les plus difficiles à convaincre. Venir en sélection s'apparente à une perte de temps et ... d'argent. Maxime Dery explique pourquoi : " Pas mal de binationaux évoluent en Nationale, ont des contrats semi-pro. Ils ne peuvent pas se permettre de se payer un aller - retour de la France vers les Comores lors de chaque trêve internationale. Mais la fédération refuse de payer ces billets, en dépit des subventions reçues ". Heureusement, des joueurs reconnus sont passés outre ces difficultés. Piqués au vif par le discours du sélectionneur. En 2016, Ali Ahamada, le gardien de Kayserispor en Turquie, décide de sauter le pas, encouragé par Najim Abdou, l'emblématique capitaine de Milwall et de la sélection. Le mur séparant l'équipe nationale des binationaux est brisé. Les travaux peuvent continuer. Les intérimaires laissent place aux professionnels. "Avant, les joueurs de l'équipe étaient amateurs. Aujourd'hui, 75% sont pro ou semi-pro souligne Maxime Dery. Il y a des jeunes qui évoluent dans des centres de formations et qui ont des contrats aspirants, d'autres jouent en Ligue 2, en Belgique où aux Pays-Bas ". C'est toute la vision autour de l'équipe nationale qui a changé. Radicalement. La preuve, en mars dernier, une décision de la FIFA permet aux clubs de bloquer leur internationaux étrangers. Youssouf Mchangama, Yacine Bourhane et Faiz Mattoir, trois cadres de la sélection qui évoluent en France sont privés du voyage au Togo. Or, il s'agit du match décisif dans la course à la qualification pour la Coupe d'Afrique des Nations 2022. Auparavant, une telle décision aurait arrangé les joueurs et serait passée totalement inaperçue au pays. Plus maintenant. Les joueurs, accompagnés de tout un peuple, contestent la décision. Et finalement, le groupe Comorien sera au complet pour arracher ce point salvateur qui l'emmènera en ligne directe, sans escale, au Cameroun en janvier prochain. Une première historique pour ce jeune pays. "Ça a été une grosse fierté nationale se souvient Maxime Dery. Le foot a vraiment amené quelque chose. La ferveur est incroyable, les gens sont devenus dingues ! Chose impensable il y a dix ans ". Jusqu'à bloqués en classe maternelle du football africain, les ouailles d'Amir Abdou sont revenus aux fondamentaux. De quoi réussir brillamment leur examen d'entrée pour la cour des grands. Le bizutage est fixé le 10 janvier face au Gabon. Avant d'enchaîner avec le Maroc de Vahid Halilhodži? et le Ghana. Le groupe de travail est relevé mais le petit poucet de la compétition sera loin d'être la victime préférée des gros bras de la récré. "Ils savent très bien défendre détaille Maxime Dery. Personne ne gagne facilement contre les Comores. D'ailleurs ils sont invaincus à domicile depuis plus de 5 ans alors qu'ils ont reçu le Ghana, l'Egypte ou encore le Kenya". Une sérénité défensive qui en ferait presque oublier l'énorme potentiel de la ligne offensive. Le courtraisien Faïz Selemani, ailier a la technique soyeuse. Ben Fardou Mohamed, meilleur buteur étranger de l'histoire de l'Etoile Rouge de Belgrade. Sans oublier Youssouf M'Changama, déjà auteur de 4 pions et 8 offrandes en Ligue 2 cette année avec Guingamp. Il faut avouer que ça a de la gueule. Malgré ce concentré de talents, l'équipe se cantonne dans un style de jeu très défensif. La faute à des infrastructures bancales selon Maxime Dery : "L'état des terrains aux Comores les limitent vraiment dans leur développement offensif. Je suis persuadé qu'avec un matériel plus développé, ça pourrait devenir une vraie belle équipe. Malheureusement, les infrastructures aux Cameroun ne sont pas folles non plus. Ce ne sera pas la CAN du beau football ". Mais il l'assure, ce menu corsé ne les empêchera pas d'avoir de l'appétit : "Soyons honnêtes, gagner un match serait déjà miraculeux. Mais si ils gagnent un match, ils passeront car ils ne perdront pas deux matchs sur trois ". Une formation très difficile à manoeuvrer, recroquevillée dans son camp. Tout ce qu'il faut pour s'y casser les dents. Et tant pis pour le spectateur neutre. " Les matchs des Comores vont être ultra chiants rigole-t-il. Les adversaires auront vraiment du mal à émerger parce qu'ils vont être morts de faim ".Le ballon pour faire rouler un pays qui ne tourne pas rondA côté de tous ces éléments sportifs, cette CAN pourrait être le boost décisif au développement du ballon rond sur l'île. Le focus médiatique sur l'équipe ainsi que la participation à la compétition devraient renflouer les caisses. Une perspective à laquelle Maxime Dery émet quelques réserves : "Oui, il y aura plus d'argent mais il ira directement dans les poches de la fédé. Les Comores, c'est un mic-mac incroyable au niveau politique et gestionnaire. Et l'équipe nationale en pâtit. Lors du dernier rassemblement, ils ont organisé un stage en Turquie. En arrivant devant l'hôtel, les joueurs ont été avertis que la fédération n'avait toujours pas réglé la note. Rien n'a changé. "Les récents évènements ne viennent qu'agrémenter les propos tenus par Maxime Déry. Au soir du 21 décembre, soit 5 jours avant le rassemblement en Arabie Saoudite pour préparer la CAN, le maillot officiel des Comores pour la compétition n'était pas encore dévoilée. Pire, il n'y avait toujours pas une liste de pré-sélectionnés. Un amateurisme cruel pour un groupe qui mérite beaucoup plus de considération. Le football semble condamné à squatter le rez-de-chaussée d'une pyramide au sommet assiégé par des dirigeants politiques aux pratiques douteuses. "C'est une petite dictature, il faut être honnête souffle Maxime Dery. Le président Azali Assoumani a des opposants, ceux-ci sont envoyés en prison". Quoi qu'il en soit, il s'agira d'un magnifique évènement pour un pays où la pauvreté finit par dominer toutes les autres réalités, d'une fenêtre ouverte sur quelques instants de bonheur.