Les journalistes ont aussi leurs héros. Lorsque l'Angleterre s'est portée candidate à l'organisation de la Coupe du monde 2006, dans la foulée d'un bel EURO 96, la fédération anglaise de football a invité la presse pour promouvoir sa candidature. Le cadre: la finale de la FA Cup, dans l'ancien Wembley. Avec, la veille, un dîner au Palais de Westminster, avec apéritif sur la terrasse en bois avec vue sur la Tamise. Sir Alex ( Ferguson) et sir Bobby ( Charlton) à votre table comme invités d'honneur. Il y avait aussi, forcément, une conférence de presse, animée par le présentateur vedette de la BBC et ancienne légende Gary Lineker, le seul Anglais à avoir été meilleur buteur d'un Mondial. Si nous pouvons discuter un peu après la partie officielle? Sure.
...

Les journalistes ont aussi leurs héros. Lorsque l'Angleterre s'est portée candidate à l'organisation de la Coupe du monde 2006, dans la foulée d'un bel EURO 96, la fédération anglaise de football a invité la presse pour promouvoir sa candidature. Le cadre: la finale de la FA Cup, dans l'ancien Wembley. Avec, la veille, un dîner au Palais de Westminster, avec apéritif sur la terrasse en bois avec vue sur la Tamise. Sir Alex ( Ferguson) et sir Bobby ( Charlton) à votre table comme invités d'honneur. Il y avait aussi, forcément, une conférence de presse, animée par le présentateur vedette de la BBC et ancienne légende Gary Lineker, le seul Anglais à avoir été meilleur buteur d'un Mondial. Si nous pouvons discuter un peu après la partie officielle? Sure. Lundi, il fêtera ses soixante ans. Lineker est un homme aux talents multiples. C'est aussi un excellent chef-coq, si l'on en croit Danny Baker. En novembre 2018, ils ont lancé une émission ensemble. Baker, génial animateur de radio et de télévision, est aussi un grand fan de football. De Millwall en particulier, et de Paul Gascoigne, un ami intime. Leur émission est à regarder. Le cadre est spécial: la cuisine-salle à manger de Lineker, qui est lui-même aux fourneaux. Baker parle 70% du temps, le reste c'est Lineker. On n'y parle pas de tactique, mais plutôt de détails croustillants sur la vie autour du football. Lineker s'y montre sous son meilleur jour: plein d'humour et jamais avare de révélations. Pour les plus jeunes, Gary Lineker était un centre-avant qui jouait à l'époque où les terrains étaient encore lourds et boueux. Sa carrière s'est étalée de 1978 à 1994. "Les managers n'arrêtaient pas de crier: Hold it up, hold it up, garde le ballon. Mais essayez d'y arriver, lorsque celui-ci n'arrête pas de rebondir. Aujourd'hui, avec ces terrains qui ressemblent à des billards, c'est beaucoup plus facile." Lineker était rapide, mais pas très grand. En 2016, suite à un pari, il a présenté Match of the Day en caleçon après le titre de Leicester City. Il ne pouvait cacher une certaine gêne, d'autant que ses compères Ian Wright et Alan Shearer n'arrêtaient pas de rigoler. Joueur, c'est aux côtés d'un géant qu'il était le plus efficace. Il avait un sens du but très aiguisé, grâce à sa vitesse, son intelligence et sa lecture du jeu. Des atouts qui lui ont permis de marquer pour cinq clubs différents: Leicester City, Everton, Barcelone, Tottenham et Nagoya Grampus Eight. Il y aurait pu y en avoir d'autres, a-t-il révélé dans l'émission. Lorsqu'il a quitté Leicester City, Manchester United s'est montré intéressé. Mais Everton était plus attractif à l'époque et il a opté pour les Toffees. À la grande frustration de Brian Clough qui aurait voulu l'attirer à Nottingham Forest. Mais c'était un rival régional de Leicester, et aux yeux de Lineker, il était impensable de passer à l'ennemi. Au téléphone, la conversation aurait ressemblé à ceci: - Hello Mister Clough. -Appelle-moi Brian, mon fiston. Veux-tu rejoindre Forest? - Sorry Brian. -Brian ? Appelle-moi plutôt Mister Clough. Plus tard, Sir Alex lui aurait aussi fait un appel du pied: en 89, lorsque Johan Cruijff ne voulait plus de lui au Barça. Cela ressemblait presque à une vente aux enchères. À l'hôtel Princesa Sofia, le Barça avait convoqué au même moment des représentants de trois clubs: la Fiorentina, Monaco et le Genoa. Ce dernier club, qui venait d'accéder à la Serie A, offrait le plus d'argent, mais l'entraîneur a décrit ses joueurs d'une manière tellement bizarre ("Connais-tu Maradona? Eh bien, notre numéro 10 ressemble à Maradona, mais en moins bon") que l'Anglais a décliné. Monaco n'a pas davantage recueilli ses faveurs, parce que ses représentants se sont montrés menaçants envers son agent lorsqu'ils ont aperçu la concurrence. Sven-Goran Eriksson et Roberto Baggio venaient de quitter la Fiorentina, ce qui rendait le club moins intéressant, alors que la ville de Florence lui plaisait énormément. Il a finalement opté pour Tottenham. Lineker a marqué partout. Il a même inscrit un hat-trick avec Barcelone dans un Clásico. Avec de nouvelles chaussures, car il venait de signer un contrat lucratif. Ces chaussures ont conservé les meilleures statistiques, car il ne les a plus jamais portées après ce match-là. La raison? Elles étaient très lourdes, et à la fin du match, la semelle s'est détachée. Ses chaussures préférées étaient des Adidas. Lors de la Coupe du monde 86, qu'il a terminée comme meilleur buteur, elles étaient à ce point endommagées que la firme allemande a dû les réparer à deux reprises. Mais pas question d'en changer. Le très superstitieux Lineker ne l'aurait jamais accepté. Souvent, dans l'émission, il évoque sa relation avec ses coaches. Lorsqu'Everton traversait une mauvaise période, Howard Kendall emmenait l'équipe au restaurant chinois, dans l'espoir que ça aille mieux par la suite. Il parle aussi souvent de Bobby Robson. Pendant le Mondial 1990, l'Angleterre a affronté l'Allemagne en demi-finale. Robson avait l'habitude de dessiner de longs scénarios sur de grandes feuilles de papier. Un jour, Lineker a écrit en grand sur la deuxième page le mot war (guerre, en VF). Il avait deviné que Robson évoquerait directement la Deuxième Guerre mondiale. Et de fait: "Eh bien, les gars, nous les avons battus à l'époque..." Tout le monde a éclaté de rire et Robson a découvert pourquoi en passant à la page 2. Gary Lineker se souvient de la phrase imaginée pour ôter un peu de pression au moment des tirs au but, qui devaient désigner l'équipe qualifiée pour la finale. "Chacun était mort de stress. Bobby nous a rejoints dans le cercle et a crié: "Allez les gars, il y a trente millions de Britanniques qui vous regardent, ne les décevez pas!" Pearce et Waddle ont raté... Une autre anecdote concerne le téléphone que Robson, à un âge plus avancé, ne retrouvait plus alors qu'il était invité à une émission de la BBC. Lineker lui a proposé d'appeler, pour que l'on entende la sonnerie. Lorsque celle-ci a retenti, Robson a fouillé dans ses poches, a décroché, et a répondu: "Je suis occupé, je suis à la BBC. Puis-je vous rappeler?" On ne compte plus les anecdotes sur Gazza. Selon une interview accordée par Lineker au journal The Guardian, il serait l'un des joueurs avec lequel il serait le plus difficile de s'entendre sur le terrain. "Il était génial, mais on ne recevait le ballon qu'en deux circonstances: soit il était complètement mort, soit il était à ce point surveillé qu'il n'avait qu'une solution, redonner le ballon." Mais il avait aussi le coeur sur la main, et aimait les blagues de potache. Un jour, il a raconté l'anecdote suivante à Baker. En 2003, Gazza jouait en Chine. Il aimait se rendre au zoo, pour assister au nourrissage des animaux. Un jour, il a amadoué le gardien, avec un peu d'argent, au point qu'il a pu lui-même donner une tête de cheval au tigre. Gazza s'est un peu amusé avec l'animal - il a fait semblant de lancer la nourriture puis s'est ravisé - ce qui a énervé le gardien qui l'a exhorté à s'exécuter. Gascoigne a voulu lancer la tête le plus loin possible, a pris son élan, mais la tête lui a glissé des mains et elle a atterri dans le bassin des... pingouins. Un autre jour, Gazza, grand amateur de pêche, a glissé deux poissons dans la voiture d' Ally McCoist. Celui-ci a directement découvert le premier, mais le deuxième était bien caché. Heureux d'avoir trouvé la premier poisson, et pensant avoir résolu le problème, l'attaquant s'est mis au volant et a commencé à rouler. Jusqu'à ce que l'odeur soit devienne insupportable. C'est alors qu'il a découvert le deuxième poisson. Durant toute sa carrière, Lineker n'a jamais écopé du moindre carton jaune. C'est grâce à son père, un marchand de fruits. Un jour, le père a entendu Gary s'en prendre de façon tellement véhémente à l'arbitre qu'il l'a sorti du terrain et lui a donné une bonne leçon. Johan Cruijff est le seul entraîneur à avoir été descendu pendant l'émission. Cruijff n'appréciait pas Lineker en tant que joueur. Il l'a fait coulisser sur un flanc, et plus tard, l'a carrément mis sur le banc. Alors que le Barça pouvait encore être champion, mais devait remporter le Clásico pour y parvenir et n'a pas réussi à s'imposer, le public a scandé son nom. Cruijff a fait la sourde oreille et a fait entrer d'autres joueurs. Le public s'est mis à huer. Plus tard, Lineker n'a pas loupé son entraîneur. Mais à part cela, Lineker ne s'est jamais montré agressif. Lineker n'a jamais caché qu'il espérait que son concurrent ne marque pas lorsqu'il était assis sur le banc: "Ce que l'on espère dans ces circonstances, c'est de gagner grâce à un but contre son camp". L'Anglais a terminé sa carrière de joueur au Japon, où il a très peu joué en raison d'un diagnostic erroné concernant une blessure à un orteil. Lineker habitait dans un appartement qui, plus tard, a été loué à Arsène Wenger. Lorsque ce dernier a négocié avec Arsenal par fax, les feuilles envoyées portaient toujours l'inscription Gary Lineker. Wenger n'avait jamais adapté l'en-tête. La première fois que le visage de Lineker est apparu à l'écran sur la BBC dans un rôle d'expert-consultant, c'était pendant la Coupe du monde 86, avant la finale. Maradona pouvait devenir le meilleur buteur du tournoi s'il marquait, et Lineker a prié durant toute la rencontre pour qu'il ne réussisse pas. Le reste, il s'en fichait éperdument. Lineker est resté un moment consultant au terme de sa carrière, mais si les buts, les coups francs et les mouvements offensifs n'ont aucun secret pour lui, il n'en va pas de même pour les tactiques défensives ou le travail des milieux de terrain. "Je ne suis pas capable d'analyser le football ", a-t-il déjà reconnu. Raison pour laquelle le métier d'entraîneur ne l'a jamais tenté. Le rôle de présentateur lui va comme un gant. Il demande à savoir résister à une bonne dose d'adrénaline, offre un beau salaire, et requiert de travailler en équipe. Un jour, Wolverhampton était évoqué et son comparse Alan Hansen avait une histoire fantastique à raconter: la manière dont 150 supporters ont voulu monter sur le terrain en passant par le vestiaire des Reds, car ils n'étaient pas parvenus à se procurer un ticket. Apparemment, la porte du vestiaire donnait sur la rue. Lorsque l'émission est passée à l'antenne, Lineker a souhaité la bienvenue aux téléspectateurs et a invité Hansen à raconter son histoire, mais celui-ci ne faisait pas attention et ne s'est pas rendu compte qu'il était en direct. L'histoire a complètement foiré. C'était un nouveau métier, qu'ils devaient tous les deux encore apprendre. En plus d'être animateur, Lineker, qui a récemment accueilli un réfugié chez lui, a également réalisé des documentaires. L'un de ceux-ci l'a conduit en Argentine, où il est parti sur les traces de Maradona. Il a croisé le président de la République sur un parcours de golf. Carlos Menem a eu vent de la démarche et a téléphoné en personne à Maradona. Quelques heures plus tard, alors qu'il était deux ou trois heures du matin et que tout le monde était déjà couché, Lineker a eu le président au bout du fil: Maradona était d'accord, à condition que l'équipe de tournage anglaise vienne directement au club... Lineker donnera-t-il encore une autre orientation à sa carrière? C'est possible. Après la démission de Greg Clarke comme président de la fédération anglaise de football, plusieurs candidats se sont manifestés pour lui succéder. Gary Lineker, en principe encore sous contrat avec la BBC jusqu'en 2025, est l'un des noms qui circulent. "Je suis très mauvais dans l'organisation d'événements", a-t-il déjà réagi à l'adresse de Stan Collymore, qui a glissé son nom. "Mais, un jour, je serai peut-être assez vieux pour briguer un poste à la FA." Soixante ans, est-ce si vieux?