Pour Kylian Mbappé, qui se confiait dans France Football en fin d'année, vous êtes le joueur contre lequel il a évolué en 2018 qui l'a le plus impressionné. Ça vous touche ?
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Pour Kylian Mbappé, qui se confiait dans France Football en fin d'année, vous êtes le joueur contre lequel il a évolué en 2018 qui l'a le plus impressionné. Ça vous touche ? EDEN HAZARD : Ah, ça fait plaisir ! (Il sourit.) Même si on a perdu (1-0), c'est vrai que j'avais fait un très bon match contre la France. Et puis, venant de lui... On a quelques années d'écart mais je me retrouve un peu en lui. Il va devenir l'un des meilleurs joueurs au monde. Entre guillemets, on est un peu pareils. Il s'appelle Kylian, l'un de mes petits frères aussi. Son petit frère s'appelle Ethan, comme le mien. On a pas mal de choses en commun. Vrais reconnaissent... HAZARD : (Il coupe et reprend.) Vrais reconnaissent vrais. Et cracks reconnaissent cracks ? HAZARD : Je ne suis plus un crack maintenant. Ça, c'est quand on est jeune. Au-delà des liens qui peuvent vous unir, que cela signifie-t-il en creux ? En 2018, Mbappé avait également affronté Cristiano Ronaldo et Lionel Messi... HAZARD : (Il coupe.) En fait, ça veut dire que je suis le meilleur. (Il rit franchement.) Bon, c'est lui qui l'a dit. Et il a raison. S'il le dit... Donc, ça veut dire que vous êtes assis à leur table, que vous êtes parmi eux ? HAZARD : Je suis à leur table depuis longtemps. (Il rit.) Je me mets à leur table depuis longtemps ! Même si ça ne fait que six mois, j'ai pris une belle dimension depuis la Coupe du monde. Je le sens, même dans le regard des gens. Avant, à leurs yeux, c'était : " Oui, c'est un très bon joueur, mais est-ce qu'il peut être parmi les plus grands ? " Et depuis le Mondial, je pense que c'est... (Il ne termine pas sa phrase.) Avec la Belgique, on disait toujours qu'on avait une belle génération mais qu'on n'avait rien fait. C'est aussi ce qu'on s'est dit, le collectif belge et moi. Et là, les gens se sont tous dit : " Ah non, ils sont là quand même. " On n'a pas gagné, mais on était peut-être la plus belle équipe de la Coupe du monde. C'est peut-être nous qui avons proposé le meilleur football. Maintenant, on est respectés. Et, personnellement, c'est ce que je ressens aussi. Vous avez enchaîné avec un très bon début de saison en club et des techniciens comme Mauricio Pochettino ou votre coach Maurizio Sarri, entre autres, ont affirmé que vous étiez au même niveau que Messi et Cristiano Ronaldo... HAZARD : Non, mais ils s'y connaissent en football. (Il rit.) S'ils le disent, c'est que... Mais il faut garder les pieds sur terre. Pour ce qu'ils ont fait depuis dix ans, c'est impossible d'être comparé à eux. Mais si eux me mettent à ce niveau-là, tant mieux, je prends. Après, je sais que j'ai encore du chemin à faire. Moi, j'essaie de prendre du plaisir depuis mes débuts, on verra où ça me mènera. Et si on vous dit qu'il vous reste encore un palier à franchir ? HAZARD : Ce qu'il me manque, ce sont juste des stats. Si, cette saison, je finis à trente buts et vingt passes, on va tous dire : " Ah ouais, exceptionnel ! " Même si je fais des matches tout pourris. Mais ce n'est pas ce dont j'ai envie. Moi, je m'en fous ! Par exemple, je préfère faire un match comme celui qu'on vient de perdre contre Tottenham (1-0, demi-finale aller de la League Cup, disputée deux jours avant l'interview, ndlr), où j'ai pris mon pied. Mais zéro passe décisive, zéro but, comme contre le Brésil. C'est pour des rencontres comme ça que je joue. À son arrivée, à l'été 2016, Antonio Conte souhaitait vous aider à atteindre le niveau de Cristiano Ronaldo et Messi. Pensez-vous l'avoir frustré ? HAZARD : Je n'ai pas frustré que lui. J'ai frustré tous mes entraîneurs. Et là, Sarri, je le frustre encore. Mourinho, je l'ai frustré. Eux pensent qu'il faut marquer plus, faire plus ci, plus ça. Et le prochain que j'aurai, je vais le frustrer aussi. C'est avec Sarri que vous vous épanouissez le plus depuis que vous êtes à Chelsea ? HAZARD : On a les mêmes idées footballistiques. Il est proche du jeu. Les entraîneurs d'avant l'étaient peut-être moins. Pour eux, c'était plus important de gagner, de bien défendre. Même si, pour lui aussi, tu dois bien défendre. Les entraînements ne sont pas faciles, on répète beaucoup les mêmes choses. Mais, une fois sur le terrain, pendant nonante minutes, il veut qu'on ait le ballon. Vous sentez-vous plus libéré ? HAZARD : Je me suis toujours senti libéré, honnêtement. Même avec un coach comme Conte, plus défensif. Quand j'ai le ballon, je me sens toujours libre. Jamais un entraîneur ne m'a dit : " Quand tu as le ballon, tu dois faire ça ou ça. " Défensivement, c'est différent. " Tu dois faire ça parce qu'il faut aider l'équipe. " Mais, avec le ballon, que ce soit Benitez, Di Matteo, Mourinho, même Wilmots en équipe nationale, tous m'ont dit : " Tu fais ce que tu veux du moment que tu nous fais gagner. " En fait, vous voulez être le meilleur joueur du monde juste sur votre talent naturel. HAZARD : Ouaaais ! C'est vrai, oui. T'as toujours envie d'être le meilleur, mais c'est impossible parce qu'il y a les deux devant. Modric a eu le Ballon d'Or mais ce n'est pas le meilleur joueur du monde parce que Messi et Cristiano Ronaldo sont là. Quand ils arrêteront, ce sera différent, il y aura plus de place. Donc, ça pourrait être bientôt votre tour ? HAZARD : Peut-être, mais il faut que je gagne plus de trophées. Le Ballon d'Or France Football est l'un de vos objectifs ? HAZARD : Pas du tout. J'ai trois Ballons d'Or à la maison, ce sont mes enfants. Est-ce que vous voulez vraiment devenir le numéro 1 ? HAZARD : Oui, évidemment. Tu as toujours envie d'aller le plus haut possible. Mais je me dis aussi que si je n'y suis pas... (Il s'arrête.) Ce qui me gêne, c'est qu'on met les joueurs dans le top 3 ou 4 par rapport aux statistiques ou aux trophées gagnés. Moi, ce n'est pas ce que je recherche. Je veux juste prendre du plaisir sur le terrain. Après, top 5, 10, 20, ce n'est pas mon problème. Si un mec pense stats, je ne serai pas dans son top. Mais si un mec pense plaisir, il va me mettre dans le top 3. Pour vous, ce n'est pas une obsession d'arriver tout en haut ? HAZARD : Non, pas du tout. Vous vous dites que c'est déjà bien ? HAZARD : C'est déjà très bien ce que je fais. Quand je regarde ma carrière, je me dis : " C'est top ! " Hormis les joueurs exceptionnels, il n'y en a pas beaucoup qui arrivent à faire ça, collectivement et individuellement. Après, ça peut toujours être mieux. Le foot n'est qu'un jeu où prendre du plaisir et s'amuser priment. C'est votre état d'esprit ? HAZARD : Exactement. Même s'il y a des gens à qui ça ne plaît pas. Parce qu'ils ne veulent pas s'amuser, mais marquer, gagner. J'ai toujours parlé comme ça, j'ai toujours pensé comme ça, et c'est pour ça que j'en suis là. Avec cette vision des choses et cet état d'esprit, vous sentez-vous à part ? HAZARD : Je ne sais pas. Je suis peut-être à part dans les meilleurs joueurs au monde. Parce que les meilleurs pensent buts, passes, trophées. Et moi, je n'ai jamais été comme ça. Donc oui, peut-être... Après, dans le foot pro, il y a beaucoup de joueurs comme moi qui veulent s'amuser. Chez vous, il y aurait davantage une notion de partage d'émotions ? HAZARD : Oui. Quand vous regardez tout ce qu'il y a eu en Belgique après la Coupe du monde, c'est comme si on l'avait gagnée. Les émotions qu'on a procurées à tous les Belges, à tout le pays...Bien sûr qu'avec le trophée, ç'aurait été encore mieux. Mais voir les sourires de tous ces gens quand tu rentres à Bruxelles, c'était magnifique ! C'est pour ça que je joue. Que vous inspire le mot gagner ? HAZARD : Quand tu joues, c'est pour gagner, c'est certain. Mais on associe trop le football au mot gagner. Chez les jeunes, c'est pareil, tu dois gagner, gagner, gagner. Et, petit à petit, les gens oublient le plaisir. Moi, j'ai toujours mis plaisir avant gagner. Et perdre, comment le vivez-vous ? HAZARD : C'est normal. À un moment, tout le monde perd. Contre Tottenham, on avait le droit d'être déçus mais, franchement, je me suis éclaté. Je n'étais pas content parce qu'on avait perdu mais, au fond de moi, j'étais content du match que j'avais fait et que nous avions fait. C'était aussi le discours du coach, et moi j'aime bien. Comment vous sentiez-vous après la défaite face à la France en demi-finale de la Coupe du monde ? HAZARD : Déçu. Parce que c'est peut-être la seule que tu vas jouer dans ta carrière. Mais très content aussi de ce qu'on a fait sur toute la compétition. On a joué, on a essayé, on a tout donné. Vous l'aviez le fameux seum belge ? HAZARD : Oui, bien sûr. Se dire qu'on a perdu et être content, c'est n'importe quoi. Le seum dans le pays, c'est normal aussi. Si, lors du prochain Mondial, on gagne et que vous perdez, vous aurez le seum aussi. Comme vous l'avez eu après avoir perdu contre le Portugal (en finale de l'EURO 2016, 0-1, ndlr). Le seum fait partie du foot. Vous pensez que la France a volé la place de la Belgique en finale ? HAZARD : Nooon ! Pas du tout. Ils ont gagné, ils l'ont mérité. Même si...Oui, je le dis, on mér... (Il se reprend.) On a mieux joué. (Il lâche un sourire malicieux.) Dans le football, parfois, ça ne sert à rien de mieux jouer. Donc, la France méritait sa victoire ? HAZARD : Oui. Elle avait toutes les qualités pour gagner, donc c'est qu'elle le méritait. La page est tournée, c'est fini. Les Français, c'est la mif (la famille). C'est pour ça que je fais une interview avec vous. Que vous inspire le mot travailler ? HAZARD : Rien. (Il rit.) Riiien ! Le football n'est pas un travail pour moi. Tu travailles quand tu vas construire des voitures, des bâtiments. Pas quand tu joues au foot. Bien sûr, je gagne de l'argent avec ça, mais ce n'est pas en travaillant. C'est en faisant ce que j'aime et en prenant du plaisir. Pouvez-vous décrire la salle de musculation du centre d'entraînement de Chelsea ? HAZARD : (Il sourit.) Même si je n'y vais jamais, je sais comment elle est. Elle est grande, voilà. Moi, je n'en ai pas besoin. J'y allais parfois pour faire du stretching mais ça s'arrête là. Plus jeune, à Lille, j'en ai fait beaucoup et je me suis dit : " Tu sais quoi, ça ne sert à rien en fait ! " Ce n'est pas parce que tu pousses trois fois comme ça (il mime une poussée avec ses bras) que tu vas marquer. Il faut arrêter ça. Avez-vous envie de vous faire mal ? HAZARD : Je ne prends pas de plaisir à faire ça. Et je n'ai pas besoin de ça non plus. Ce n'est pas moi. Vous ne jouez que sur votre talent naturel, sur vos dons finalement ? HAZARD : Oui, c'est possible. Vous voulez faire seulement ce qui vous plaît ? HAZARD : Je fais ce qui me plaît. Sur le terrain, je fais ce qui me plaît ! Bon, parfois, je fais aussi des trucs qui ne me plaisent pas ; quand tu n'as pas le ballon, il faut défendre. Mais, quand je fais ce qui me plaît, je le fais bien. Les consignes, les règles, le travail défensif, ce n'est pas pour vous ? HAZARD : Ce n'est pas pour moi, mais je fais, je respecte. Ce n'est pas moi le patron. Sur le terrain, oui, mais en dehors, c'est le coach. Et s'il me dit de jouer derrière, je vais derrière, même si je ne suis pas content. Par exemple, quand (Nemanja, ndlr) Matic jouait milieu gauche, derrière moi, il me disait : " Ne défends pas. Moi, je défends pour toi, je te donne les ballons et tu vas marquer. " Et ça a bien marché, on a été champions. Il a tout compris. Donc, vos entraîneurs et vos partenaires le savent ? HAZARD : Oui. Ça marche comme ça. Et si ça ne marche pas, tant pis. Du coup, que pensez-vous du football moderne, très exigeant sur le plan athlétique ? HAZARD : C'est important d'avoir ce bagage, surtout en Premier League. Il n'y a pas de championnat plus athlétique. Le football, aujourd'hui, est à la fois technique, tactique, athlétique. Les équipes qui gagnent, comme le Real en C1 ou la France, qui avait des joueurs de talent mais aussi athlétiques, qui était la meilleure tactiquement, avec un coach intelligent, sont celles qui ont tout ça. Avec son rythme, ses cadences infernales, sa densité, la Premier League est éprouvante. Êtes-vous usé ? HAZARD : Quand c'est ta première ou deuxième année, ça va. T'es content, excité. Mais quand tu passes sept ans ici, c'est comme si t'en avais fait dix ailleurs. C'est fatigant. Ils disent qu'il y aura une trêve l'année prochaine en février, ça va faire du bien. Les joueurs commencent à se plaindre aussi. Tu ne t'arrêtes jamais et il y a un moment où tu sens que t'es un peu fatigué. Après, je gère mieux mon corps à vingt-huit ans qu'à vingt et un. Pensez-vous avoir fait le tour du propriétaire en Angleterre ? HAZARD : Bien sûr que j'ai fait le tour. J'ai tout gagné ici, les deux Coupes et le Championnat, sauf le Community Shield. Mais ça ne veut pas dire que je vais partir... Mais ça peut vouloir dire que vous avez envie de voir autre chose ? HAZARD : Oui. Et je l'ai toujours dit. Qu'après l'Angleterre, je voulais découvrir autre chose. Mais il y a des choses qui font que je pourrais rester aussi. Pensez-vous être à un tournant de votre carrière ? HAZARD : Je ne suis pas loin du sommet de ma carrière, ça c'est sûr. Même si ça peut toujours être mieux, ça c'est clair aussi. Je suis à un tournant, oui. On va prendre le bon virage. Avez-vous besoin d'un nouvel environnement pour être encore plus fort ? HAZARD : Non. Regardez cette saison. Après la Coupe du monde, j'avais l'intention de partir. Finalement, je suis resté à Chelsea et je réalise l'une de mes meilleures saisons. Donc je ne pense pas avoir besoin de quelque chose de différent. Mais ça ne veut pas dire que je vais être meilleur. Le Real, ça vous plairait ? HAZARD : Pourquoi pas. Pourquoi pas ? HAZARD : Mais vous savez très bien. Vous posez la question, mais vous savez très bien la réponse. Alors, faut pas la poser la question. Le Real sans Zinédine Zidane, ça reste le Real ? HAZARD : C'est différent. Mais oui, ça reste le Real. Avez-vous de ses nouvelles ? HAZARD : Non. Je n'en ai jamais eu. Vous êtes attentif à la destination qu'il pourrait prendre ? HAZARD : Non. Ma carrière ne va pas se faire avec Zidane. Si demain, il va à Manchester, je ne vais pas à Manchester. Je ne vais pas attendre qu'il prenne un club pour le suivre. Je pense qu'il m'apprécie. Moi, on sait tout l'amour que j'ai eu pour lui en tant que joueur. Mais je n'attends pas qu'il signe quelque part pour le suivre, pas du tout. Thomas Simon, à Cobham