Si le temps était encore à l'écriture d'encyclopédies, et que nos descendants devaient résumer en quelques mots le football des années 2010, le patronyme de Josep Guardiola y trouverait inévitablement sa place. Même s'il n'a jamais dirigé une sélection nationale, le nouvel entraîneur de Manchester City fait planer son football sur chacune des compétitions internationales. Le doublé d'Antoine Griezmann, représentant le plus illustre du football sans ballon divinisé par Diego Simeone et ses Colchoneros, face à des Allemands marqués dans leur chair par le Bayern guardiolesque avait quelque chose de transcendantal. Comme deux coups de poignards plantés dans le coeur du fameux " football de possession ", ce tiki-taka dont on a prononcé maintes fois la mort depuis 2009 après les victoires de José Mourinho, Didier Drogba ou Diego Simeone sur le football à la Pep. Aujourd'hui, avec une nouvelle élimination prématurée de l'Espagne et une finale européenne entre deux équipes qui respirent mieux sans la balle, Guardiola est encore là. Parce qu'en confisquant le ballon, il a également créé ces équipes qui apprennent plus rapidement à jouer sans lui.
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Si le temps était encore à l'écriture d'encyclopédies, et que nos descendants devaient résumer en quelques mots le football des années 2010, le patronyme de Josep Guardiola y trouverait inévitablement sa place. Même s'il n'a jamais dirigé une sélection nationale, le nouvel entraîneur de Manchester City fait planer son football sur chacune des compétitions internationales. Le doublé d'Antoine Griezmann, représentant le plus illustre du football sans ballon divinisé par Diego Simeone et ses Colchoneros, face à des Allemands marqués dans leur chair par le Bayern guardiolesque avait quelque chose de transcendantal. Comme deux coups de poignards plantés dans le coeur du fameux " football de possession ", ce tiki-taka dont on a prononcé maintes fois la mort depuis 2009 après les victoires de José Mourinho, Didier Drogba ou Diego Simeone sur le football à la Pep. Aujourd'hui, avec une nouvelle élimination prématurée de l'Espagne et une finale européenne entre deux équipes qui respirent mieux sans la balle, Guardiola est encore là. Parce qu'en confisquant le ballon, il a également créé ces équipes qui apprennent plus rapidement à jouer sans lui.Personne, ou presque, ne voulait le ballon dans ce premier EURO à 24 équipes, dont la plupart ont tenté d'obtenir un ticket pour les huitièmes de finale en prenant un minimum de risques. Plus de la moitié des matches ont ainsi été conclus avec plus de 60% de possession de balle pour l'une des deux nations, et neuf des équipes engagées ont tiré moins de dix fois au but par match. Soit 37,5% des sélections avec moins de dix tirs, contre 18,8% au Mondial brésilien. Le favori désigné d'une rencontre s'est donc souvent retrouvé face à un mur, dans des rencontres moins spectaculaires qu'au Brésil car privées du pressing intense inhérent au football sud-américain. Retranchées autour de leur rectangle, la plupart des équipes ont accentué un phénomène observé depuis plusieurs années, en réaction à la vitesse d'exécution du toque : la réduction de l'espace pour jouer et du temps pour penser à proximité du but adverse. Une équation à laquelle les équipes qui veulent réfléchir avec le ballon ont trouvé la solution en mettant des penseurs plus bas sur le terrain.Rarement mis sous pression dans un EURO attentiste, les défenseurs centraux ont le temps d'étudier les plans du match, et leur gabarit de déménageur ne les prive plus de se mouler dans un costume d'architecte. Le meneur de jeu reculé, magnifié par le début de siècle d'Andrea Pirlo, est poussé à son paroxysme quand la relance qui crée le décalage est confiée aux pieds des arrières centraux. La Squadra Azzurra d'Antonio Conte, présentée - de façon bien trop caricaturale - comme une équipe défensive, était plutôt une formation organisée autour des talents de sa défense. Des talents qui comprennent le pied droit délicieux de Leonardo Bonucci, glissé dans le costume de regista habituellement réservé aux milieux de terrain pour dessiner les courbes du jeu de la Nazionale. " Cette Italie est à mi-chemin entre le Barça et l'Atlético ", affirme Xavi en guise de compliment. Parce que la Squadra relance avec le sang-froid des Catalans, avant de chercher rapidement son attaquant pour un jeu de transition rapide en appui et remise à la madrilène. Privé de Marco Verratti et de Claudio Marchisio, Conte s'est retrouvé avec un milieu de terrain incapable de jouer dos au but, et a donc résolu le problème en l'effaçant de ses schémas de sortie de balle.Le football est laissé entre les pieds des défenseurs. Une idée exacerbée par Guardiola, encore. Alors chroniqueur pour El Pais, Pep tombe sous le charme du Mexique de Ricardo La Volpe lors du Mondial 2006 : " Il est parvenu à ce que sa défense sorte en jouant. Il les oblige à avancer en même temps que le ballon, tous ensemble. " Devenu entraîneur, le Catalan démocratise la salida lavolpiana au point que toute équipe qui revendique un jeu de position digne de ce nom la pratique aujourd'hui : les arrières centraux s'écartent, les latéraux montent très haut, et le milieu défensif décroche entre ses centraux pour entamer une sortie de balle à trois. Ce milieu de terrain, le mediocentro, prend alors toute son importance dans la construction. C'est le Toni Kroos de la Mannschaft, qui clôt le tournoi avec 643 passes, améliorant encore ses chiffres brésiliens (605 passes avec un match de plus). C'est aussi Paul Pogba, replacé en mediocentro par Didier Deschamps depuis les quarts de finale pour offrir le temps et l'espace nécessaires à ses inspirations à la base du jeu bleu. Ce que les écoles d'entraîneurs appellent " le triangle de sécurité ", composé par le 6 et les deux défenseurs centraux, devient la base de la prise de risques.Les années Pirlo étant passées par là, les meneurs de jeu déguisés en milieu défensif sont rapidement démasqués. Pour empêcher Daniele De Rossi de jouer, Marc Wilmots avait ainsi décidé de lui coller Marouane Fellaini sur le dos. Guardiola, lui aussi, a connu des plans échafaudés contre son mediocentro. C'est sans doute pour cela qu'à Munich, son projet principal a été l'éducation footballistique de Jérôme Boateng.Malgré un penalty provoqué face à l'Italie et une blessure au pire des moments face à la France, l'arrière central du Bayern est incontestablement l'un des hommes de cet EURO. Derrière l'omniprésent Kroos, c'est lui qui a réalisé le plus de passes lors du tournoi français (468). Surtout, ses transversales ont animé le football allemand quand l'adversaire parvenait à désactiver Toni Kroos. Avec 69 passes longues réussies, Boateng a conquis un pays de rugby en jouant comme un demi d'ouverture avec le physique d'un deuxième ligne. Deux ans plus tôt, au Brésil, il n'avait réussi que 31 longs ballons. Mais plus que leur nombre, c'est la qualité de ses diagonales qui impressionne. Elles sont comme celles de Jose Luis Zalazar, milieu de terrain uruguayen que son entraîneur Benito Floro décrivait en ces termes : " Ses passes longues étaient fondamentales, parce qu'elles arrivaient dans le dos de l'adversaire, pas dans ses pieds. "" Défendre, ce n'est pas seulement dégager n'importe comment ", expliquait le prince du toque Paco Maturana. Cela n'aura jamais été aussi vrai que dans cet EURO. Au Brésil, en plus des relances allemandes et espagnoles, la défense des Pays-Bas de Louis van Gaal s'était déjà mise en évidence par sa participation et son jeu long, afin de trouver rapidement Robin van Persie et Arjen Robben. Le coach néerlandais, également source d'inspiration pour Guardiola, avait compensé l'absence de Kevin Strootman, capital à la relance, par une défense à trois centraux pour créer un surnombre autour du ballon dès la ligne arrière.Politique adoptée par Antonio Conte, autour de la défense de la Juventus, mais également par les Gallois de Chris Coleman. L'anonyme James Chester est ainsi devenu l'un des quinze meilleurs passeurs du tournoi (313 passes), tandis que les passes longues d'Ashley Williams (35) et de Ben Davies (30) ont permis aux Gallois d'élaborer leurs offensives autour de leur ligne défensive.Protégés par des blocs souvent très bas, les défenseurs ont été les héros de l'EURO. Avec le ballon, mais aussi sans. Impérial dans sa surface, Laurent Koscielny a éteint les incendies qui menaçaient une défense française décapitée par le forfait de Raphaël Varane avant le tournoi. Les Bleus ont grandi en même temps que leur équilibre défensif. Preuve que malgré l'adage, un bon défenseur est parfois plus fiable qu'un grand gardien et un grand attaquant pour soulever un trophée.Les Polonais Kamil Glik et Michal Pazdan ont également brillé, accompagnés par un Krychowiak qui a sans cesse dicté le rythme de la sélection où Robert Lewandowski n'a endossé qu'un second rôle. Le robuste Ragnar Sigurdsson a porté le système défensif islandais en écartant le danger de son rectangle (40 dégagements), et faut-il rappeler que la Belgique a semblé perdre tout équilibre quand elle a tenté de défendre bas sans coordination collective et sans Thomas Vermaelen ? Ou que l'Espagne a sombré en même temps que les prestations d'un Sergio Ramos à bout de souffle ?Autrefois animés par les numéros 10, les systèmes de jeu sont aujourd'hui influencés par la personnalité et les pieds de leurs défenseurs centraux. L'Espagne joue au football avec le buste droit et une assurance à toute épreuve, comme Gérard Piqué. La Mannschaft pratique le jeu aristocratique de Mats Hummels, capable de casser le bloc adverse d'une passe entre les lignes, et défend loin de son but grâce à un Boateng qui mêle jambes de sprinter et pieds de milieu de terrain. Le Pays de Galles ferme son rectangle autour du charisme et des duels aériens d'Ashley Williams, mais peut construire ses idées offensives autour de l'élégant pied gauche de Ben Davies. Quant à la France, elle est Koscielnesque : pragmatique, pensant avant tout à défendre, sans risquer de perdre le ballon trop bas. La créativité, c'est pour les autres.La preuve se fait aussi par l'absurde. L'Allemagne a disparu de sa demi-finale quand, en plus d'Hummels, elle a perdu Boateng. La France a mis plusieurs matches à se réinventer, et est même passée en 4-2-3-1 pour se reconstruire sans Varane et Lassana Diarra. Et puis, surtout, il y a ce Portugal transfiguré par les exploits de Pepe, devenu un système défensif à lui tout seul pour repousser les Croates, puis les Polonais. En demi-finale, le Portugal a dû se positionner beaucoup plus bas, ouvrant des brèches aux Gallois car la défense agressive et proactive du Madrilène avait laissé place aux jambes de granit de Bruno Alves.Pour comprendre à quoi joue une équipe, il ne faut plus seulement regarder les noms de ses milieux de terrain. On ne pense pas le football de la même manière avec Boateng-Hummels ou avec Pazdan-Glik. Tout comme une défense articulée autour de Diego Godin n'aura jamais les mêmes vertus qu'une arrière-garde menée par Piqué. C'est encore le débat de la possession, qui s'est même emparé des charnières défensives. Les pragmatiques diront que la défense guardiolesque de la Mannschaft a perdu, contre un soldat de Simeone. Les amoureux du ballon répondront que depuis qu'elle a épousé la possession, l'Allemagne est toujours dans le dernier carré. Restera à débattre autour d'une éternelle question : le vainqueur a-t-il toujours raison ? Par Guillaume Gautier