Si le temps était encore à l'écriture d'encyclopédies, et que nos descendants devaient résumer en quelques mots le football des années 2010, le patronyme de Josep Guardiola y trouverait inévitablement sa place. Même s'il n'a jamais dirigé une sélection nationale, le nouvel entraîneur de Manchester City fait planer son football sur chacune des compétitions internationales. Le doublé d'Antoine Griezmann, représentant le plus illustre du football sans ballon divinisé par Diego Simeone et ses Colchoneros, face à des Allemands marqués dans leur chair par le Bayern guardiolesque avait quelque chose de transcendantal. Comme deux coups de poignards plantés dans le coeur du fameux " football de possession ", ce tiki-taka dont on a prononcé maintes fois la mort depuis 2009 après les victoires de José Mourinho, Didier Drogba ou Diego Simeone sur le football à la Pep. Aujourd'hui, avec une nouvelle élimination prématurée de l'Espagne et une finale européenne entre deux équipes qui respirent mieux sans la balle, Guardiola est encore là. Parce qu'en confisquant le ballon, il a également créé ces équipes qui apprennent plus rapidement à jouer sans lui.

Personne, ou presque, ne voulait le ballon dans ce premier EURO à 24 équipes, dont la plupart ont tenté d'obtenir un ticket pour les huitièmes de finale en prenant un minimum de risques. Plus de la moitié des matches ont ainsi été conclus avec plus de 60% de possession de balle pour l'une des deux nations, et neuf des équipes engagées ont tiré moins de dix fois au but par match. Soit 37,5% des sélections avec moins de dix tirs, contre 18,8% au Mondial brésilien. Le favori désigné d'une rencontre s'est donc souvent retrouvé face à un mur, dans des rencontres moins spectaculaires qu'au Brésil car privées du pressing intense inhérent au football sud-américain. Retranchées autour de leur rectangle, la plupart des équipes ont accentué un phénomène observé depuis plusieurs années, en réaction à la vitesse d'exécution du toque : la réduction de l'espace pour jouer et du temps pour penser à proximité du but adverse. Une équation à laquelle les équipes qui veulent réfléchir avec le ballon ont trouvé la solution en mettant des penseurs plus bas sur le terrain.

LE CREATEUR HABITE EN DEFENSE

Rarement mis sous pression dans un EURO attentiste, les défenseurs centraux ont le temps d'étudier les plans du match, et leur gabarit de déménageur ne les prive plus de se mouler dans un costume d'architecte. Le meneur de jeu reculé, magnifié par le début de siècle d'Andrea Pirlo, est poussé à son paroxysme quand la relance qui crée le décalage est confiée aux pieds des arrières centraux. La Squadra Azzurra d'Antonio Conte, présentée - de façon bien trop caricaturale - comme une équipe défensive, était plutôt une formation organisée autour des talents de sa défense. Des talents qui comprennent le pied droit délicieux de Leonardo Bonucci, glissé dans le costume de regista habituellement réservé aux milieux de terrain pour dessiner les courbes du jeu de la Nazionale. " Cette Italie est à mi-chemin entre le Barça et l'Atlético ", affirme Xavi en guise de compliment. Parce que la Squadra relance avec le sang-froid des Catalans, avant de chercher rapidement son attaquant pour un jeu de transition rapide en appui et remise à la madrilène. Privé de Marco Verratti et de Claudio Marchisio, Conte s'est retrouvé avec un milieu de terrain incapable de jouer dos au but, et a donc résolu le problème en l'effaçant de ses schémas de sortie de balle.

Le football est laissé entre les pieds des défenseurs. Une idée exacerbée par Guardiola, encore. Alors chroniqueur pour El Pais, Pep tombe sous le charme du Mexique de Ricardo La Volpe lors du Mondial 2006 : " Il est parvenu à ce que sa défense sorte en jouant. Il les oblige à avancer en même temps que le ballon, tous ensemble. " Devenu entraîneur, le Catalan démocratise la salida lavolpiana au point que toute équipe qui revendique un jeu de position digne de ce nom la pratique aujourd'hui : les arrières centraux s'écartent, les latéraux montent très haut, et le milieu défensif décroche entre ses centraux pour entamer une sortie de balle à trois. Ce milieu de terrain, le mediocentro, prend alors toute son importance dans la construction. C'est le Toni Kroos de la Mannschaft, qui clôt le tournoi avec 643 passes, améliorant encore ses chiffres brésiliens (605 passes avec un match de plus). C'est aussi Paul Pogba, replacé en mediocentro par Didier Deschamps depuis les quarts de finale pour offrir le temps et l'espace nécessaires à ses inspirations à la base du jeu bleu. Ce que les écoles d'entraîneurs appellent " le triangle de sécurité ", composé par le 6 et les deux défenseurs centraux, devient la base de la prise de risques.

JEU LONG ET DEFENSE A TROIS

Jérôme Boateng, incontestablement l'un des hommes de l'EURO., Icon Sport
Jérôme Boateng, incontestablement l'un des hommes de l'EURO. © Icon Sport

Les années Pirlo étant passées par là, les meneurs de jeu déguisés en milieu défensif sont rapidement démasqués. Pour empêcher Daniele De Rossi de jouer, Marc Wilmots avait ainsi décidé de lui coller Marouane Fellaini sur le dos. Guardiola, lui aussi, a connu des plans échafaudés contre son mediocentro. C'est sans doute pour cela qu'à Munich, son projet principal a été l'éducation footballistique de Jérôme Boateng.

Malgré un penalty provoqué face à l'Italie et une blessure au pire des moments face à la France, l'arrière central du Bayern est incontestablement l'un des hommes de cet EURO. Derrière l'omniprésent Kroos, c'est lui qui a réalisé le plus de passes lors du tournoi français (468). Surtout, ses transversales ont animé le football allemand quand l'adversaire parvenait à désactiver Toni Kroos. Avec 69 passes longues réussies, Boateng a conquis un pays de rugby en jouant comme un demi d'ouverture avec le physique d'un deuxième ligne. Deux ans plus tôt, au Brésil, il n'avait réussi que 31 longs ballons. Mais plus que leur nombre, c'est la qualité de ses diagonales qui impressionne. Elles sont comme celles de Jose Luis Zalazar, milieu de terrain uruguayen que son entraîneur Benito Floro décrivait en ces termes : " Ses passes longues étaient fondamentales, parce qu'elles arrivaient dans le dos de l'adversaire, pas dans ses pieds. "

" Défendre, ce n'est pas seulement dégager n'importe comment ", expliquait le prince du toque Paco Maturana. Cela n'aura jamais été aussi vrai que dans cet EURO. Au Brésil, en plus des relances allemandes et espagnoles, la défense des Pays-Bas de Louis van Gaal s'était déjà mise en évidence par sa participation et son jeu long, afin de trouver rapidement Robin van Persie et Arjen Robben. Le coach néerlandais, également source d'inspiration pour Guardiola, avait compensé l'absence de Kevin Strootman, capital à la relance, par une défense à trois centraux pour créer un surnombre autour du ballon dès la ligne arrière.

Politique adoptée par Antonio Conte, autour de la défense de la Juventus, mais également par les Gallois de Chris Coleman. L'anonyme James Chester est ainsi devenu l'un des quinze meilleurs passeurs du tournoi (313 passes), tandis que les passes longues d'Ashley Williams (35) et de Ben Davies (30) ont permis aux Gallois d'élaborer leurs offensives autour de leur ligne défensive.

RECTANGLES EMBOUTEILLES

Protégés par des blocs souvent très bas, les défenseurs ont été les héros de l'EURO. Avec le ballon, mais aussi sans. Impérial dans sa surface, Laurent Koscielny a éteint les incendies qui menaçaient une défense française décapitée par le forfait de Raphaël Varane avant le tournoi. Les Bleus ont grandi en même temps que leur équilibre défensif. Preuve que malgré l'adage, un bon défenseur est parfois plus fiable qu'un grand gardien et un grand attaquant pour soulever un trophée.

Les Polonais Kamil Glik et Michal Pazdan ont également brillé, accompagnés par un Krychowiak qui a sans cesse dicté le rythme de la sélection où Robert Lewandowski n'a endossé qu'un second rôle. Le robuste Ragnar Sigurdsson a porté le système défensif islandais en écartant le danger de son rectangle (40 dégagements), et faut-il rappeler que la Belgique a semblé perdre tout équilibre quand elle a tenté de défendre bas sans coordination collective et sans Thomas Vermaelen ? Ou que l'Espagne a sombré en même temps que les prestations d'un Sergio Ramos à bout de souffle ?

Autrefois animés par les numéros 10, les systèmes de jeu sont aujourd'hui influencés par la personnalité et les pieds de leurs défenseurs centraux. L'Espagne joue au football avec le buste droit et une assurance à toute épreuve, comme Gérard Piqué. La Mannschaft pratique le jeu aristocratique de Mats Hummels, capable de casser le bloc adverse d'une passe entre les lignes, et défend loin de son but grâce à un Boateng qui mêle jambes de sprinter et pieds de milieu de terrain. Le Pays de Galles ferme son rectangle autour du charisme et des duels aériens d'Ashley Williams, mais peut construire ses idées offensives autour de l'élégant pied gauche de Ben Davies. Quant à la France, elle est Koscielnesque : pragmatique, pensant avant tout à défendre, sans risquer de perdre le ballon trop bas. La créativité, c'est pour les autres.

LA PREUVE PAR L'ABSURDE

La preuve se fait aussi par l'absurde. L'Allemagne a disparu de sa demi-finale quand, en plus d'Hummels, elle a perdu Boateng. La France a mis plusieurs matches à se réinventer, et est même passée en 4-2-3-1 pour se reconstruire sans Varane et Lassana Diarra. Et puis, surtout, il y a ce Portugal transfiguré par les exploits de Pepe, devenu un système défensif à lui tout seul pour repousser les Croates, puis les Polonais. En demi-finale, le Portugal a dû se positionner beaucoup plus bas, ouvrant des brèches aux Gallois car la défense agressive et proactive du Madrilène avait laissé place aux jambes de granit de Bruno Alves.

Pour comprendre à quoi joue une équipe, il ne faut plus seulement regarder les noms de ses milieux de terrain. On ne pense pas le football de la même manière avec Boateng-Hummels ou avec Pazdan-Glik. Tout comme une défense articulée autour de Diego Godin n'aura jamais les mêmes vertus qu'une arrière-garde menée par Piqué. C'est encore le débat de la possession, qui s'est même emparé des charnières défensives. Les pragmatiques diront que la défense guardiolesque de la Mannschaft a perdu, contre un soldat de Simeone. Les amoureux du ballon répondront que depuis qu'elle a épousé la possession, l'Allemagne est toujours dans le dernier carré. Restera à débattre autour d'une éternelle question : le vainqueur a-t-il toujours raison ?

BALE BALE BALE COMME LE JOUR

Gareth Bale, c'est 23 dribbles réussis sur 36 tentatives durant l'EURO., Mutsu Kawamori/AFLO
Gareth Bale, c'est 23 dribbles réussis sur 36 tentatives durant l'EURO. © Mutsu Kawamori/AFLO

Entre la Slovaquie de Marek Hamsik, la Suède de Zlatan Ibrahimovic, voire la Pologne de Robert Lewandowski, cet EURO à 24 était aussi celui des équipes à une seule star. Mais au-dessus de toutes celles-là, il y avait le Pays de Galles de Gareth Bale. Dans le couloir qui mène à la pelouse, le numéro 11 est déjà un avantage. Sa seule présence permet aux Gallois de croire à tous les exploits, car un ballon peut suffire à Bale pour faire la différence.

Libéré des tâches défensives par le 3-4-2-1 de Chris Coleman, l'ailier du Real Madrid s'est installé entre les lignes, pour faire parler sa pointe de vitesse, sa force de frappe et son sens du dribble. Une version actualisée de l'Arjen Robben de 2014. Deux ans plus tard, Bale a réussi la prouesse d'être, lui aussi, un système offensif à lui tout seul.

Gareth devait s'installer haut sur le terrain, profitant des idées d'Aaron Ramsey pour le mettre sur orbite dans le camp adverse. Mais le milieu d'Arsenal était plus à l'aise pour s'engouffrer dans l'espace que pour l'inventer. Alors, Bale est descendu à hauteur de Joe Allen pour lancer les actions, avant de courir pour également pouvoir les finir.

Le prince des Gallois a tout fait : 23 dribbles réussis, sur un total gargantuesque de 36 tentatives pour inventer des occasions de but en recevant le ballon dans le rond central. 26 tirs, sur les 56 tentés par les Dragons, pour trouver trois fois le chemin des filets et faire peser une menace constante. Contre les Belges, Bale a reculé dans le jeu pour combiner sur le flanc droit et mettre Ramsey sur orbite en profitant du surnombre créé par sa position.

Et puis, privé des courses d'Aaron et des relances de Ben Davies contre le Portugal, Gareth s'est rendu compte qu'il était plus seul que jamais. Le jeu du Pays de Galles, c'était lui. Alors, il a tout tenté, jusqu'à l'excès. Cinq tirs et six dribbles en nonante minutes qui n'ont pas suffi pour offrir une finale européenne aux Gallois, mais une façon superlative de jouer au football.

L'ORGUEIL DES MAGYARS

Les pantalons d'un autre âge de Gabor Kiraly devaient être le seul intérêt télégénique d'une Hongrie qui débarquait en France avec l'étiquette de nation la plus faible du tournoi. Mais là où l'Irlande du Nord, l'Albanie et l'Islande ont décidé de garer le bus, chacun à leur manière, à l'entrée de leur rectangle, les Hongrois se sont montrés terriblement joueurs.

Installés en 4-3-3, les hommes de Bernd Storck ont été les meilleurs représentants du juego de posición. Plus barcelonesques que les Espagnols, malgré un Roland Juhasz plutôt atypique dans le rôle de Gérard Piqué ou le jeu court parfois risqué de Kiraly. La révélation aura été Adam Nagy, installé en numéro 6 devant la défense et décrochant sans arrêt entre ses deux centraux pour faire honneur à la fameuse relance à trois chère à Pep Guardiola.

Première de son groupe après un match spectaculaire face au Portugal, la sélection hongroise a défié une Belgique qui n'attendait que de l'espace et du risque dans la relance adverse pour dévorer le marquoir. Storck aurait pu adapter ses idées, demander aux siens de fermer la boutique dans l'espoir d'un hypothétique exploit individuel au coeur d'une prouesse défensive collective, mais il a opté pour le jeu.

" L'adversaire était de taille, mais on a toujours essayé d'attaquer. On a réussi à imposer courageusement notre jeu ", expliquait un sélectionneur plein de fierté après la défaite. Morts avec leurs idées, les Hongrois ont prouvé qu'il ne fallait pas spécialement de grands noms pour proposer un football ambitieux.

UN ROLE TOUT NEUF

Antoine Griezmann. En 2016, le meilleur buteur n'est plus un vrai 9., Icon Sport
Antoine Griezmann. En 2016, le meilleur buteur n'est plus un vrai 9. © Icon Sport

Bayern Munich, Atlético Madrid, Juventus. Les trois derniers maillots portés par Mario Mandzukic laissent augurer une terreur dans les yeux des défenseurs. Pourtant, le buteur croate n'a pas brillé dans cet EURO. Comme s'il était totalement déconnecté du reste du jeu de son équipe, perdu entre des centraux adverses qui avaient compris que cette compétition était la leur. Mario ressemble à un corps étranger, greffé à une équipe qui joue à 10+1.

La sensation du buteur écarté du jeu a été l'une des récurrences de l'EURO. Romelu Lukaku semblait être un choix dicté par les chiffres de l'année en Premier League plus que par la cohérence du système, Harry Kane et Jamie Vardy n'ont jamais reçu les ballons qu'ils attendaient à la pointe du onze des Three Lions, et Robert Lewandowski a déçu dans un tournoi où beaucoup le voyaient aux cimes du classement des buteurs.

L'EURO 2016 ne restera pas dans les mémoires des 9. Le classement des buteurs est peuplé par des joueurs d'intervalle, qui jaillissent de la deuxième ligne pour surprendre des défenses assises devant leur petit rectangle. C'était la compétition des Antoine Griezmann, des Eden Hazard et des Gareth Bale. Il fallait du mouvement et des déhanchés pour inventer des buts au milieu des défenseurs. Le neuf devenait alors un prétexte. Un leurre, qui détourne l'attention des défenseurs par son imposante présence pendant que le jeu se dessine ailleurs.

Au milieu d'un football qui évoluait sans eux, certains attaquants ont tout de même décidé de se connecter à leurs dix équipiers. C'est le cas d'Olivier Giroud, appui aérien pour faire gagner du terrain à des Français timorés à la relance. Son duo avec Griezmann est l'une des associations les plus fructueuses du tournoi.

Kolbein Sigthorsson, impressionnant par son jeu de tête en pivot, était la référence des offensives islandaises, et peut se targuer d'un tournoi réussi au même titre que Graziano Pellè, mis dans des conditions optimales par l'Italie d'Antonio Conte qui lui demandait d'apparaître dans le dos des milieux adverses pour ouvrir des brèches à coups de déviations.

Comment, enfin, ne pas évoquer les prestations de Nani, ailier portugais de tradition devenu 9 le temps d'un été. Ses prises de profondeur et ses déplacements dans le rectangle ont gommé la carence historique d'un Portugal qui se cherche un attaquant depuis la retraite de Nuno Gomes. Et si, finalement, le meilleur 9 de l'EURO n'en était pas un ?

Par Guillaume Gautier

Si le temps était encore à l'écriture d'encyclopédies, et que nos descendants devaient résumer en quelques mots le football des années 2010, le patronyme de Josep Guardiola y trouverait inévitablement sa place. Même s'il n'a jamais dirigé une sélection nationale, le nouvel entraîneur de Manchester City fait planer son football sur chacune des compétitions internationales. Le doublé d'Antoine Griezmann, représentant le plus illustre du football sans ballon divinisé par Diego Simeone et ses Colchoneros, face à des Allemands marqués dans leur chair par le Bayern guardiolesque avait quelque chose de transcendantal. Comme deux coups de poignards plantés dans le coeur du fameux " football de possession ", ce tiki-taka dont on a prononcé maintes fois la mort depuis 2009 après les victoires de José Mourinho, Didier Drogba ou Diego Simeone sur le football à la Pep. Aujourd'hui, avec une nouvelle élimination prématurée de l'Espagne et une finale européenne entre deux équipes qui respirent mieux sans la balle, Guardiola est encore là. Parce qu'en confisquant le ballon, il a également créé ces équipes qui apprennent plus rapidement à jouer sans lui.Personne, ou presque, ne voulait le ballon dans ce premier EURO à 24 équipes, dont la plupart ont tenté d'obtenir un ticket pour les huitièmes de finale en prenant un minimum de risques. Plus de la moitié des matches ont ainsi été conclus avec plus de 60% de possession de balle pour l'une des deux nations, et neuf des équipes engagées ont tiré moins de dix fois au but par match. Soit 37,5% des sélections avec moins de dix tirs, contre 18,8% au Mondial brésilien. Le favori désigné d'une rencontre s'est donc souvent retrouvé face à un mur, dans des rencontres moins spectaculaires qu'au Brésil car privées du pressing intense inhérent au football sud-américain. Retranchées autour de leur rectangle, la plupart des équipes ont accentué un phénomène observé depuis plusieurs années, en réaction à la vitesse d'exécution du toque : la réduction de l'espace pour jouer et du temps pour penser à proximité du but adverse. Une équation à laquelle les équipes qui veulent réfléchir avec le ballon ont trouvé la solution en mettant des penseurs plus bas sur le terrain.Rarement mis sous pression dans un EURO attentiste, les défenseurs centraux ont le temps d'étudier les plans du match, et leur gabarit de déménageur ne les prive plus de se mouler dans un costume d'architecte. Le meneur de jeu reculé, magnifié par le début de siècle d'Andrea Pirlo, est poussé à son paroxysme quand la relance qui crée le décalage est confiée aux pieds des arrières centraux. La Squadra Azzurra d'Antonio Conte, présentée - de façon bien trop caricaturale - comme une équipe défensive, était plutôt une formation organisée autour des talents de sa défense. Des talents qui comprennent le pied droit délicieux de Leonardo Bonucci, glissé dans le costume de regista habituellement réservé aux milieux de terrain pour dessiner les courbes du jeu de la Nazionale. " Cette Italie est à mi-chemin entre le Barça et l'Atlético ", affirme Xavi en guise de compliment. Parce que la Squadra relance avec le sang-froid des Catalans, avant de chercher rapidement son attaquant pour un jeu de transition rapide en appui et remise à la madrilène. Privé de Marco Verratti et de Claudio Marchisio, Conte s'est retrouvé avec un milieu de terrain incapable de jouer dos au but, et a donc résolu le problème en l'effaçant de ses schémas de sortie de balle.Le football est laissé entre les pieds des défenseurs. Une idée exacerbée par Guardiola, encore. Alors chroniqueur pour El Pais, Pep tombe sous le charme du Mexique de Ricardo La Volpe lors du Mondial 2006 : " Il est parvenu à ce que sa défense sorte en jouant. Il les oblige à avancer en même temps que le ballon, tous ensemble. " Devenu entraîneur, le Catalan démocratise la salida lavolpiana au point que toute équipe qui revendique un jeu de position digne de ce nom la pratique aujourd'hui : les arrières centraux s'écartent, les latéraux montent très haut, et le milieu défensif décroche entre ses centraux pour entamer une sortie de balle à trois. Ce milieu de terrain, le mediocentro, prend alors toute son importance dans la construction. C'est le Toni Kroos de la Mannschaft, qui clôt le tournoi avec 643 passes, améliorant encore ses chiffres brésiliens (605 passes avec un match de plus). C'est aussi Paul Pogba, replacé en mediocentro par Didier Deschamps depuis les quarts de finale pour offrir le temps et l'espace nécessaires à ses inspirations à la base du jeu bleu. Ce que les écoles d'entraîneurs appellent " le triangle de sécurité ", composé par le 6 et les deux défenseurs centraux, devient la base de la prise de risques.Les années Pirlo étant passées par là, les meneurs de jeu déguisés en milieu défensif sont rapidement démasqués. Pour empêcher Daniele De Rossi de jouer, Marc Wilmots avait ainsi décidé de lui coller Marouane Fellaini sur le dos. Guardiola, lui aussi, a connu des plans échafaudés contre son mediocentro. C'est sans doute pour cela qu'à Munich, son projet principal a été l'éducation footballistique de Jérôme Boateng.Malgré un penalty provoqué face à l'Italie et une blessure au pire des moments face à la France, l'arrière central du Bayern est incontestablement l'un des hommes de cet EURO. Derrière l'omniprésent Kroos, c'est lui qui a réalisé le plus de passes lors du tournoi français (468). Surtout, ses transversales ont animé le football allemand quand l'adversaire parvenait à désactiver Toni Kroos. Avec 69 passes longues réussies, Boateng a conquis un pays de rugby en jouant comme un demi d'ouverture avec le physique d'un deuxième ligne. Deux ans plus tôt, au Brésil, il n'avait réussi que 31 longs ballons. Mais plus que leur nombre, c'est la qualité de ses diagonales qui impressionne. Elles sont comme celles de Jose Luis Zalazar, milieu de terrain uruguayen que son entraîneur Benito Floro décrivait en ces termes : " Ses passes longues étaient fondamentales, parce qu'elles arrivaient dans le dos de l'adversaire, pas dans ses pieds. "" Défendre, ce n'est pas seulement dégager n'importe comment ", expliquait le prince du toque Paco Maturana. Cela n'aura jamais été aussi vrai que dans cet EURO. Au Brésil, en plus des relances allemandes et espagnoles, la défense des Pays-Bas de Louis van Gaal s'était déjà mise en évidence par sa participation et son jeu long, afin de trouver rapidement Robin van Persie et Arjen Robben. Le coach néerlandais, également source d'inspiration pour Guardiola, avait compensé l'absence de Kevin Strootman, capital à la relance, par une défense à trois centraux pour créer un surnombre autour du ballon dès la ligne arrière.Politique adoptée par Antonio Conte, autour de la défense de la Juventus, mais également par les Gallois de Chris Coleman. L'anonyme James Chester est ainsi devenu l'un des quinze meilleurs passeurs du tournoi (313 passes), tandis que les passes longues d'Ashley Williams (35) et de Ben Davies (30) ont permis aux Gallois d'élaborer leurs offensives autour de leur ligne défensive.Protégés par des blocs souvent très bas, les défenseurs ont été les héros de l'EURO. Avec le ballon, mais aussi sans. Impérial dans sa surface, Laurent Koscielny a éteint les incendies qui menaçaient une défense française décapitée par le forfait de Raphaël Varane avant le tournoi. Les Bleus ont grandi en même temps que leur équilibre défensif. Preuve que malgré l'adage, un bon défenseur est parfois plus fiable qu'un grand gardien et un grand attaquant pour soulever un trophée.Les Polonais Kamil Glik et Michal Pazdan ont également brillé, accompagnés par un Krychowiak qui a sans cesse dicté le rythme de la sélection où Robert Lewandowski n'a endossé qu'un second rôle. Le robuste Ragnar Sigurdsson a porté le système défensif islandais en écartant le danger de son rectangle (40 dégagements), et faut-il rappeler que la Belgique a semblé perdre tout équilibre quand elle a tenté de défendre bas sans coordination collective et sans Thomas Vermaelen ? Ou que l'Espagne a sombré en même temps que les prestations d'un Sergio Ramos à bout de souffle ?Autrefois animés par les numéros 10, les systèmes de jeu sont aujourd'hui influencés par la personnalité et les pieds de leurs défenseurs centraux. L'Espagne joue au football avec le buste droit et une assurance à toute épreuve, comme Gérard Piqué. La Mannschaft pratique le jeu aristocratique de Mats Hummels, capable de casser le bloc adverse d'une passe entre les lignes, et défend loin de son but grâce à un Boateng qui mêle jambes de sprinter et pieds de milieu de terrain. Le Pays de Galles ferme son rectangle autour du charisme et des duels aériens d'Ashley Williams, mais peut construire ses idées offensives autour de l'élégant pied gauche de Ben Davies. Quant à la France, elle est Koscielnesque : pragmatique, pensant avant tout à défendre, sans risquer de perdre le ballon trop bas. La créativité, c'est pour les autres.La preuve se fait aussi par l'absurde. L'Allemagne a disparu de sa demi-finale quand, en plus d'Hummels, elle a perdu Boateng. La France a mis plusieurs matches à se réinventer, et est même passée en 4-2-3-1 pour se reconstruire sans Varane et Lassana Diarra. Et puis, surtout, il y a ce Portugal transfiguré par les exploits de Pepe, devenu un système défensif à lui tout seul pour repousser les Croates, puis les Polonais. En demi-finale, le Portugal a dû se positionner beaucoup plus bas, ouvrant des brèches aux Gallois car la défense agressive et proactive du Madrilène avait laissé place aux jambes de granit de Bruno Alves.Pour comprendre à quoi joue une équipe, il ne faut plus seulement regarder les noms de ses milieux de terrain. On ne pense pas le football de la même manière avec Boateng-Hummels ou avec Pazdan-Glik. Tout comme une défense articulée autour de Diego Godin n'aura jamais les mêmes vertus qu'une arrière-garde menée par Piqué. C'est encore le débat de la possession, qui s'est même emparé des charnières défensives. Les pragmatiques diront que la défense guardiolesque de la Mannschaft a perdu, contre un soldat de Simeone. Les amoureux du ballon répondront que depuis qu'elle a épousé la possession, l'Allemagne est toujours dans le dernier carré. Restera à débattre autour d'une éternelle question : le vainqueur a-t-il toujours raison ? Par Guillaume Gautier