Vendredi 14 avril 1989. Dans une cité ouvrière de Formby, petite ville de 25.000 habitants au nord de Liverpool, Kevin Williams (15) trépigne d'impatience dans sa chambre. Le lendemain, Liverpool dispute la demi-finale de la Coupe d'Angleterre face à Nottingham Forest. Avec son copain Andy Duncan, il a acheté un ticket en secret et attend le moment propice pour annoncer la nouvelle à ses parents.

En début de soirée, il quitte sa chambre et demande à Steve, son beau-père, l'autorisation d'aller au match. "Non", répond celui-ci. Terriblement déçu, Kevin remonte dans sa chambre mais Steve a des remords et en parle à Anne, la mère de Kevin. "Pauvre gamin ! Il lave les vitres dans un pub pour se faire un peu d'argent de poche, il travaille bien à l'école et il est fou de Liverpool. Si on le laissait aller au match ?" Anne marque son accord et Kevin est autorisé à assister à son premier match en déplacement des Reds. Ce sera aussi son dernier.

Kevin Williams est l'une des 96 victimes de la tragédie de Hillsborough. Dans la mémoire collective, on se souviendra d'eux comme The 96 mais, pour les amis et les familles, il s'agit d'un fils, d'un frère, d'une soeur, d'un neveu, d'une nièce, d'un oncle, d'un grand-père ou d'un amour de jeunesse. "Ce jour a changé ma vie", dit Sara Williams, la soeur de Kevin qui, dans son livre With Hope in Her Heart, raconte le combat de sa mère contre la face cachée de la tragédie.

"Je n'avais que neuf ans mais soudain, mon enfance s'est arrêtée. A partir de ce jour-là, ma mère a mené une double vie : tantôt elle était une mère ou une grand-mère fragile, tantôt elle se battait contre le monde entier. Je me suis toujours demandé quand tout cela finirait."

Six ans après le drame, la mère de Kevin et Steve se séparent. A cause de Hillsborough, selon Sara : "Ils ne pouvaient vivre avec ce poids." Et lorsque, à 21 ans, Sara tombe involontairement enceinte d'un type avec qui sa relation est inévitablement vouée à l'échec, la famille éclate encore un peu plus.

"Ma grand-mère et ma tante ne voulaient plus rien savoir de moi ni du bébé mais ma mère a pris mon parti. Elle disait : -J'ai déjà perdu un enfant, je ne veux pas en perdre un deuxième. Après la naissance de ma fille, Lena, nous avons enfin fêté Noël pour la première fois depuis la mort de Kevin."

"On est un peu serrés ici"

Ce matin du 15 avril, de peur de louper le train, Kevin a demandé à sa mère de l'éveiller à six heures. "Il était terriblement excité", raconte Anne dans le Liverpool Echo. Elle part travailler à la librairie tandis qu'il se prépare. "Il voulait absolument prendre le premier train encadré par la police."

A la fenêtre, Sara lui fait signe. "Il m'a fait le V de la victoire. C'est la dernière fois que je l'ai vu." Avec Andy, il prend la direction de la librairie. "Il m'a montré sa boîte à tartines, avec du fromage et du chocolat (elle rit). J'y ai ajouté quelques sachets de crispies et quelques bouteilles de Coca. Mais ils étaient pressés de partir. Je lui ai demandé d'être prudent. Il m'a répondu : "T'inquiète, maman : 3-0."

Dans le train, l'ambiance est à son comble. Les deux amis projettent même déjà d'aller voir la finale à Wembley. A 13 h 30, après avoir marché un peu, ils entrent dans le bloc 4. Il reste une heure trente avant le coup d'envoi mais un quart d'heure plus tard, ils aperçoivent des amis de Formby et les rejoignent dans le bloc 3. Ça chante : Li-ver-pool, Li-ver-pool !

Les joueurs examinent la pelouse. Kevin admire ses héros : Bruce Grobbelaar, son préféré, Alan Hansen, Peter Beardsley, John Barnes, Ian Rush. Le manager, Kenny Dalglish, salue les tribunes rouges. Li-ver-pool, Li-ver-pool...

Mais, dans le dos des deux jeunes hommes, le drame se noue. Des centaines d'autocars ayant été pris dans un gigantesque embouteillage sur l'autoroute, les fans ne débarquent à Hillsborough qu'une demi-heure avant le match. Des milliers de supporters sans billets tentent d'en profiter pour entrer.

Le chaos est total. Le superintendant en chef, David Duckenfield, donne l'ordre d'ouvrir les portes mais il oublie de placer un cordon aux blocs 3 et 4, les plus près de l'entrée, déjà archicombles. Kevin dit à son copain : "On est un peu serrés, ici. "Des supporters entrent, les deux amis sont séparés.

Le coup d'envoi est donné mais sur les caméras de surveillance, le superintendant en chef voit qu'une porte est cassée et que des gens veulent sortir. Il ordonne de la faire fermer par la force. Des hommes risquent d'être piétinés et crient à l'aide. Face à ce tsunami humain, le petit Kevin est impuissant. Tout le monde lutte pour sa survie, certains sont portés à bout de bras, les autres se marchent dessus pour tenter de rejoindre la porte où la police et les chiens tentent d'empêcher un envahissement de terrain.

"Les walking wounded"

Des photographes prennent des clichés de fans écrasés contre les grillages, de supporters qui vomissent, de visages bleus... Après six minutes, le match est arrêté, la police se regroupe au milieu du terrain car elle se soucie plus d'éviter les bagarres entre supporters que du sort des victimes, transportées sur le terrain à l'aide de panneaux publicitaires. En dehors du stade, 44 ambulances sont prêtes mais la police les empêche de partir. Encore une erreur fatale...

Alors que le drame se joue, à Formby, la famille Williams prend place devant la télévision. Grandstand, l'émission de la BBC, montre les premières images. Steve, le beau-père, est en colère. "Si jamais je vois notre Kevin sur le terrain, plus jamais il n'ira au football."

Le commentateur parle de victimes mortelles : 7, 21, 29... Anne Williams s'inquiète, Steve lui demande d'aller acheter des cigarettes au pub. "The Legion était plein de supporters. On m'a parlé de 56 morts. Je leur ai demandé de regarder s'ils voyaient un garçon avec des chaussures beiges et une veste bleue mais personne ne m'a écoutée."

Lorsque Anne s'en va, le compteur affiche déjà 61 victimes. "Je suis sortie et j'ai fondu en larmes", dit-elle. A la maison, pourtant, personne ne panique. Steve tente de la calmer. "Tu connais Kevin, il va se débrouiller." Mais Anne est dans tous ses états. "Il est là, il est là !"

Toute l'après-midi, le téléphone sonne. A chaque fois, Anne espère que Kevin est au bout du fil. Mais non... "Il avait promis d'être à la maison pour 21 heures. Il n'y était pas..." La famille a les yeux rivés sur l'écran, elle voit des supporters blessés débarquer à Liverpool Lime Street, la plus grande gare de la ville.

"Les hôpitaux de Sheffield et des environs étaient remplis. Dès lors, tous ceux qui savaient marcher étaient renvoyés chez eux. A la télévision, on les appelait les walking wounded."

Un peu après 21 heures, le père d'Andy Duncan appelle. "Andy était à Southport Infirmery. Vivant." Vers minuit, Anne se rend chez une de ses meilleures amies, Winnie Thompson. Son fils, Stuart, est décédé. "J'ai commencé à pleurer, à trembler sur mes jambes mais Winnie m'a dit : -Ne t'en fais pas, tout va bien se passer pour Kevin. Mais je ne voulais plus attendre, je voulais aller à Sheffield."

"De la mort dans l'air"

Au numéro d'urgence, un consultant très serviable ne peut lui donner de nouvelles mais il lui explique le chemin du Royal Hallamshire Hospital. Une aventure de trois heures en pleine nuit, avec une panne d'essence pour couronner le tout. "J'ai pleuré pendant tout le trajet", dit Anne. Ils se trompent et roulent vers le stade où un policier les envoie vers une école.

"Ils avaient transporté un Kevin Williams à l'hôpital, il était légèrement blessé. Enfin une bonne nouvelle ! Kev' était toujours en vie, nous étions soulagés. Puis une femme est venue nous dire que ce Kevin Williams avait 40 ans..."

Les assistants sociaux envoient Anne au centre médico-légal, où des pathologistes tentent d'identifier les victimes. Dans la voiture, personne ne dit mot. "Nous savions que nous devions nous préparer au pire", dit-elle. En attendant qu'on les appelle, ils entendent de temps en temps un cri.

"Il y avait de la mort dans l'air." Un homme en tablier blanc leur demande de les suivre. Au mur, des dizaines de photos des victimes. "Une mer de photos mais je n'ai vu que Kevin. Il était mort. Il avait l'air paisible, comme s'il dormait. J'ai entendu Steve pleurer. Comment était-ce possible ?"

Anne doit identifier son fils. "Je ne voulais pas le voir, j'avais peur de mon propre fils mais je n'avais pas le choix." Kevin était derrière une vitre. "J'aurais voulu le toucher mais c'était impossible. Puis il a fallu partir et moi je ne voulais pas le laisser seul dans cette pièce froide."

Le dimanche 16 avril, en fin d'après-midi, Sara est chez sa grand-mère. Elle est toujours sans nouvelles de ses parents et de Kev'. Andy, le copain de Kevin, est présent également. Ils parlent un peu.

"Soudain, ma grand-mère est entrée et elle a dit : -Je suis désolée, Sara : Kevin est mort. J'ai couru vers la maison. Presque toute la famille était là. J'ai rarement vu autant d'adultes pleurer."

Les funérailles ont lieu le vendredi. Ses cendres sont dispersées près du Kop Stand d'Anfield Road, à quelques mètres de la place qu'il occupe habituellement. "A l'époque, personne ne s'en est rendu compte mais il fallait que Kevin soit brûlé le plus rapidement possible : les preuves devaient disparaître", dit Sara.

"A 16 h 06, un médecin le déclarait mort"

En janvier 1990, le juge Peter Taylor, chargé de l'enquête sur le drame, est sans pitié pour le service d'ordre qui a "totalement perdu le contrôle des opérations et commis des erreurs de dimension." Maigre consolation, tout comme le Hillsborough Memorial d'Anfield, où sont gravés les noms des 96 victimes.

En mai 1990, quelques semaines après le premier anniversaire du drame, Anne Williams assiste à une réunion de la commission d'enquête à Sheffield. Un voyage qui va changer sa vie. Avant-même d'entrer dans la salle, elle tombe sur une photo de Kevin couché sur la pelouse. "Un homme vêtu d'un sweat gris tente de le ranimer."

Dans son agenda, elle note : "On m'a aussi raconté qu'une femme policier, Debra Martin, a emmené Kevin dans un gymnase. Lorsqu'il a cessé de respirer, elle a pratiqué le bouche-à-bouche et un massage cardiaque avec l'assistance d'un médecin. Selon elle, il aurait alors recommencé à respirer, aurait ouvert les yeux et aurait dit : -Mum... Il s'agirait de son dernier mot. A 16 h 06, un médecin le déclarait mort."

Mais au cours de l'enquête, les déclarations du pathologiste David Slater, contredisent totalement cette version. Selon lui, Kevin était le plus gravement atteint de tous les blessés qu'il a examinés ce jour-là. Il souffrait de blessures très graves à la nuque et à la poitrine ayant causé une asphyxie traumatique, une mort par oppression.

"Selon le pathologiste, il était impossible que Kevin, aussi gravement blessé, ait pu dire : -Mum... L'image de Kevin à la morgue m'est revenue à l'esprit. Il avait une petite égratignure au-dessus du sourcil et un ongle noir, rien de plus. Là, je me suis dit que quelque chose n'allait pas..."

Le lendemain, elle reçoit la visite du détective Matt Sawers qui lui dit que l'homme au sweat gris est Derek Bruder, un policier de Liverpool. Dans sa première déclaration, Bruder a dit que Kevin avait des convulsions, qu'il avait tenté de le ranimer avec l'aide d'un ambulancier de Saint-John's et qu'il avait senti de légères pulsations dans sa nuque. Mais Anne apprend qu'il a changé de version.

"Bruder s'est trompé : il n'y avait ni convulsions, ni pulsations", lui dit le détective. "En partant, l'inspecteur Sawers m'a dit que l'affaire serait à nouveau examinée mais que ça ne valait pas la peine d'aller à Sheffield", dit Anne. La famille Williams reste donc chez elle tandis qu'à Sheffield, on lit la déclaration modifiée de Derek Bruder. Mais ni lui ni Debra Martin ne sont appelés.

"Une blessure au cou a bloqué les voies respiratoires" En novembre 1990, dans le cadre de la grande enquête, Debra Martin, l'agent qui aurait entendu Kevin dire "Mum' à 16 heures le jour du drame, reçoit la visite du Sergent Julie Appleton. Et elle modifie également sa déclaration. "J'étais sous pression et je voulais oublier Hillsborough", dit-elle.

Après six mois d'enquête, les familles sont une nouvelle fois accablées. Selon le médecin légiste Stefan Popper, les 96 fans de Liverpool sont tous morts d'asphyxie traumatiques et tous étaient déjà morts ou en état de mort cérébrale à 15 h 15. Un timing crucial car il mettait fin à l'enquête sur les responsabilités de la South Yorkshire Police qui n'avait pas autorisé les 44 ambulances à entrer dans le stade et n'avait déclenché le plan catastrophe qu'à 15 h 55. Le jury confirme le rapport de Popper : mort accidentelle. L'affaire est donc close, sauf pour Anne Williams.

"Les premières déclarations de Debra Martin et de Derek Bruder ainsi que l'image que je gardais de Kevin me trottaient dans la tête. Comment aurait-il pu ouvrir les yeux s'il était en état de mort cérébrale depuis 40 minutes ? Les témoignages originaux étaient très gênants pour le médecin légiste tandis que les versions adaptées lui convenaient parfaitement. Kevin, un garçon sans histoire parti voir un match de foot pour ne jamais revenir, ne signifiait rien pour le système. Je devais faire éclater la vérité."

Avec l'aide de Hillsborough Justice Campaign, Anne part alors en croisade. Elle rencontre Debra Martin et Derek Bruder, qui admettent avoir été mis sous pression par la police. Deux pathologistes renommés reprennent le rapport d'autopsie et examinent les photos du corps de Kevin. Ils sont unanimes : pour eux, pas question d'asphyxie traumatique. Ils écrivent : "Une blessure au cou a bloqué les voies respiratoires de Kevin Williams".

Anne Williams : "Selon eux, les ambulanciers auraient pu pratiquer une trachéotomie mais les policiers les en ont empêchés. Incroyable !" Anne Williams tente de faire rouvrir le dossier mais à quatre reprises, elle se heurte au système, même si des déclarations de nouveaux témoins - supporters et policiers -, des photos et les images des caméras de surveillance lui ont permis de retracer assez fidèlement les dernières heures de Kevin.

"Ils ont étouffé l'affaire"

"Ils ont étouffé l'affaire", dit-elle dans son agenda. "Ils ont voulu tuer Kevin une deuxième fois. Je ne pouvais pas laisser faire cela, quelles que soient les conséquences pour moi ou pour ma famille." Et elles sont grandes car en juillet 1995, elle se sépare de Steve. "Nous étions mariés depuis 18 ans mais nous n'arrivions plus à communiquer. J'avais Hillsborough, Steve n'avait rien. J'ai payé le prix fort et j'ai parfois voulu tout plaquer. Mais je devais me battre."

En 2006, elle se rend même à la Cour Européenne des Droits de l'Homme où elle ouvre un dossier Williams vs United Kingdom. "Kevin était mort dans les mains de l'État britannique, je voulais savoir comment ça s'était passé. Les preuves étaient là mais les instances refusaient de les examiner." Mais en 2009, peu avant le vingtième anniversaire du drame, l'affaire est classée sans suite.

Sous la pression des groupes d'action et de l'opinion publique, cependant, le pouvoir se lézarde. En mars 2011, les autorités britanniques font marche arrière. Après 22 ans, Anne Williams décroche sa première victoire : Hillsborough Independent Panel réanalyse tous les témoignages, tous les documents, toutes les preuves. Y compris les événements qui se sont produits après 15 h 15.

En septembre 2012, la première enquête est totalement démontée. Conclusion : "La police et les services de sécurité ont tout fait pour rejeter la faute sur les supporters (...) 116 déclarations et rapports ont été trafiqués ou adaptés dans le seul but de camoufler l'intervention douteuse de la police (...) 41 des 96 victimes auraient pu être sauvées..."

Le même jour, le Premier ministre, David Cameron présente ses excuses devant la Chambre des Communes. "Les familles des victimes avaient raison de penser que les autorités avaient tout fait pour donner une autre version des faits. Ce jour-là et au cours des 23 années qui ont suivi, des erreurs ont été commises. Je dois m'excuser pour le double tort fait à ces familles. L'État a failli dans sa mission de protéger leurs proches, il a mis trop de temps à faire éclater la vérité et il a tout fait pour faire endosser la faute aux victimes."

Le Liverpool Echo, qui l'a soutenue pendant 23 ans, affiche à la Une une photo d'Anne Williams le poing levé. "Elle semblait très fatiguée", dit Sara, sa fille. "Elle était malade mais elle n'avait pas le temps d'aller chez le médecin ou à l'hôpital. Six semaines après le verdict du Hillsborough Independent Panel, nous attendions le médecin main dans la main. Il est arrivé et a dit : -Je suis désolé, Anne. Vous avez un cancer, nous ne pouvons rien faire. A ma grande surprise, elle n'a posé aucune question. Elle m'a dit : - A partir de maintenant, c'est toi qui dois te battre pour Kevin."

Anne Williams est décédée le 19 avril 2013, six mois après le diagnostic et au terme d'une croisade qui aura duré 24 ans. "Entre-temps, une nouvelle enquête avait débuté", dit Sara. "Elle devait permettre de punir les coupables. Elle aurait tant voulu y assister mais d'un autre côté, elle voulait aussi vivre sans le poids de Hillsborough. Cela avait suffisamment duré."

PAR CHRIS TETAERT

Vendredi 14 avril 1989. Dans une cité ouvrière de Formby, petite ville de 25.000 habitants au nord de Liverpool, Kevin Williams (15) trépigne d'impatience dans sa chambre. Le lendemain, Liverpool dispute la demi-finale de la Coupe d'Angleterre face à Nottingham Forest. Avec son copain Andy Duncan, il a acheté un ticket en secret et attend le moment propice pour annoncer la nouvelle à ses parents. En début de soirée, il quitte sa chambre et demande à Steve, son beau-père, l'autorisation d'aller au match. "Non", répond celui-ci. Terriblement déçu, Kevin remonte dans sa chambre mais Steve a des remords et en parle à Anne, la mère de Kevin. "Pauvre gamin ! Il lave les vitres dans un pub pour se faire un peu d'argent de poche, il travaille bien à l'école et il est fou de Liverpool. Si on le laissait aller au match ?" Anne marque son accord et Kevin est autorisé à assister à son premier match en déplacement des Reds. Ce sera aussi son dernier. Kevin Williams est l'une des 96 victimes de la tragédie de Hillsborough. Dans la mémoire collective, on se souviendra d'eux comme The 96 mais, pour les amis et les familles, il s'agit d'un fils, d'un frère, d'une soeur, d'un neveu, d'une nièce, d'un oncle, d'un grand-père ou d'un amour de jeunesse. "Ce jour a changé ma vie", dit Sara Williams, la soeur de Kevin qui, dans son livre With Hope in Her Heart, raconte le combat de sa mère contre la face cachée de la tragédie. "Je n'avais que neuf ans mais soudain, mon enfance s'est arrêtée. A partir de ce jour-là, ma mère a mené une double vie : tantôt elle était une mère ou une grand-mère fragile, tantôt elle se battait contre le monde entier. Je me suis toujours demandé quand tout cela finirait." Six ans après le drame, la mère de Kevin et Steve se séparent. A cause de Hillsborough, selon Sara : "Ils ne pouvaient vivre avec ce poids." Et lorsque, à 21 ans, Sara tombe involontairement enceinte d'un type avec qui sa relation est inévitablement vouée à l'échec, la famille éclate encore un peu plus. "Ma grand-mère et ma tante ne voulaient plus rien savoir de moi ni du bébé mais ma mère a pris mon parti. Elle disait : -J'ai déjà perdu un enfant, je ne veux pas en perdre un deuxième. Après la naissance de ma fille, Lena, nous avons enfin fêté Noël pour la première fois depuis la mort de Kevin." "On est un peu serrés ici" Ce matin du 15 avril, de peur de louper le train, Kevin a demandé à sa mère de l'éveiller à six heures. "Il était terriblement excité", raconte Anne dans le Liverpool Echo. Elle part travailler à la librairie tandis qu'il se prépare. "Il voulait absolument prendre le premier train encadré par la police." A la fenêtre, Sara lui fait signe. "Il m'a fait le V de la victoire. C'est la dernière fois que je l'ai vu." Avec Andy, il prend la direction de la librairie. "Il m'a montré sa boîte à tartines, avec du fromage et du chocolat (elle rit). J'y ai ajouté quelques sachets de crispies et quelques bouteilles de Coca. Mais ils étaient pressés de partir. Je lui ai demandé d'être prudent. Il m'a répondu : "T'inquiète, maman : 3-0." Dans le train, l'ambiance est à son comble. Les deux amis projettent même déjà d'aller voir la finale à Wembley. A 13 h 30, après avoir marché un peu, ils entrent dans le bloc 4. Il reste une heure trente avant le coup d'envoi mais un quart d'heure plus tard, ils aperçoivent des amis de Formby et les rejoignent dans le bloc 3. Ça chante : Li-ver-pool, Li-ver-pool ! Les joueurs examinent la pelouse. Kevin admire ses héros : Bruce Grobbelaar, son préféré, Alan Hansen, Peter Beardsley, John Barnes, Ian Rush. Le manager, Kenny Dalglish, salue les tribunes rouges. Li-ver-pool, Li-ver-pool... Mais, dans le dos des deux jeunes hommes, le drame se noue. Des centaines d'autocars ayant été pris dans un gigantesque embouteillage sur l'autoroute, les fans ne débarquent à Hillsborough qu'une demi-heure avant le match. Des milliers de supporters sans billets tentent d'en profiter pour entrer. Le chaos est total. Le superintendant en chef, David Duckenfield, donne l'ordre d'ouvrir les portes mais il oublie de placer un cordon aux blocs 3 et 4, les plus près de l'entrée, déjà archicombles. Kevin dit à son copain : "On est un peu serrés, ici. "Des supporters entrent, les deux amis sont séparés. Le coup d'envoi est donné mais sur les caméras de surveillance, le superintendant en chef voit qu'une porte est cassée et que des gens veulent sortir. Il ordonne de la faire fermer par la force. Des hommes risquent d'être piétinés et crient à l'aide. Face à ce tsunami humain, le petit Kevin est impuissant. Tout le monde lutte pour sa survie, certains sont portés à bout de bras, les autres se marchent dessus pour tenter de rejoindre la porte où la police et les chiens tentent d'empêcher un envahissement de terrain. "Les walking wounded" Des photographes prennent des clichés de fans écrasés contre les grillages, de supporters qui vomissent, de visages bleus... Après six minutes, le match est arrêté, la police se regroupe au milieu du terrain car elle se soucie plus d'éviter les bagarres entre supporters que du sort des victimes, transportées sur le terrain à l'aide de panneaux publicitaires. En dehors du stade, 44 ambulances sont prêtes mais la police les empêche de partir. Encore une erreur fatale... Alors que le drame se joue, à Formby, la famille Williams prend place devant la télévision. Grandstand, l'émission de la BBC, montre les premières images. Steve, le beau-père, est en colère. "Si jamais je vois notre Kevin sur le terrain, plus jamais il n'ira au football." Le commentateur parle de victimes mortelles : 7, 21, 29... Anne Williams s'inquiète, Steve lui demande d'aller acheter des cigarettes au pub. "The Legion était plein de supporters. On m'a parlé de 56 morts. Je leur ai demandé de regarder s'ils voyaient un garçon avec des chaussures beiges et une veste bleue mais personne ne m'a écoutée." Lorsque Anne s'en va, le compteur affiche déjà 61 victimes. "Je suis sortie et j'ai fondu en larmes", dit-elle. A la maison, pourtant, personne ne panique. Steve tente de la calmer. "Tu connais Kevin, il va se débrouiller." Mais Anne est dans tous ses états. "Il est là, il est là !" Toute l'après-midi, le téléphone sonne. A chaque fois, Anne espère que Kevin est au bout du fil. Mais non... "Il avait promis d'être à la maison pour 21 heures. Il n'y était pas..." La famille a les yeux rivés sur l'écran, elle voit des supporters blessés débarquer à Liverpool Lime Street, la plus grande gare de la ville. "Les hôpitaux de Sheffield et des environs étaient remplis. Dès lors, tous ceux qui savaient marcher étaient renvoyés chez eux. A la télévision, on les appelait les walking wounded." Un peu après 21 heures, le père d'Andy Duncan appelle. "Andy était à Southport Infirmery. Vivant." Vers minuit, Anne se rend chez une de ses meilleures amies, Winnie Thompson. Son fils, Stuart, est décédé. "J'ai commencé à pleurer, à trembler sur mes jambes mais Winnie m'a dit : -Ne t'en fais pas, tout va bien se passer pour Kevin. Mais je ne voulais plus attendre, je voulais aller à Sheffield." "De la mort dans l'air" Au numéro d'urgence, un consultant très serviable ne peut lui donner de nouvelles mais il lui explique le chemin du Royal Hallamshire Hospital. Une aventure de trois heures en pleine nuit, avec une panne d'essence pour couronner le tout. "J'ai pleuré pendant tout le trajet", dit Anne. Ils se trompent et roulent vers le stade où un policier les envoie vers une école. "Ils avaient transporté un Kevin Williams à l'hôpital, il était légèrement blessé. Enfin une bonne nouvelle ! Kev' était toujours en vie, nous étions soulagés. Puis une femme est venue nous dire que ce Kevin Williams avait 40 ans..." Les assistants sociaux envoient Anne au centre médico-légal, où des pathologistes tentent d'identifier les victimes. Dans la voiture, personne ne dit mot. "Nous savions que nous devions nous préparer au pire", dit-elle. En attendant qu'on les appelle, ils entendent de temps en temps un cri. "Il y avait de la mort dans l'air." Un homme en tablier blanc leur demande de les suivre. Au mur, des dizaines de photos des victimes. "Une mer de photos mais je n'ai vu que Kevin. Il était mort. Il avait l'air paisible, comme s'il dormait. J'ai entendu Steve pleurer. Comment était-ce possible ?" Anne doit identifier son fils. "Je ne voulais pas le voir, j'avais peur de mon propre fils mais je n'avais pas le choix." Kevin était derrière une vitre. "J'aurais voulu le toucher mais c'était impossible. Puis il a fallu partir et moi je ne voulais pas le laisser seul dans cette pièce froide." Le dimanche 16 avril, en fin d'après-midi, Sara est chez sa grand-mère. Elle est toujours sans nouvelles de ses parents et de Kev'. Andy, le copain de Kevin, est présent également. Ils parlent un peu. "Soudain, ma grand-mère est entrée et elle a dit : -Je suis désolée, Sara : Kevin est mort. J'ai couru vers la maison. Presque toute la famille était là. J'ai rarement vu autant d'adultes pleurer." Les funérailles ont lieu le vendredi. Ses cendres sont dispersées près du Kop Stand d'Anfield Road, à quelques mètres de la place qu'il occupe habituellement. "A l'époque, personne ne s'en est rendu compte mais il fallait que Kevin soit brûlé le plus rapidement possible : les preuves devaient disparaître", dit Sara. "A 16 h 06, un médecin le déclarait mort" En janvier 1990, le juge Peter Taylor, chargé de l'enquête sur le drame, est sans pitié pour le service d'ordre qui a "totalement perdu le contrôle des opérations et commis des erreurs de dimension." Maigre consolation, tout comme le Hillsborough Memorial d'Anfield, où sont gravés les noms des 96 victimes. En mai 1990, quelques semaines après le premier anniversaire du drame, Anne Williams assiste à une réunion de la commission d'enquête à Sheffield. Un voyage qui va changer sa vie. Avant-même d'entrer dans la salle, elle tombe sur une photo de Kevin couché sur la pelouse. "Un homme vêtu d'un sweat gris tente de le ranimer." Dans son agenda, elle note : "On m'a aussi raconté qu'une femme policier, Debra Martin, a emmené Kevin dans un gymnase. Lorsqu'il a cessé de respirer, elle a pratiqué le bouche-à-bouche et un massage cardiaque avec l'assistance d'un médecin. Selon elle, il aurait alors recommencé à respirer, aurait ouvert les yeux et aurait dit : -Mum... Il s'agirait de son dernier mot. A 16 h 06, un médecin le déclarait mort." Mais au cours de l'enquête, les déclarations du pathologiste David Slater, contredisent totalement cette version. Selon lui, Kevin était le plus gravement atteint de tous les blessés qu'il a examinés ce jour-là. Il souffrait de blessures très graves à la nuque et à la poitrine ayant causé une asphyxie traumatique, une mort par oppression. "Selon le pathologiste, il était impossible que Kevin, aussi gravement blessé, ait pu dire : -Mum... L'image de Kevin à la morgue m'est revenue à l'esprit. Il avait une petite égratignure au-dessus du sourcil et un ongle noir, rien de plus. Là, je me suis dit que quelque chose n'allait pas..." Le lendemain, elle reçoit la visite du détective Matt Sawers qui lui dit que l'homme au sweat gris est Derek Bruder, un policier de Liverpool. Dans sa première déclaration, Bruder a dit que Kevin avait des convulsions, qu'il avait tenté de le ranimer avec l'aide d'un ambulancier de Saint-John's et qu'il avait senti de légères pulsations dans sa nuque. Mais Anne apprend qu'il a changé de version. "Bruder s'est trompé : il n'y avait ni convulsions, ni pulsations", lui dit le détective. "En partant, l'inspecteur Sawers m'a dit que l'affaire serait à nouveau examinée mais que ça ne valait pas la peine d'aller à Sheffield", dit Anne. La famille Williams reste donc chez elle tandis qu'à Sheffield, on lit la déclaration modifiée de Derek Bruder. Mais ni lui ni Debra Martin ne sont appelés. "Une blessure au cou a bloqué les voies respiratoires" En novembre 1990, dans le cadre de la grande enquête, Debra Martin, l'agent qui aurait entendu Kevin dire "Mum' à 16 heures le jour du drame, reçoit la visite du Sergent Julie Appleton. Et elle modifie également sa déclaration. "J'étais sous pression et je voulais oublier Hillsborough", dit-elle. Après six mois d'enquête, les familles sont une nouvelle fois accablées. Selon le médecin légiste Stefan Popper, les 96 fans de Liverpool sont tous morts d'asphyxie traumatiques et tous étaient déjà morts ou en état de mort cérébrale à 15 h 15. Un timing crucial car il mettait fin à l'enquête sur les responsabilités de la South Yorkshire Police qui n'avait pas autorisé les 44 ambulances à entrer dans le stade et n'avait déclenché le plan catastrophe qu'à 15 h 55. Le jury confirme le rapport de Popper : mort accidentelle. L'affaire est donc close, sauf pour Anne Williams. "Les premières déclarations de Debra Martin et de Derek Bruder ainsi que l'image que je gardais de Kevin me trottaient dans la tête. Comment aurait-il pu ouvrir les yeux s'il était en état de mort cérébrale depuis 40 minutes ? Les témoignages originaux étaient très gênants pour le médecin légiste tandis que les versions adaptées lui convenaient parfaitement. Kevin, un garçon sans histoire parti voir un match de foot pour ne jamais revenir, ne signifiait rien pour le système. Je devais faire éclater la vérité." Avec l'aide de Hillsborough Justice Campaign, Anne part alors en croisade. Elle rencontre Debra Martin et Derek Bruder, qui admettent avoir été mis sous pression par la police. Deux pathologistes renommés reprennent le rapport d'autopsie et examinent les photos du corps de Kevin. Ils sont unanimes : pour eux, pas question d'asphyxie traumatique. Ils écrivent : "Une blessure au cou a bloqué les voies respiratoires de Kevin Williams". Anne Williams : "Selon eux, les ambulanciers auraient pu pratiquer une trachéotomie mais les policiers les en ont empêchés. Incroyable !" Anne Williams tente de faire rouvrir le dossier mais à quatre reprises, elle se heurte au système, même si des déclarations de nouveaux témoins - supporters et policiers -, des photos et les images des caméras de surveillance lui ont permis de retracer assez fidèlement les dernières heures de Kevin. "Ils ont étouffé l'affaire" "Ils ont étouffé l'affaire", dit-elle dans son agenda. "Ils ont voulu tuer Kevin une deuxième fois. Je ne pouvais pas laisser faire cela, quelles que soient les conséquences pour moi ou pour ma famille." Et elles sont grandes car en juillet 1995, elle se sépare de Steve. "Nous étions mariés depuis 18 ans mais nous n'arrivions plus à communiquer. J'avais Hillsborough, Steve n'avait rien. J'ai payé le prix fort et j'ai parfois voulu tout plaquer. Mais je devais me battre." En 2006, elle se rend même à la Cour Européenne des Droits de l'Homme où elle ouvre un dossier Williams vs United Kingdom. "Kevin était mort dans les mains de l'État britannique, je voulais savoir comment ça s'était passé. Les preuves étaient là mais les instances refusaient de les examiner." Mais en 2009, peu avant le vingtième anniversaire du drame, l'affaire est classée sans suite. Sous la pression des groupes d'action et de l'opinion publique, cependant, le pouvoir se lézarde. En mars 2011, les autorités britanniques font marche arrière. Après 22 ans, Anne Williams décroche sa première victoire : Hillsborough Independent Panel réanalyse tous les témoignages, tous les documents, toutes les preuves. Y compris les événements qui se sont produits après 15 h 15. En septembre 2012, la première enquête est totalement démontée. Conclusion : "La police et les services de sécurité ont tout fait pour rejeter la faute sur les supporters (...) 116 déclarations et rapports ont été trafiqués ou adaptés dans le seul but de camoufler l'intervention douteuse de la police (...) 41 des 96 victimes auraient pu être sauvées..." Le même jour, le Premier ministre, David Cameron présente ses excuses devant la Chambre des Communes. "Les familles des victimes avaient raison de penser que les autorités avaient tout fait pour donner une autre version des faits. Ce jour-là et au cours des 23 années qui ont suivi, des erreurs ont été commises. Je dois m'excuser pour le double tort fait à ces familles. L'État a failli dans sa mission de protéger leurs proches, il a mis trop de temps à faire éclater la vérité et il a tout fait pour faire endosser la faute aux victimes." Le Liverpool Echo, qui l'a soutenue pendant 23 ans, affiche à la Une une photo d'Anne Williams le poing levé. "Elle semblait très fatiguée", dit Sara, sa fille. "Elle était malade mais elle n'avait pas le temps d'aller chez le médecin ou à l'hôpital. Six semaines après le verdict du Hillsborough Independent Panel, nous attendions le médecin main dans la main. Il est arrivé et a dit : -Je suis désolé, Anne. Vous avez un cancer, nous ne pouvons rien faire. A ma grande surprise, elle n'a posé aucune question. Elle m'a dit : - A partir de maintenant, c'est toi qui dois te battre pour Kevin." Anne Williams est décédée le 19 avril 2013, six mois après le diagnostic et au terme d'une croisade qui aura duré 24 ans. "Entre-temps, une nouvelle enquête avait débuté", dit Sara. "Elle devait permettre de punir les coupables. Elle aurait tant voulu y assister mais d'un autre côté, elle voulait aussi vivre sans le poids de Hillsborough. Cela avait suffisamment duré." PAR CHRIS TETAERT