2 janvier, les fumées du feu d'artifice du Nouvel An ne sont pas encore dissipées quand les Rangers et le Celtic montent sur la pelouse de l'Ibrox Stadium pour y disputer l' Old Firm, un des plus âpres derbies d'Europe. Une guerre des clans qui finit souvent en bagarres, sur le terrain comme en-dehors. "On dirait une scène d' Apocalypse Now", s'est un jour écrié un commentateur. Autre facette plus sombre, un jour de derby, la police de Glasgow reçoit systématiquement un nombre plus élevé d'appels pour violence familiale.
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2 janvier, les fumées du feu d'artifice du Nouvel An ne sont pas encore dissipées quand les Rangers et le Celtic montent sur la pelouse de l'Ibrox Stadium pour y disputer l' Old Firm, un des plus âpres derbies d'Europe. Une guerre des clans qui finit souvent en bagarres, sur le terrain comme en-dehors. "On dirait une scène d' Apocalypse Now", s'est un jour écrié un commentateur. Autre facette plus sombre, un jour de derby, la police de Glasgow reçoit systématiquement un nombre plus élevé d'appels pour violence familiale. Ibrox a également été le théâtre d'un des plus grands drames de l'histoire du foot britannique. Le 2 janvier 1971, une rampe cède et 66 personnes perdent la vie. Cette année, la minute de silence traditionnelle semble endormir les Rangers, qui ne cadrent pas un seul tir en nonante minutes. Les Blues de Glasgow remportent malgré tout le derby, une épaule du Celtic ayant dévié dans son but un coup de coin de James Tavernier. StevenGerrard, le manager des Rangers, serre les poings. Mais il est parfaitement conscient qu'il vaut mieux s'abstenir de crier victoire trop tôt, lui dont la glissade avait coûté le titre vers lequel Liverpool semblait filer en 2014. Il faudrait néanmoins une fameuse débâcle pour priver son équipe du titre cette saison. Celle-ci compte 21 unités d'avance sur son rival et voisin, avec toutefois deux matches disputés de plus. Après une longue traversée du désert, le succès des Rangers dans le derby doit être l'ultime marche dans leur retour vers les sommets écossais. Reconstruction. Flash-back. Il y a huit ans et demi, il tombe des cordes. Pareille météo n'est possible qu'en Écosse. Elle cadre parfaitement avec la rencontre du jour. Les Rangers, qui détiennent le record de sacres, 54 en D1, alignent six internationaux, mais doivent malgré tout aller jusqu'aux prolongations pour éliminer Brechin City de la Challenger Cup, une épreuve réservée aux équipes des divisions inférieures. C'est le premier match des Rangers depuis leur relégation en D4. Pendant quatre ans, le club va devoir se produire sur des terrains boueux, contre des formations comme Alloa Athletic, Peterhead, Elgin City et Stirling Albion. En 1988, David Murray, un des hommes d'affaires les plus fortunés d'Écosse, n'imaginait certainement pas ce funeste sort en rachetant le club. Sous sa présidence, celui-ci engage des stars telles que Brian Laudrup, Paul Gascoigne, Ronald de Boer ou Mikel Arteta. En 1997, il s'en faut d'un cheveu pour que Ronaldo se produise au nord de l'Angleterre. Murray veut briller sur la scène européenne et propose au Brésilien de ne jouer qu'en Ligue des Champions: il peut faire l'impasse sur le championnat. Finalement, Ronaldo préférera l'Inter, mais le flirt souligne les ambitions écossaises. Le succès suit, avec neuf titres glanés au cours des années 90. Dans l'euphorie de ces triomphes, seuls les trouble-fêtes se préoccupent du coût de cette armada de stars. Murray n'y songe même pas. Et pour cause, il a bâti son empire en accumulant les dettes. Et applique à présent cette recette aux Rangers. En 2003, la dette du club s'élève à plus de cent millions d'euros, ce qui n'empêche pas Murray d'en débourser 18 pour enrôler Tore André Flo, un record en Écosse, à l'époque. Murray déclare fièrement: "Je mettrai dix livres chaque fois que le Celtic en dépensera cinq." L'homme fait preuve d'imagination. De 2001 à 2010, il paie une partie du salaire des joueurs en employee benefit trusts, des actions sur lesquelles les impôts sont moins élevés. En théorie, Murray enfreint la loi et cette manoeuvre sera finalement un des clous plantés dans le cercueil des Rangers. Il s'expose à une amende colossale des impôts, Her Majesty's Revenue & Customs. Ironie du sort, les Rangers sont un bastion monarchiste depuis la nuit des temps. À chaque match, ils chantent leur amour pour la Reine. Murray tente de refiler la patate chaude, mais ne trouve aucun candidat acquéreur. Jusqu'à ce que Craig Whyte, un homme d'affaires corrompu, lui verse une livre symbolique, en mai 2011. Whyte promet d'apurer les dettes du club, mais il interrompt en réalité tous les paiements à la TVA et aux impôts. Le club tombe en faillite dans l'année. Quatre ans plus tôt, en 2008, les Rangers avaient encore perdu la finale de la Coupe UEFA face au Zenit Saint-Pétersbourg, ils sont maintenant contraints de redémarrer en D4 écossaise. Toute une série de charlatans creusent la tombe d'un des deux clubs les plus prestigieux de la région, en accumulant les mauvaises décisions sportives et économiques. La chute des Rangers est un avertissement à tous les dirigeants qui se prennent pour Icare: même les aristocrates Rangers, sûrs d'eux au point de verser dans l'arrogance, ne sont pas too big to fail. Le Celtic rigole pendant que les Rangers se fraient un chemin dans toutes les divisions, à l'image du Beerschot. Le club des immigrés irlandais catholiques profite de l'absence de son rival pour accumuler les titres. Il prend son envol financier grâce à plusieurs participations à la Ligue des Champions, mais il est confronté au manque de puissance de son championnat, qui ne représente plus grand-chose depuis longtemps. En Europe, Motherwell et Hibernian n'obtiennent pas les résultats des Rangers. Si, en 2008, la Premiership écossaise était encore dixième au ranking UEFA des championnats, elle oscille entre la 23e et la 26e place de 2013 à 2018, derrière les compétitions de nations comme Chypre, la Biélorussie ou l'Azerbaïdjan. Le Celtic doit donc disputer des tours préliminaires et se qualifie de moins en moins souvent pour la lucrative phase de poules. Petit à petit, il cesse de se réjouir du sort des Rangers et commence même à s'en soucier. Ce n'est pas pour rien que les derbies s'appellent Old Firm. Ils rapportent énormément aux deux clubs. Les Rangers et le Celtic dominent le football écossais. Le dernier titre obtenu par un autre club date de 1985, quand Alex Ferguson entraînait Aberdeen. Sans ce duel, plus personne ne s'intéresse à la lutte pour la deuxième place. Sans l'admettre en public, de nombreux supporters du Celtic sont soulagés quand les Rangers réintègrent l'élite, en 2016, au bout de quatre ans. Ça ne coule pas de source. Les Rangers tâtonnent longtemps, en quête de la bonne formule. Ils touchent le fond en juillet 2017, quand ils trébuchent contre le Progrès Niederkorn au premier tour préliminaire d'Europa League. Le quatrième du championnat luxembourgeois n'avait plus marqué de but en Coupe d'Europe depuis 36 ans, mais s'impose 2-0. La presse parle "du pire résultat de tous les temps". Pedro Caixinha, l'entraîneur portugais aux allures de clown, est vert de rage et se dispute avec les supporters. Son mandat prend fin au bout de 229 jours, le séjour le plus bref de l'histoire du club, et Graeme Murty assure l'intérim jusqu'en fin de saison. En avril 2018, le Celtic écrase les Rangers 5-0. "Ça aurait tout aussi bien pu être 7-0", déclare le coach Brendan Rodgers. Le Celtic compte alors douze points d'avance sur les Rangers, troisièmes, mais sur le terrain, le fossé est plus considérable encore. Le club cherche désespérément un capitaine capable de le guider dans des eaux plus paisibles. "Le prochain manager va devoir entamer la bataille avec un pistolet à eau", écrit même le Guardian. Peu après cette raclée, les Rangers embauchent Steven Gerrard. Les observateurs se demandent ce que l'ancien médian de Liverpool, alors employé à l'académie des Reds, vient faire dans ce nid de vipères. Le nouveau président ne s'entend pas avec des candidats repreneurs et les supporters grognent. Mais surtout, les dettes recommencent à s'empiler. Le cauchemar se répète. Le chaos est complet. Gerrard qualifie sa décision d'évidente: "J'ai suivi mon instinct." Stevie G a un avantage: contrairement à certains de ses prédécesseurs, il connaît la réalité d'une ville divisée en deux camps. Liverpool et Glasgow sont comparables: ce sont des villes ouvrières et les résultats des matches du week-end impactent le moral de bon nombre d'habitants. "C'est une des raisons de mon choix", insiste Gerrard. "Les Rangers ressemblent beaucoup à Liverpool. La ville, l'amour pour le club, la pression sont similaires. J'aime cette pression. C'est une drogue." Les deux premières saisons de Gerrard se déroulent selon le même schéma. Un bon premier tour, puis un fléchissement. L'international anglais (114 caps) n'en replace pas moins les Rangers au rang de numéro deux incontesté d'Écosse. "Mais la deuxième place ne suffit pas", assène-t-il fermement. À ses débuts, ses hommes éprouvent surtout du mal à démanteler des défenses très basses. Une trouvaille tactique résout le problème. Gerrard se défait de son classique 4-3-3 avec des ailiers au profit d'un 4-3-2-1 avec deux numéros dix qui cherchent les brèches entre les lignes. Le rouleau compresseur atteint sa vitesse de croisière. Pour la première fois depuis leur remontée, les Rangers évoluent dans une tactique claire. Ils transfèrent des joueurs qui s'y intègrent, comme Ryan Kent, le transfert le plus cher du nouveau club, et Ianis Hagi, qui n'a toutefois pas encore répondu aux attentes. Depuis l'arrivée de Gerrard, la valeur du noyau a augmenté de 272%, d'après le site Transfermarkt. Les états de service de l'Anglais rendent espoir aux supporters. Cette saison, les Rangers de Gerrard sont un bastion imprenable. Ils n'ont été défaits qu'une seule fois, en League Cup. Alors que les deux dernières saisons, l'équipe perdait trop de points face à des concurrents modestes, elle est aujourd'hui un modèle de sécurité et de régularité. Il suffit pour s'en convaincre de consulter le goal-average: 59-6 en championnat. Gerrard a transformé l'équipe en machine, y compris sur la scène européenne, où ses Rangers ont atteint le stade des huitièmes de finale la saison dernière et ont cette année tenu bon sans problème dans une poule qui les opposait à Benfica, au Lech Poznan et au Standard. L'Écosse talonne désormais la Belgique au classement UEFA. La montée en puissance des Rangers va de pair avec la déliquescence du Celtic. Le club a mal géré ses transferts, ce qui suscite des remous dans le vestiaire. Après une série de nuls, Neil Lennon est sous pression. Le Celtic joue sans beaucoup de rythme, ni conviction. Les supporters ne comprennent pas pourquoi leur club galvaude ainsi l'avantage qu'il a pris suite à l'implosion des Rangers. Si les Rangers sont sacrés champions, ils priveront le Celtic du record de dix titres d'affilée. Ils prendraient ainsi une belle revanche sur l'année 1998, quand le Celtic d' Henrik Larsson avait empêché les Rangers de signer la même perf', lors de l'ultime journée. Ça n'intéresse toutefois pas Gerrard. Lui rêve en fait d'entraîner Liverpool. "Ce serait dans la suite logique de son évolution", affirme Ally McCoist, la légende des Rangers, au quotidien The Scottish Sun. "Mais pour y parvenir, il doit connaître le succès avec les Rangers et donc remporter des trophées." Stevie G est sur la bonne voie.Tom Peeters