Qatar Sports Investment (QSI) a officiellement racheté le Paris Saint-Germain au début de l'été 2011 mais il n'est entré dans le gratin international que douze mois plus tard. Le 18 juillet 2012. A l'arrivée de Zlatan Ibrahimovic. Pendant un an, le club francilien a empilé les achats. Un staff tout neuf : Carlo Ancelotti (l'ancien coach du Milan et de Chelsea), Jean-Claude Blanc (un Français, passé par la Juventus comme président-délégué) et Leonardo (ex-Milan, ex-Inter) comme directeur sportif aux pouvoirs élargis.

Ce néo-tropisme italien s'est accéléré avec un shopping échevelé de l'autre côté des Alpes : Sissoko (Juve), Menez (Rome), Sirigu et Pastore (Palerme) plus quelques curiosités exotiques comme Lugano (Fenerbahçe) ou encore Matuidi (Saint-Etienne, de loin le meilleur rapport qualité/prix). Durant le mercato hivernal de l'an dernier, deux auriverde comme Alex (Chelsea) et Maxwell (Barça) débarquent dans la capitale française ainsi que Thiago Motta, un oriundo italo-brésilien qui joue pour la Nazionale, comme symbole absolu de la nouvelle politique parisienne de Leonardo, l'homme aux poches trouées avec...l'argent des autres.

Six mois plus tard, fort ( ?) d'une seconde place en Ligue 1 et d'un aller simple pour la Champions, le PSG entre dans une nouvelle dimension, façon Chelsea 2004 ou City 2010. Lavezzi (Napoli), Van der Wiel (Ajax), Verratti (Pescara), Lucas Moura (Sao Paulo) et même Thiago Silva (Milan, 42M€) optent pour la Ville-Lumière. Du lourd mais pas encore de la star ; au mieux, du Malaga sous hormones.

La signature d'Ibrahimovic permet au championnat de France de connaître une embellie dont il a bien besoin. Le peï est une star, sur comme en dehors du terrain, il a fréquenté les meilleurs clubs du continent (Ajax, Juve, Inter, Barça, Milan), il est mondialement connu et il brise les codes puisqu'il les ignore. De quoi embraser tout un pays...

Zlataner

A peine arrivé en France, Zlatan marque d'emblée son territoire : des buts en pagaille, quelques punchlines définitives (" Je ne connais pas encore la Ligue 1 mais toute la Ligue 1 me connaît ", une envie de gagner jamais démentie (il houspille partenaires et adversaires). On lui voue alors un culte aussi fervent qu'exponentiel. Des talk-shows télé et radio dissertent ad nauseam sur les mérites du Suédois, des éditorialistes descendent de leur piédestal afin d'approcher le phénomène à l'occasion de la sortie de son livre, (Moi, Zlatan Ibrahimovic (1), sa marionnette apparaît aux Guignols de l'info sur Canal Plus, un néologisme (" zlataner ") est repris par des publicitaires paresseux comme dans les cours de récré de l'Hexagone. Partout, la même pâmoison, ou presque. Jusqu'à l'overdose. " A l'Ajax, il avait déjà l'envergure et le charisme d'une star, les mêmes certitudes sur son jeu et sa personnalité mais il avait moins prouvé. Au club, ils avaient déjà vu passer de nombreux grands joueurs, ils n'étaient pas du genre à s'enflammer. Son parcours là-bas a été compliqué mais comme il avait ce truc en plus, dans la vie comme dans le jeu, il avait ses fans ", se souvient Julien Escudé, l'international français du Besiktas, son ancien coéquipier aux Pays-Bas.

Des fans, " Ibra " en comptera encore plus, de par le monde, après son quadruplé avec la Suèdecontre l'Angleterre en amical (4-2) en novembre grâce à un retourné acrobatique. Philippe Mexès en marque un aussi beau avec le Milan contre Anderlecht en C1 une semaine plus tard mais tout le monde s'en fout. Il n'appartient pas au gotha de la génération YouTube. Au contraire des deux Ronaldo, de Messi, de Zidane, de Ronaldinho et de quelques autres. Ce quadruplé contre les Trois Lions pour un match qui compte pour du beurre renvoie Zlatan à la formule lapidaire de ses (nombreux) détracteurs : "Grand joueur de petits matchs, petit joueur de grands matchs. " Comme on le disait d'Eric Cantona.

Au reste, si son CV dans les ligues domestiques s'avère exceptionnel (huit en dix exercices sur le terrain depuis 2002 dans trois pays (2), en attendant le sacre probable du PSG), son palmarès international demeure à des années-lumière d'un footballeur d'un tel calibre. Un quart de finale à l'Euro 2004 avec la Suède en plus de participations honorifiques ça et là avec sa sélection, une demi-finale de Champions avec le Barça (où il était remplaçant) et une flopée de quarts de finale (quatre).

Fuoriclasse

Pire : sa moyenne de buts devient famélique (4 buts en 27 rencontres) dès qu'on en vient à la phase par élimination directe, celle où les big men dégainent plus vite que d'ordinaire. " Il n'y a pas d'explication rationnelle, affirme pour sa part Christian Damiano, l'ancien adjoint de Ranieri à la Roma, passé par Parme et la Juve qui l'a vu de près. C'est un fuoriclasse. Il sait tout faire : offrir des passes décisives, conserver le ballon, marquer des buts encore et encore. De toutes les façons : de loin, de près, de volée, du pointu, de la tête, sur coup-franc, en retourné... Il a la gestuelle d'un gars d'1,80m, il est incroyablement complet. Après, pourquoi n'est-il pas plus décisif lors des matchs importants ? Peut-être que son ego, qui fait sa force, devient d'un coup sa principale faiblesse ? Que ses démons intérieurs le rongent ? " Voire...

Zlatan Ibrahimovic est né le 3 octobre 1981 à Malmö, en Suède, d'un père bosniaque et d'une mère croate qui se séparent quand il a deux ans. Avec sa soeur aînée Sanela et son petit frère Aleksandar, ils restent avec la mère, femme de ménage qui trime pour sept puisqu'elle compte aussi trois autres enfants d'une union précédente. " Une enfance rude où il n'y avait assez de rien " (1), selon Zlatan. Le paternel a le beau rôle puisqu'il n'apparaît qu'un week-end sur deux, régalant sa progéniture de glaces, de hamburgers, voire de Nike Air max, les jours où ça rigole. De brefs îlots de quiétude dans un océan de traumatismes, petits ou grands mais qu' " Ibra " reçoit en pleine face.

A dix ans, suite aux petits larcins de sa demi-frangine toxico, il est envoyé chez son père, séparé des autres gamins de la tribu. Seul. Le père idéalisé s'enfonce dans " la boisson, la guerre et la musique yougo (1)". Quand il ne travaille pas, il zappe constamment sur le conflit des Balkans à la TV, dévasté. Le gamin est livré à lui-même. Souvent, il n'y a quasiment rien à manger. Cette douleur de l'estomac vide le poursuit longtemps, " le frigo doit toujours être plein à ras bord, je ne m'y ferai jamais (1) " dit-il encore aujourd'hui à sa femme.

A Rosengard, son quartier des faubourgs de Malmö, un ghetto pour la Suède, une HLM à peine agitée en comparaison de ce qui se trame dans la périphérie d'Amsterdam ou de Paris, il multiplie les conneries. On lui tire Fido Dido, son BMX dont il ne sépare jamais, et il devient pour longtemps un authentique " voleur de bicyclettes ", comme dans le film de Vittorio de Sica. Comme il n'a rien, il dérobe tout et n'importe quoi dans les grands magasins du centre-ville de Malmö.

Pétition

Il " apprend " la solitude au contact de son paternel. A l'école ou à la cité, il passe du temps à battre ; donne beaucoup, encaisse en conséquence. On veut l'envoyer faire un tour chez le psy suite à " un tir de classe international dans la tronche " d'une instit'. Il le vit comme une offense maximale. Il se mure dans le silence, sauf pour insulter alentour, se sert de ses pouces (jeux vidéo), de ses yeux (pour mater des vidéos de Romario et Ronaldo en ligne) et de ses pieds à l'infini. Zlatan sait qu'il peut compter sur son daron en cas de force majeure, le reste du temps il est terrorisé. Un terreau fertile pour toutes sortes de névroses mais chez les Ibrahimovic, la psychanalyse n'est pas une option. " " Nous aurions dû être plus gentils dans la famille. Sauf que nous n'avions jamais appris à l'être (1). " CQFD.

Après avoir écumé les clubs de son quartier et développé la culture de rue qui va avec " où gagner n'est pas essentiel. Seuls comptent les beaux gestes (1) ", Zlatan rejoint les rangs du Malmö FF, un monde parallèle, une autre planète. Il se met de suite les éducateurs à dos qui lui reprochent son jeu, trop individualiste, " ses dribbles n'amenaient pas le jeu devant ", déplore Ake Kallenberg, le coach des juniors, et sa propension à insulter ses coéquipiers. Puis les parents des autres joueurs s'en mêlent et font circuler une pétition suite à une énième incartade. Zlatan est déjà doué pour se faire des ennemis.

A seize ans, il végète chez les jeunes, songe à abandonner quand son corps prend une dizaine de centimètres et du coffre durant l'été. Il attendra encore deux ans avant que Roland Andersson, l'entraîneur de l'équipe fanion, ne le convoque dans son bureau. Il pense devoir répondre d'une ultime bêtise mais l'ex-international suédois des 70's lui affirme simplement : " Zlatan, il est temps pour toi d'arrêter de jouer avec les petits garçons. " Le " type plutôt solide, sympa mais strict, avec une voix grave qui tient son auditoire en respect (1)" lui tient enfin le discours qu'il attendait sans plus trop l'espérer. Il trouve son premier père de substitution comme ce sera le cas ensuite avec Hasse Borg (un dirigeant de Malmö roublard qu'il finira par haïr), Leo Beenbakker (à l'Ajax qui lui fait penser au savant fou de Retour vers le futur), Mino Raiola (son agent italien, rencontré à Amsterdam, " il ressemble à un mafieux et ça me va "), Fabio Cappello (" un vrai dur. Rooney a dit que quand Capello vous frôle dans un couloir, on a le sentiment que l'on va mourir, et c'est la vérité (1) ") ou encore José Mourinho (la référence absolue à ses yeux). Des hommes durs, insensibles à la pression, à cheval sur la discipline, provocateurs si nécessaire, direct et qui savent être là en cas de coup dur. Des hommes qui auront jalonné sa trajectoire. L'exact profil des deux faces de son paternel, donc.

Frictions

" Ibra " ne sera pas resté longtemps dans l'équipe première de Malmö. Un peu plus de deux ans et demi. Même chose à l'Ajax et à l'Inter (trois saisons). Au Barça (un exercice) et au Milan (deux), ce sera encore plus court. Ses bastons à répétition (mention spéciale à celle qui l'opposa à Oguchi Onyewu à l'entraînement des rossoneri, une cote fêlée), ses sautes de tension, les circonstances aussi (la descente de la Juve en Serie B, notamment) le poussent à ne pas faire de vieux os là où il signe. " Il pouvait être charmant et détestable l'instant d'après. C'était comme une prima donna. Il ne correspondait au profil type des joueurs de la Juve ", se souvient Jonathan Zebina, son coéquipier dans le Piémont. Autour de son sillage, dès son arrivée, il y avait quelque chose qui disait qu'il ne serait que de passage. " Aujourd'hui encore, Zlatan se comporte comme s'il était toujours à Rosengard. Comme Thierry Henry, le gendre idéal, son exact contraire, il sert à longueur d'interview la même devise en guise de mode d'emploi : " Tu peux me sortir du quartier mais pour que le quartier sorte de moi... " La déclinaison européenne de la devise des ghettos US " you can take me out the 'hood but can't take the 'hood out of me".

Un signe d'immaturité malgré la paternité (deux garçons), une marque d'allégeance à ses racines aussi. " Depuis l'Ajax, j'ai l'impression qu'il est resté le même gamin espiègle qui veut toujours en découdre, toujours prouver. Il suffit de se souvenir du pion contre Breda (où il fait sept dribbles d'affilée, dont deux adversaires qu'il efface deux fois), c'est un pur but venu de la rue. Il est toujours connecté à son enfance " se remémore Julien Escudé.

Comme s'il ne voulait pas trahir ses gênes de mâle alpha, son ADN de Suédois (from Rosengard) qui se nomme Ibrahimovic. Le joueur du PSG a la rancune à géométrie variable. Il peut affirmer se " souvenir d'un mauvais tacle pendant des années. Je me rappelle de toutes les saloperies que les gens m'ont faites et je leur en veux à mort (1) " et faire pote avec ses ennemis d'hier (Materrazzi, Mihajlovic, Vieira -des guerriers comme lui). La contradiction est un hobby qu'il pratique avec assiduité. A chaque interview, il raille ses compatriotes, leur blondeur, leur personnalité diaphane et leurs blazes trop prévisibles qui se terminent par '(s)son'. Pourtant, lui le fils d'ex-Yougoslaves, physique de basketteur de l'ancienne République Fédérale de Tito, chevelure noir de jais, a fini par frayer avec une working-girl indépendante de la classe moyenne du pays d'Ingmar Bergman.

Helena

Comme " Ibra " n'est décidément pas un footballeur comme les autres, elle a onze ans de plus que lui, elle est...blonde, plutôt petite et n'a rien en commun avec les wags usuelles, oisives et dispendieuses. C'était un challenge inaccessible pour un jeune adulte mal dégrossi de Rosengard dénommé Zlatan, " mal à l'aise avec les filles (1) ". Il l'a pourtant réussi. Dans le Elle français (du 1er février 2013), Helena Seger raconte un Ibrahimovic drôle, charmeur, encore loin des bonnes manières et qui a vu en elle une " evil-super-bitch-deluxe " ; quelque chose comme le versant femelle d' " Ibra " peut-être ?

Ensemble, ils ont acheté une gigantesque maison rose à Limhamnsvägen, le quartier chic de Malmö, dont ils ont presque poussé les anciens propriétaires dehors avec une proposition financière qu'ils ne pouvaient pas refuser. Devant, il a accroché une grande photo où figurent deux longs pieds sales. Quand ses potes se sont interrogés sur " ces pieds dégueulasses, (...) sur une saleté pareille sur ton mur. " Il a répondu, lucide et fier, comme une évidence : " Vous êtes des imbéciles. Ce sont ces pieds qui ont payé la maison. (1)"

La seule fois où l'international suédois s'est, en quelque sorte, renié c'est à Barcelone. Il voulait tellement venir dans le meilleur club du monde qu'il s'est d'abord plié à la discipline locale. Ne pas faire de vagues, être bon camarade, venir à l'entraînement en Audi et laisser sa Ferrari Enzo (3) au garage. "Ici, on garde les pieds sur terre ", lui martèle Guardiola. Il tient six mois, jusqu'à la trêve qu'il passe en Suède, à chasser (une de ses marottes). Quand il revient en Catalogne, il n'est plus disposé aux mêmes concessions. Il ne supporte plus l'attitude de ces " écoliers trop sages qui sont les meilleurs joueurs de la planète " et le pasteur Pep qui leur sert de professeur.

" Au début, il était parfaitement intégré, il était bon et tout le monde était content. Ensuite, sans qu'on sache vraiment pourquoi, la relation s'est détériorée avec le coach. Nous, on ne savait rien. Tout passait par des non-dits. Puis, il est devenu remplaçant " raconte Seydou Keita, Barcelonais à l'époque. L'homme qui veut (toujours) faire une différence n'est plus alors qu'un spectateur privilégié, ou presque. L'homme qui s'est construit dans l'adversité doit ronger son frein dans le silence et l'incompréhension. L'homme qui n'a jamais appris à s'excuser finit par incendier Pep Guardiola un soir d'ultime dépit dans le vestiaire. Le coach catalan n'esquisse même pas de réponse quand Mourinho hurle sa joie sur la pelouse du Camp Nou. Dans la foulée, son ancien club, l'Inter de Milan, gagne la C1. La goutte de trop. L'allumette suédoise quitte le Barça alors qu'il voulait rester dans la meilleure équipe du monde. Il était prêt à sacrifier son ego -une première- pour n'être que le deuxième (voir pire) à Rome. Il reprendra sa route pour redevenir le premier dans son village, à Milan puis à Paris. Là, où comme à Malmö, il peut dire : " Qui n'est pas dans mon ombre ? "

(1) : in Moi Zlatan Ibrahimovic (Editions Jean-Claude Lattès), 20€

(2) : les titres de 2005 et 2006 sont retirés à la Juventus suite au scandale du Calciopoli.

(3) : tiré à 399 exemplaires, la Ferrari Enzo lui fut offerte par les dirigeants de la Juventus lors de son transfert de l'Ajax, sous l' " amicale " pression de Mino Raiola, son agent.

Par Rico Rizzitelli

Qatar Sports Investment (QSI) a officiellement racheté le Paris Saint-Germain au début de l'été 2011 mais il n'est entré dans le gratin international que douze mois plus tard. Le 18 juillet 2012. A l'arrivée de Zlatan Ibrahimovic. Pendant un an, le club francilien a empilé les achats. Un staff tout neuf : Carlo Ancelotti (l'ancien coach du Milan et de Chelsea), Jean-Claude Blanc (un Français, passé par la Juventus comme président-délégué) et Leonardo (ex-Milan, ex-Inter) comme directeur sportif aux pouvoirs élargis.Ce néo-tropisme italien s'est accéléré avec un shopping échevelé de l'autre côté des Alpes : Sissoko (Juve), Menez (Rome), Sirigu et Pastore (Palerme) plus quelques curiosités exotiques comme Lugano (Fenerbahçe) ou encore Matuidi (Saint-Etienne, de loin le meilleur rapport qualité/prix). Durant le mercato hivernal de l'an dernier, deux auriverde comme Alex (Chelsea) et Maxwell (Barça) débarquent dans la capitale française ainsi que Thiago Motta, un oriundo italo-brésilien qui joue pour la Nazionale, comme symbole absolu de la nouvelle politique parisienne de Leonardo, l'homme aux poches trouées avec...l'argent des autres.Six mois plus tard, fort ( ?) d'une seconde place en Ligue 1 et d'un aller simple pour la Champions, le PSG entre dans une nouvelle dimension, façon Chelsea 2004 ou City 2010. Lavezzi (Napoli), Van der Wiel (Ajax), Verratti (Pescara), Lucas Moura (Sao Paulo) et même Thiago Silva (Milan, 42M€) optent pour la Ville-Lumière. Du lourd mais pas encore de la star ; au mieux, du Malaga sous hormones.La signature d'Ibrahimovic permet au championnat de France de connaître une embellie dont il a bien besoin. Le peï est une star, sur comme en dehors du terrain, il a fréquenté les meilleurs clubs du continent (Ajax, Juve, Inter, Barça, Milan), il est mondialement connu et il brise les codes puisqu'il les ignore. De quoi embraser tout un pays...ZlatanerA peine arrivé en France, Zlatan marque d'emblée son territoire : des buts en pagaille, quelques punchlines définitives (" Je ne connais pas encore la Ligue 1 mais toute la Ligue 1 me connaît ", une envie de gagner jamais démentie (il houspille partenaires et adversaires). On lui voue alors un culte aussi fervent qu'exponentiel. Des talk-shows télé et radio dissertent ad nauseam sur les mérites du Suédois, des éditorialistes descendent de leur piédestal afin d'approcher le phénomène à l'occasion de la sortie de son livre, (Moi, Zlatan Ibrahimovic (1), sa marionnette apparaît aux Guignols de l'info sur Canal Plus, un néologisme (" zlataner ") est repris par des publicitaires paresseux comme dans les cours de récré de l'Hexagone. Partout, la même pâmoison, ou presque. Jusqu'à l'overdose. " A l'Ajax, il avait déjà l'envergure et le charisme d'une star, les mêmes certitudes sur son jeu et sa personnalité mais il avait moins prouvé. Au club, ils avaient déjà vu passer de nombreux grands joueurs, ils n'étaient pas du genre à s'enflammer. Son parcours là-bas a été compliqué mais comme il avait ce truc en plus, dans la vie comme dans le jeu, il avait ses fans ", se souvient Julien Escudé, l'international français du Besiktas, son ancien coéquipier aux Pays-Bas.Des fans, " Ibra " en comptera encore plus, de par le monde, après son quadruplé avec la Suèdecontre l'Angleterre en amical (4-2) en novembre grâce à un retourné acrobatique. Philippe Mexès en marque un aussi beau avec le Milan contre Anderlecht en C1 une semaine plus tard mais tout le monde s'en fout. Il n'appartient pas au gotha de la génération YouTube. Au contraire des deux Ronaldo, de Messi, de Zidane, de Ronaldinho et de quelques autres. Ce quadruplé contre les Trois Lions pour un match qui compte pour du beurre renvoie Zlatan à la formule lapidaire de ses (nombreux) détracteurs : "Grand joueur de petits matchs, petit joueur de grands matchs. " Comme on le disait d'Eric Cantona.Au reste, si son CV dans les ligues domestiques s'avère exceptionnel (huit en dix exercices sur le terrain depuis 2002 dans trois pays (2), en attendant le sacre probable du PSG), son palmarès international demeure à des années-lumière d'un footballeur d'un tel calibre. Un quart de finale à l'Euro 2004 avec la Suède en plus de participations honorifiques ça et là avec sa sélection, une demi-finale de Champions avec le Barça (où il était remplaçant) et une flopée de quarts de finale (quatre).FuoriclassePire : sa moyenne de buts devient famélique (4 buts en 27 rencontres) dès qu'on en vient à la phase par élimination directe, celle où les big men dégainent plus vite que d'ordinaire. " Il n'y a pas d'explication rationnelle, affirme pour sa part Christian Damiano, l'ancien adjoint de Ranieri à la Roma, passé par Parme et la Juve qui l'a vu de près. C'est un fuoriclasse. Il sait tout faire : offrir des passes décisives, conserver le ballon, marquer des buts encore et encore. De toutes les façons : de loin, de près, de volée, du pointu, de la tête, sur coup-franc, en retourné... Il a la gestuelle d'un gars d'1,80m, il est incroyablement complet. Après, pourquoi n'est-il pas plus décisif lors des matchs importants ? Peut-être que son ego, qui fait sa force, devient d'un coup sa principale faiblesse ? Que ses démons intérieurs le rongent ? " Voire...Zlatan Ibrahimovic est né le 3 octobre 1981 à Malmö, en Suède, d'un père bosniaque et d'une mère croate qui se séparent quand il a deux ans. Avec sa soeur aînée Sanela et son petit frère Aleksandar, ils restent avec la mère, femme de ménage qui trime pour sept puisqu'elle compte aussi trois autres enfants d'une union précédente. " Une enfance rude où il n'y avait assez de rien " (1), selon Zlatan. Le paternel a le beau rôle puisqu'il n'apparaît qu'un week-end sur deux, régalant sa progéniture de glaces, de hamburgers, voire de Nike Air max, les jours où ça rigole. De brefs îlots de quiétude dans un océan de traumatismes, petits ou grands mais qu' " Ibra " reçoit en pleine face.A dix ans, suite aux petits larcins de sa demi-frangine toxico, il est envoyé chez son père, séparé des autres gamins de la tribu. Seul. Le père idéalisé s'enfonce dans " la boisson, la guerre et la musique yougo (1)". Quand il ne travaille pas, il zappe constamment sur le conflit des Balkans à la TV, dévasté. Le gamin est livré à lui-même. Souvent, il n'y a quasiment rien à manger. Cette douleur de l'estomac vide le poursuit longtemps, " le frigo doit toujours être plein à ras bord, je ne m'y ferai jamais (1) " dit-il encore aujourd'hui à sa femme.A Rosengard, son quartier des faubourgs de Malmö, un ghetto pour la Suède, une HLM à peine agitée en comparaison de ce qui se trame dans la périphérie d'Amsterdam ou de Paris, il multiplie les conneries. On lui tire Fido Dido, son BMX dont il ne sépare jamais, et il devient pour longtemps un authentique " voleur de bicyclettes ", comme dans le film de Vittorio de Sica. Comme il n'a rien, il dérobe tout et n'importe quoi dans les grands magasins du centre-ville de Malmö.PétitionIl " apprend " la solitude au contact de son paternel. A l'école ou à la cité, il passe du temps à battre ; donne beaucoup, encaisse en conséquence. On veut l'envoyer faire un tour chez le psy suite à " un tir de classe international dans la tronche " d'une instit'. Il le vit comme une offense maximale. Il se mure dans le silence, sauf pour insulter alentour, se sert de ses pouces (jeux vidéo), de ses yeux (pour mater des vidéos de Romario et Ronaldo en ligne) et de ses pieds à l'infini. Zlatan sait qu'il peut compter sur son daron en cas de force majeure, le reste du temps il est terrorisé. Un terreau fertile pour toutes sortes de névroses mais chez les Ibrahimovic, la psychanalyse n'est pas une option. " " Nous aurions dû être plus gentils dans la famille. Sauf que nous n'avions jamais appris à l'être (1). " CQFD.Après avoir écumé les clubs de son quartier et développé la culture de rue qui va avec " où gagner n'est pas essentiel. Seuls comptent les beaux gestes (1) ", Zlatan rejoint les rangs du Malmö FF, un monde parallèle, une autre planète. Il se met de suite les éducateurs à dos qui lui reprochent son jeu, trop individualiste, " ses dribbles n'amenaient pas le jeu devant ", déplore Ake Kallenberg, le coach des juniors, et sa propension à insulter ses coéquipiers. Puis les parents des autres joueurs s'en mêlent et font circuler une pétition suite à une énième incartade. Zlatan est déjà doué pour se faire des ennemis.A seize ans, il végète chez les jeunes, songe à abandonner quand son corps prend une dizaine de centimètres et du coffre durant l'été. Il attendra encore deux ans avant que Roland Andersson, l'entraîneur de l'équipe fanion, ne le convoque dans son bureau. Il pense devoir répondre d'une ultime bêtise mais l'ex-international suédois des 70's lui affirme simplement : " Zlatan, il est temps pour toi d'arrêter de jouer avec les petits garçons. " Le " type plutôt solide, sympa mais strict, avec une voix grave qui tient son auditoire en respect (1)" lui tient enfin le discours qu'il attendait sans plus trop l'espérer. Il trouve son premier père de substitution comme ce sera le cas ensuite avec Hasse Borg (un dirigeant de Malmö roublard qu'il finira par haïr), Leo Beenbakker (à l'Ajax qui lui fait penser au savant fou de Retour vers le futur), Mino Raiola (son agent italien, rencontré à Amsterdam, " il ressemble à un mafieux et ça me va "), Fabio Cappello (" un vrai dur. Rooney a dit que quand Capello vous frôle dans un couloir, on a le sentiment que l'on va mourir, et c'est la vérité (1) ") ou encore José Mourinho (la référence absolue à ses yeux). Des hommes durs, insensibles à la pression, à cheval sur la discipline, provocateurs si nécessaire, direct et qui savent être là en cas de coup dur. Des hommes qui auront jalonné sa trajectoire. L'exact profil des deux faces de son paternel, donc. Frictions" Ibra " ne sera pas resté longtemps dans l'équipe première de Malmö. Un peu plus de deux ans et demi. Même chose à l'Ajax et à l'Inter (trois saisons). Au Barça (un exercice) et au Milan (deux), ce sera encore plus court. Ses bastons à répétition (mention spéciale à celle qui l'opposa à Oguchi Onyewu à l'entraînement des rossoneri, une cote fêlée), ses sautes de tension, les circonstances aussi (la descente de la Juve en Serie B, notamment) le poussent à ne pas faire de vieux os là où il signe. " Il pouvait être charmant et détestable l'instant d'après. C'était comme une prima donna. Il ne correspondait au profil type des joueurs de la Juve ", se souvient Jonathan Zebina, son coéquipier dans le Piémont. Autour de son sillage, dès son arrivée, il y avait quelque chose qui disait qu'il ne serait que de passage. " Aujourd'hui encore, Zlatan se comporte comme s'il était toujours à Rosengard. Comme Thierry Henry, le gendre idéal, son exact contraire, il sert à longueur d'interview la même devise en guise de mode d'emploi : " Tu peux me sortir du quartier mais pour que le quartier sorte de moi... " La déclinaison européenne de la devise des ghettos US " you can take me out the 'hood but can't take the 'hood out of me".Un signe d'immaturité malgré la paternité (deux garçons), une marque d'allégeance à ses racines aussi. " Depuis l'Ajax, j'ai l'impression qu'il est resté le même gamin espiègle qui veut toujours en découdre, toujours prouver. Il suffit de se souvenir du pion contre Breda (où il fait sept dribbles d'affilée, dont deux adversaires qu'il efface deux fois), c'est un pur but venu de la rue. Il est toujours connecté à son enfance " se remémore Julien Escudé. Comme s'il ne voulait pas trahir ses gênes de mâle alpha, son ADN de Suédois (from Rosengard) qui se nomme Ibrahimovic. Le joueur du PSG a la rancune à géométrie variable. Il peut affirmer se " souvenir d'un mauvais tacle pendant des années. Je me rappelle de toutes les saloperies que les gens m'ont faites et je leur en veux à mort (1) " et faire pote avec ses ennemis d'hier (Materrazzi, Mihajlovic, Vieira -des guerriers comme lui). La contradiction est un hobby qu'il pratique avec assiduité. A chaque interview, il raille ses compatriotes, leur blondeur, leur personnalité diaphane et leurs blazes trop prévisibles qui se terminent par '(s)son'. Pourtant, lui le fils d'ex-Yougoslaves, physique de basketteur de l'ancienne République Fédérale de Tito, chevelure noir de jais, a fini par frayer avec une working-girl indépendante de la classe moyenne du pays d'Ingmar Bergman.HelenaComme " Ibra " n'est décidément pas un footballeur comme les autres, elle a onze ans de plus que lui, elle est...blonde, plutôt petite et n'a rien en commun avec les wags usuelles, oisives et dispendieuses. C'était un challenge inaccessible pour un jeune adulte mal dégrossi de Rosengard dénommé Zlatan, " mal à l'aise avec les filles (1) ". Il l'a pourtant réussi. Dans le Elle français (du 1er février 2013), Helena Seger raconte un Ibrahimovic drôle, charmeur, encore loin des bonnes manières et qui a vu en elle une " evil-super-bitch-deluxe " ; quelque chose comme le versant femelle d' " Ibra " peut-être ?Ensemble, ils ont acheté une gigantesque maison rose à Limhamnsvägen, le quartier chic de Malmö, dont ils ont presque poussé les anciens propriétaires dehors avec une proposition financière qu'ils ne pouvaient pas refuser. Devant, il a accroché une grande photo où figurent deux longs pieds sales. Quand ses potes se sont interrogés sur " ces pieds dégueulasses, (...) sur une saleté pareille sur ton mur. " Il a répondu, lucide et fier, comme une évidence : " Vous êtes des imbéciles. Ce sont ces pieds qui ont payé la maison. (1)" La seule fois où l'international suédois s'est, en quelque sorte, renié c'est à Barcelone. Il voulait tellement venir dans le meilleur club du monde qu'il s'est d'abord plié à la discipline locale. Ne pas faire de vagues, être bon camarade, venir à l'entraînement en Audi et laisser sa Ferrari Enzo (3) au garage. "Ici, on garde les pieds sur terre ", lui martèle Guardiola. Il tient six mois, jusqu'à la trêve qu'il passe en Suède, à chasser (une de ses marottes). Quand il revient en Catalogne, il n'est plus disposé aux mêmes concessions. Il ne supporte plus l'attitude de ces " écoliers trop sages qui sont les meilleurs joueurs de la planète " et le pasteur Pep qui leur sert de professeur." Au début, il était parfaitement intégré, il était bon et tout le monde était content. Ensuite, sans qu'on sache vraiment pourquoi, la relation s'est détériorée avec le coach. Nous, on ne savait rien. Tout passait par des non-dits. Puis, il est devenu remplaçant " raconte Seydou Keita, Barcelonais à l'époque. L'homme qui veut (toujours) faire une différence n'est plus alors qu'un spectateur privilégié, ou presque. L'homme qui s'est construit dans l'adversité doit ronger son frein dans le silence et l'incompréhension. L'homme qui n'a jamais appris à s'excuser finit par incendier Pep Guardiola un soir d'ultime dépit dans le vestiaire. Le coach catalan n'esquisse même pas de réponse quand Mourinho hurle sa joie sur la pelouse du Camp Nou. Dans la foulée, son ancien club, l'Inter de Milan, gagne la C1. La goutte de trop. L'allumette suédoise quitte le Barça alors qu'il voulait rester dans la meilleure équipe du monde. Il était prêt à sacrifier son ego -une première- pour n'être que le deuxième (voir pire) à Rome. Il reprendra sa route pour redevenir le premier dans son village, à Milan puis à Paris. Là, où comme à Malmö, il peut dire : " Qui n'est pas dans mon ombre ? "(1) : in Moi Zlatan Ibrahimovic (Editions Jean-Claude Lattès), 20€(2) : les titres de 2005 et 2006 sont retirés à la Juventus suite au scandale du Calciopoli.(3) : tiré à 399 exemplaires, la Ferrari Enzo lui fut offerte par les dirigeants de la Juventus lors de son transfert de l'Ajax, sous l' " amicale " pression de Mino Raiola, son agent.Par Rico Rizzitelli