Les rayons des librairies se remplissent inévitablement de livres de football, indice immanquable qu'une grande compétition internationale approche. Nous sommes en 2016, et l'EURO s'apprête à envahir les prés français. Pour l'occasion, Michel Platini s'affiche évidemment en couverture. L'ancien numéro 10 de la Juventus raconte son amour et sa vision du ballon rond dans Parlons Football. Un ouvrage où il évoque, notamment, la particularité du sport-roi : " La difficulté à atteindre le but est ce qui conduit le football à dispenser plus de surprises que d'autres sports, et à moins s'incliner devant la raison du plus fort. Le prix du but est dans sa rareté. "

Passes décisives incluses, Ronaldo a été impliqué dans 581 buts du Real entre 2009 et 2018. Un toutes les 65 minutes !

Une image qui fait écho à celle, lancée par le même homme des années plus tôt, qui veut que le match de football parfait se termine sur le score de 0-0, parce que tous les buts naissent d'une erreur de l'adversaire. Cristiano Ronaldo n'aurait-il jamais été l'acteur d'un match parfait, durant ses années madrilènes ?

Pendant les neuf années qu'il a passées sous le maillot blanc du Real Madrid, le Portugais a volé à la moyenne d'un but toutes les 84 minutes. En ajoutant les passes décisives, " CR7 " a été impliqué dans 581 buts galactiques entre 2009 et 2018. Toutes les 65 minutes, Cristiano a créé un but. Tout ça dans un sport où, selon les calculs effectués par David Sally pour son ouvrage The Numbers Game, le score évolue seulement toutes les 69 minutes en moyenne.

Neuf saisons durant, Cristiano Ronaldo a défié les lois du jeu. Il a transporté le Real Madrid au-delà de la logique, étant le grand artificier des trois Ligues des Champions consécutives soulevées par le club de Florentino Perez ces dernières années. Le départ du Portugais pour la Juventus a, forcément, laissé un vide immense dans la réalité madrilène. Une réalité qu'il faut obligatoirement prendre en compte avant de jeter un oeil sur les premiers pas du nouveau Madrid, emmené par l'ancien sélectionneur espagnol Julen Lopetegui.

LE REAL DE CRISTIANO

Cristiano Ronaldo était rapidement devenu le guide des offensives du Real. Après une année d'acclimatation sous les ordres de Manuel Pellegrini, le numéro 7 a pris une nouvelle dimension en compagnie de son compatriote José Mourinho. Dès 2011, le coach lusitanien a permis au club de faire son retour en demi-finales de la Ligue des Champions, un stade qu'il n'avait plus atteint depuis 2003 et où il s'est toujours présenté depuis (sept apparitions consécutives dans le dernier carré). Surtout, il a emmené Ronaldo au-delà de la barre des 50 buts annuels, performance que l'ailier devenu buteur allait reproduire lors des cinq saisons suivantes, avant de connaître une légère baisse de régime depuis l'été 2016 ( voir cadre).

Florentino Perez aurait aimé attirer Neymar pour remplacer CR7 mais le deal était trop complexe., REUTERS
Florentino Perez aurait aimé attirer Neymar pour remplacer CR7 mais le deal était trop complexe. © REUTERS

Tout le dispositif offensif madrilène était organisé autour des atouts de son Terminator portugais. Mourinho avait concocté les meilleures contre-attaques au monde, avec Karim Benzema, Xabi Alonso, Angel Di Maria et surtout Mesut Özil pour mettre sur orbite les jambes supersoniques de Cristiano. Les buts se sont empilés, et Ronaldo est entré dans le sillage des références astronomiques de Lionel Messi. Il devient indispensable à ses entraîneurs. Carlo Ancelotti le reconnaît d'ailleurs, dans Mes Secrets d'Entraîneur : " Avec sa continuité à la finition, Cristiano a atténué les difficultés de l'équipe, en nous maintenant toujours dans la course au sommet grâce à ses exploits. "

Sous la conduite de Zinédine Zidane, ensuite, le jeu du Real accompagne la mue physique de son buteur. Ses années de plénitude athlétique derrière lui, Ronaldo cesse d'être un renard des couloirs. Sa vitesse s'amenuise, mais son flair dans la surface se décuple. Le Portugais devient un attaquant de rectangle exceptionnel, grâce à une frappe surpuissante et une détente hors du commun, qui le rend presque injouable sur les centres aériens. Le football madrilène devient alors " la catapulte ", comme l'appellent certains suiveurs du club : les ballons sont balancés dans la surface à une fréquence déraisonnable, notamment par un Daniel Carvajal qui n'hésite jamais à centrer sans même jeter un regard vers le rectangle. La méthode ne devrait pas porter ses fruits, vu le peu de réussite statistique d'une telle approche. Mais une fois encore, Ronaldo défie toutes les lois. Il quitte Madrid avec une dernière Champions League conclue avec 15 buts au compteur, et abandonne derrière lui un football qui devra se reconstruire sans ses qualités.

NEYMAR SINON RIEN

L'été est encore long quand, à quelques jours de la fin de la Coupe du monde, Cristiano Ronaldo annonce son départ pour Turin. Le monde entier s'attend alors à voir un gros calibre débarquer dans la capitale espagnole, pour compenser le départ d'un homme impliqué dans cinquante buts par an. Le nom en vogue est alors celui d'Eden Hazard. Mais parmi les décideurs de la Casa Blanca, certains sont refroidis par les statistiques trop discrètes du maestro belge, qui n'a pas encore fait décoller les chiffres sous les ordres de Maurizio Sarri.

Le président Perez ne jure que par Neymar. Le problème, c'est que le deal est complexe. Trop pour être conclu en quelques semaines. Le Brésilien, convoité par l'homme fort du Real depuis ses années à Santos, est l'un des rares joueurs de la planète football capable d'atteindre la barre du but hebdomadaire. Depuis son arrivée en Europe, la star du PSG plane à un but créé toutes les 79 minutes. À titre de comparaison, Hazard crée un but toutes les 135 minutes depuis son arrivée chez les Blues de Londres.

Ronaldo parti, ce sont désormais les pieds de Toni Kroos qui dictent la construction du jeu du Real., REUTERS
Ronaldo parti, ce sont désormais les pieds de Toni Kroos qui dictent la construction du jeu du Real. © REUTERS

Un an avant le départ de Cristiano, le Real s'était lancé dans la bataille pour l'acquisition de Kylian Mbappé, pointé du doigt comme un multiple Ballon d'or en puissance. Selon des proches du club madrilène, le Français avait finalement opté pour Paris parce que les garanties de temps de jeu y étaient plus présentes. À Madrid, Isco et la " BBC " risquaient de le cantonner trop souvent au banc des remplaçants, où le prodige de Bondy n'avait pas envie de perdre son temps. Et écarter Gareth Bale n'était pas une option pour le président Perez, fervent défenseur d'un Gallois qu'il avait transféré à prix d'or et qui a été un atout capital dans deux des quatre Ligues des Champions remportées par le club depuis cinq ans.

JULEN ET TONI

Julen Lopetegui s'est donc retrouvé avec un seul renfort offensif : le buteur d'origine dominicaine Mariano Diaz, revenu d'une année lyonnaise conclue avec 21 buts au compteur. Une doublure pour Benzema, mais pas de remplaçant pour Cristiano, à la place duquel la direction décide de faire confiance au prodige espagnol Marco Asensio. Le Real peut se permettre le luxe d'une année de transition, après son incroyable triple couronne européenne. Florentino Perez semble avoir choisi d'attendre plutôt que d'investir sur des hommes qu'il considère comme des seconds couteaux.

Désarmé offensivement, Lopetegui déplace le coeur du Real Madrid de quelques mètres. Après des années où le reste de l'équipe était conditionné par les qualités de Ronaldo, l'Espagnol a installé son Real dans les pieds de Toni Kroos. Le chef d'orchestre allemand est le nouveau responsable de la construction du jeu blanco, beaucoup plus planifiée et minutieuse que celui du Real de Zidane. Avec 64 % de possession moyenne et 89,9 % de passes réussies, les Madrilènes font désormais partie de la catégorie " équipes de possession " à l'échelle européenne, là où les hommes de Zizou n'étaient jamais réticents à l'heure de laisser le ballon à l'adversaire.

Sur le terrain, le Real s'installe à gauche, là où Kroos aime s'exiler pour combiner avec Sergio Ramos, Marcelo, Isco et Benzema. Un côté fort où le ballon tourne, pour finalement changer d'aile rapidement en un coup de pied magique de Kroos ou de Ramos. Isolé à l'opposé, Gareth Bale est chargé de faire la différence et d'alimenter le marquoir. Madrid a besoin de beaucoup de choses pour faire trembler les filets, d'une préparation spécifique qui n'est pas encore la garantie d'une menace. Beaucoup de jeu pour peu de buts, là où la présence de Ronaldo garantissait une part importante de buts " gratuits ", et donc de points glanés sans excès d'idées.

Dans cette quête du jeu, la présence de Casemiro au milieu de terrain devient problématique. Symbole du Real de Zidane, par l'équilibre que son énorme volume défensif apportait au talentueux chaos local, le Brésilien affiche ses limites criantes avec le ballon. Comme si le Real attaquait à dix. Habitué au pressing ciblé sur les maillons faibles de la possession adverse, l'Atlético de Diego Simeone s'est d'ailleurs régalé des limites du grand milieu défensif dès la Supercoupe d'Europe, remportée par les Colchoneros.

DÉBUTS DE CRISE

Le championnat commence donc avec Kroos installé devant la défense, en pointe basse d'un triangle axial complété par Isco et Dani Ceballos. Madrid, qui réintègre Casemiro puis Luka Modric, éreinté par une Coupe du monde éblouissante, enchaîne les succès et démarre par un 13/15 sublimé par une victoire plantureuse contre la Roma en Ligue des Champions. Benzema et Bale alimentent le marquoir, ainsi que la théorie qui veut que leurs talents de buteurs étaient bridés par la toute-puissance de Cristiano Ronaldo. Et puis, la crise arrive.

À Séville, dans un stade Sanchez-Pizjuan qui n'a jamais réussi aux Madrilènes, la magie semble s'éteindre. Marqué de près par Pablo Sarabia, Kroos semble mal à l'aise avec le ballon, incapable d'éliminer un marquage individuel. Le plan de Lopetegui s'effondre en 45 minutes, et la voie claire qui menait jusqu'aux filets adverses disparaît. Éloigné des terrains par une crise d'appendicite, Isco manque cruellement à une équipe à court d'idées, et l'absence de Marcelo finit par priver le Real de ses deux meilleurs dribbleurs. La possession s'exile donc sur les côtés, où le centre aérien est le seul recours pour arriver dans la surface. Le problème, c'est que Cristiano Ronaldo n'est plus à la réception. Les centres sans destinataire se multiplient dans le jeu madrilène, qui devient facile à lire et donc à défendre pour ses adversaires, même quand ils sont les clubs les plus modestes de Liga.

Le monde entier a évidemment sorti la calculatrice. Partout, on additionne les semaines sans victoire et les minutes passées sans marquer de but. Le répit n'existe pas à la Maison Blanche. Même les travaux d'agrandissement de la salle des trophées, indispensables pour abriter les Coupes aux grandes oreilles qui s'y accumulent à un rythme irrationnel, n'ont pas suffi à calmer les supporters. Dans les tribunes du stade Santiago Bernabeú, trois défaites font très rapidement oublier trois Ligues des Champions. Les socios en viendraient même à regretter ce numéro 7 qu'ils aimaient tant siffler à chaque rencontre qu'il passait sans marquer. Même si le phénomène était plutôt rare.

Par Guillaume Gautier

Les rayons des librairies se remplissent inévitablement de livres de football, indice immanquable qu'une grande compétition internationale approche. Nous sommes en 2016, et l'EURO s'apprête à envahir les prés français. Pour l'occasion, Michel Platini s'affiche évidemment en couverture. L'ancien numéro 10 de la Juventus raconte son amour et sa vision du ballon rond dans Parlons Football. Un ouvrage où il évoque, notamment, la particularité du sport-roi : " La difficulté à atteindre le but est ce qui conduit le football à dispenser plus de surprises que d'autres sports, et à moins s'incliner devant la raison du plus fort. Le prix du but est dans sa rareté. " Une image qui fait écho à celle, lancée par le même homme des années plus tôt, qui veut que le match de football parfait se termine sur le score de 0-0, parce que tous les buts naissent d'une erreur de l'adversaire. Cristiano Ronaldo n'aurait-il jamais été l'acteur d'un match parfait, durant ses années madrilènes ? Pendant les neuf années qu'il a passées sous le maillot blanc du Real Madrid, le Portugais a volé à la moyenne d'un but toutes les 84 minutes. En ajoutant les passes décisives, " CR7 " a été impliqué dans 581 buts galactiques entre 2009 et 2018. Toutes les 65 minutes, Cristiano a créé un but. Tout ça dans un sport où, selon les calculs effectués par David Sally pour son ouvrage The Numbers Game, le score évolue seulement toutes les 69 minutes en moyenne. Neuf saisons durant, Cristiano Ronaldo a défié les lois du jeu. Il a transporté le Real Madrid au-delà de la logique, étant le grand artificier des trois Ligues des Champions consécutives soulevées par le club de Florentino Perez ces dernières années. Le départ du Portugais pour la Juventus a, forcément, laissé un vide immense dans la réalité madrilène. Une réalité qu'il faut obligatoirement prendre en compte avant de jeter un oeil sur les premiers pas du nouveau Madrid, emmené par l'ancien sélectionneur espagnol Julen Lopetegui. Cristiano Ronaldo était rapidement devenu le guide des offensives du Real. Après une année d'acclimatation sous les ordres de Manuel Pellegrini, le numéro 7 a pris une nouvelle dimension en compagnie de son compatriote José Mourinho. Dès 2011, le coach lusitanien a permis au club de faire son retour en demi-finales de la Ligue des Champions, un stade qu'il n'avait plus atteint depuis 2003 et où il s'est toujours présenté depuis (sept apparitions consécutives dans le dernier carré). Surtout, il a emmené Ronaldo au-delà de la barre des 50 buts annuels, performance que l'ailier devenu buteur allait reproduire lors des cinq saisons suivantes, avant de connaître une légère baisse de régime depuis l'été 2016 ( voir cadre). Tout le dispositif offensif madrilène était organisé autour des atouts de son Terminator portugais. Mourinho avait concocté les meilleures contre-attaques au monde, avec Karim Benzema, Xabi Alonso, Angel Di Maria et surtout Mesut Özil pour mettre sur orbite les jambes supersoniques de Cristiano. Les buts se sont empilés, et Ronaldo est entré dans le sillage des références astronomiques de Lionel Messi. Il devient indispensable à ses entraîneurs. Carlo Ancelotti le reconnaît d'ailleurs, dans Mes Secrets d'Entraîneur : " Avec sa continuité à la finition, Cristiano a atténué les difficultés de l'équipe, en nous maintenant toujours dans la course au sommet grâce à ses exploits. " Sous la conduite de Zinédine Zidane, ensuite, le jeu du Real accompagne la mue physique de son buteur. Ses années de plénitude athlétique derrière lui, Ronaldo cesse d'être un renard des couloirs. Sa vitesse s'amenuise, mais son flair dans la surface se décuple. Le Portugais devient un attaquant de rectangle exceptionnel, grâce à une frappe surpuissante et une détente hors du commun, qui le rend presque injouable sur les centres aériens. Le football madrilène devient alors " la catapulte ", comme l'appellent certains suiveurs du club : les ballons sont balancés dans la surface à une fréquence déraisonnable, notamment par un Daniel Carvajal qui n'hésite jamais à centrer sans même jeter un regard vers le rectangle. La méthode ne devrait pas porter ses fruits, vu le peu de réussite statistique d'une telle approche. Mais une fois encore, Ronaldo défie toutes les lois. Il quitte Madrid avec une dernière Champions League conclue avec 15 buts au compteur, et abandonne derrière lui un football qui devra se reconstruire sans ses qualités. L'été est encore long quand, à quelques jours de la fin de la Coupe du monde, Cristiano Ronaldo annonce son départ pour Turin. Le monde entier s'attend alors à voir un gros calibre débarquer dans la capitale espagnole, pour compenser le départ d'un homme impliqué dans cinquante buts par an. Le nom en vogue est alors celui d'Eden Hazard. Mais parmi les décideurs de la Casa Blanca, certains sont refroidis par les statistiques trop discrètes du maestro belge, qui n'a pas encore fait décoller les chiffres sous les ordres de Maurizio Sarri. Le président Perez ne jure que par Neymar. Le problème, c'est que le deal est complexe. Trop pour être conclu en quelques semaines. Le Brésilien, convoité par l'homme fort du Real depuis ses années à Santos, est l'un des rares joueurs de la planète football capable d'atteindre la barre du but hebdomadaire. Depuis son arrivée en Europe, la star du PSG plane à un but créé toutes les 79 minutes. À titre de comparaison, Hazard crée un but toutes les 135 minutes depuis son arrivée chez les Blues de Londres. Un an avant le départ de Cristiano, le Real s'était lancé dans la bataille pour l'acquisition de Kylian Mbappé, pointé du doigt comme un multiple Ballon d'or en puissance. Selon des proches du club madrilène, le Français avait finalement opté pour Paris parce que les garanties de temps de jeu y étaient plus présentes. À Madrid, Isco et la " BBC " risquaient de le cantonner trop souvent au banc des remplaçants, où le prodige de Bondy n'avait pas envie de perdre son temps. Et écarter Gareth Bale n'était pas une option pour le président Perez, fervent défenseur d'un Gallois qu'il avait transféré à prix d'or et qui a été un atout capital dans deux des quatre Ligues des Champions remportées par le club depuis cinq ans. Julen Lopetegui s'est donc retrouvé avec un seul renfort offensif : le buteur d'origine dominicaine Mariano Diaz, revenu d'une année lyonnaise conclue avec 21 buts au compteur. Une doublure pour Benzema, mais pas de remplaçant pour Cristiano, à la place duquel la direction décide de faire confiance au prodige espagnol Marco Asensio. Le Real peut se permettre le luxe d'une année de transition, après son incroyable triple couronne européenne. Florentino Perez semble avoir choisi d'attendre plutôt que d'investir sur des hommes qu'il considère comme des seconds couteaux. Désarmé offensivement, Lopetegui déplace le coeur du Real Madrid de quelques mètres. Après des années où le reste de l'équipe était conditionné par les qualités de Ronaldo, l'Espagnol a installé son Real dans les pieds de Toni Kroos. Le chef d'orchestre allemand est le nouveau responsable de la construction du jeu blanco, beaucoup plus planifiée et minutieuse que celui du Real de Zidane. Avec 64 % de possession moyenne et 89,9 % de passes réussies, les Madrilènes font désormais partie de la catégorie " équipes de possession " à l'échelle européenne, là où les hommes de Zizou n'étaient jamais réticents à l'heure de laisser le ballon à l'adversaire. Sur le terrain, le Real s'installe à gauche, là où Kroos aime s'exiler pour combiner avec Sergio Ramos, Marcelo, Isco et Benzema. Un côté fort où le ballon tourne, pour finalement changer d'aile rapidement en un coup de pied magique de Kroos ou de Ramos. Isolé à l'opposé, Gareth Bale est chargé de faire la différence et d'alimenter le marquoir. Madrid a besoin de beaucoup de choses pour faire trembler les filets, d'une préparation spécifique qui n'est pas encore la garantie d'une menace. Beaucoup de jeu pour peu de buts, là où la présence de Ronaldo garantissait une part importante de buts " gratuits ", et donc de points glanés sans excès d'idées. Dans cette quête du jeu, la présence de Casemiro au milieu de terrain devient problématique. Symbole du Real de Zidane, par l'équilibre que son énorme volume défensif apportait au talentueux chaos local, le Brésilien affiche ses limites criantes avec le ballon. Comme si le Real attaquait à dix. Habitué au pressing ciblé sur les maillons faibles de la possession adverse, l'Atlético de Diego Simeone s'est d'ailleurs régalé des limites du grand milieu défensif dès la Supercoupe d'Europe, remportée par les Colchoneros. Le championnat commence donc avec Kroos installé devant la défense, en pointe basse d'un triangle axial complété par Isco et Dani Ceballos. Madrid, qui réintègre Casemiro puis Luka Modric, éreinté par une Coupe du monde éblouissante, enchaîne les succès et démarre par un 13/15 sublimé par une victoire plantureuse contre la Roma en Ligue des Champions. Benzema et Bale alimentent le marquoir, ainsi que la théorie qui veut que leurs talents de buteurs étaient bridés par la toute-puissance de Cristiano Ronaldo. Et puis, la crise arrive. À Séville, dans un stade Sanchez-Pizjuan qui n'a jamais réussi aux Madrilènes, la magie semble s'éteindre. Marqué de près par Pablo Sarabia, Kroos semble mal à l'aise avec le ballon, incapable d'éliminer un marquage individuel. Le plan de Lopetegui s'effondre en 45 minutes, et la voie claire qui menait jusqu'aux filets adverses disparaît. Éloigné des terrains par une crise d'appendicite, Isco manque cruellement à une équipe à court d'idées, et l'absence de Marcelo finit par priver le Real de ses deux meilleurs dribbleurs. La possession s'exile donc sur les côtés, où le centre aérien est le seul recours pour arriver dans la surface. Le problème, c'est que Cristiano Ronaldo n'est plus à la réception. Les centres sans destinataire se multiplient dans le jeu madrilène, qui devient facile à lire et donc à défendre pour ses adversaires, même quand ils sont les clubs les plus modestes de Liga. Le monde entier a évidemment sorti la calculatrice. Partout, on additionne les semaines sans victoire et les minutes passées sans marquer de but. Le répit n'existe pas à la Maison Blanche. Même les travaux d'agrandissement de la salle des trophées, indispensables pour abriter les Coupes aux grandes oreilles qui s'y accumulent à un rythme irrationnel, n'ont pas suffi à calmer les supporters. Dans les tribunes du stade Santiago Bernabeú, trois défaites font très rapidement oublier trois Ligues des Champions. Les socios en viendraient même à regretter ce numéro 7 qu'ils aimaient tant siffler à chaque rencontre qu'il passait sans marquer. Même si le phénomène était plutôt rare. Par Guillaume Gautier