Ça va vous paraître étrange, mais je vais commencer par raconter ma vie. Ou plutôt une coutume de reportage : prendre le vol du retour avec, dans les bagages, un maillot floqué. En décembre 2015, je suis à Barcelone, pour un reportage en rouge et bleu. Pourtant, je fais partie des 17.121 personnes qui assistent au match entre l'Espanyol et Las Palmas. Un triste 1-0, conclu à la boutique du stade par l'achat du maillot local, floqué du numéro 25, l'homme le plus impressionnant sur le terrain. Un gaucher installé derrière l'attaquant. Un certain Marco Asensio.
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Ça va vous paraître étrange, mais je vais commencer par raconter ma vie. Ou plutôt une coutume de reportage : prendre le vol du retour avec, dans les bagages, un maillot floqué. En décembre 2015, je suis à Barcelone, pour un reportage en rouge et bleu. Pourtant, je fais partie des 17.121 personnes qui assistent au match entre l'Espanyol et Las Palmas. Un triste 1-0, conclu à la boutique du stade par l'achat du maillot local, floqué du numéro 25, l'homme le plus impressionnant sur le terrain. Un gaucher installé derrière l'attaquant. Un certain Marco Asensio. Il paraît que l'enfant des Baléares vous séduit toujours dès le premier regard. Le même phénomène a en tout cas frappé Clemente Marín, scout de Majorque qui l'a découvert un samedi après-midi : " C'était le joueur de rue typique. Il devait avoir huit ou neuf ans, et il jouait avec des gars de quinze ans. Ils n'arrivaient pas à lui prendre la balle. " José Luis Oltra, devenu coach des Majorquins en 2013 et immédiatement invité à aller voir ce gamin de seize ans qui joue déjà avec l'équipe B du club, se joint au témoignage collectif de ceux qui semblent avoir vu un OVNI : " En une minute à peine, j'ai vu qu'il était différent. " Même ZinédineZidane est touché en plein coeur, dès le premier entraînement d'Asensio avec le Real l'été dernier, lors de la préparation de l'autre côté de l'Atlantique. Et puisqu'on parle de Majorque et de Real Madrid, Rafael Nadal, grand supporter de la Casa Blanca, n'échappe évidemment pas au coup de coeur collégial. " Nadal a appelé Florentino Pérez, et il lui a dit qu'il ne pouvait pas passer à côté de moi ", raconte le jeune Marco à la radio espagnole.Ce n'était pas la première fois que la signature d'Asensio au Real était présentée comme inévitable à son président. Quelques années plus tôt, María Gertruida Margaretha Willemsen avait demandé à Florentino de poser pour une photo avec son fils. Après le cliché, la mère du futur madrilène avait lancé une sorte de prophétie : " Retenez bien ce visage. Un jour, vous ferez signer cet enfant. " Avec un nom de famille qui cache difficilement ses origines hollandaises, madame Asensio avait insisté pour que le prénom de son fils soit un hommage au football oranje. C'est donc avec le prénom de Van Basten que le petit Marco, recruté par Majorque avant son dixième anniversaire, grandit entre le foot classique et le foot en salle, où son petit gabarit l'oblige à développer une protection de balle hors du commun. Sa mère, décédée alors qu'il n'avait que quinze ans, ne verra jamais son fils soulever les foules des Baléares, au point d'attirer rapidement le regard des plus grands clubs du pays. Sorti d'une période de croissance difficile, qui le fait terminer en larmes chacun de ses matches à cause de chevilles douloureuses, il ajoute à son registre de numéro 10 une capacité de débordement hors du commun dès que ses jambes s'allongent. Contre Lugo, il traverse la ligne médiane balle au pied, au coeur d'une chevauchée de 65 mètres qui laisse quatre adversaires sur le carreau, et manque de peu la conclusion d'une action qui suscite pourtant les parallèles avec le but mythique de Lionel Messi contre Getafe. On a d'ailleurs l'impression que Juanjo Villa, entraîneur-adjoint de Majorque, parle de la Pulga quand il décrit Asensio : " Il possède ce qu'on appelle la conducción superior. C'est un concept qui se voit chez très peu de joueurs. Il lève la tête, et trouve l'endroit où la voie est libre. Il passe en débordant les adversaires, pas en les dribblant. Il a un train inférieur très puissant, et il conduit le ballon bien collé au pied, protégé par son pied dominant. " Impossible pour Marco de ne pas éveiller l'intérêt du Barça. Il parvient même à un accord avec la direction blaugrana à l'été 2014, mais le transfert se perd dans une querelle financière. Barcelone accepte de payer 2,5 millions tout de suite, puis deux millions supplémentaires quand Asensio disputera ses premiers matches en équipe première. Majorque accepte, puis réclame finalement le paiement immédiat de l'intégralité de la somme. Une volte-face qui amène Josep Bartomeu à se retirer des négociations, et ouvre la porte au Real, qui débarque six mois plus tard. Florentino Pérez, sur les conseils de Nadal, l'appelle en personne et dépose 3,9 millions d'euros sur la table. Deux ans et demi plus tard, le montant dérisoire s'apparente à un coup de génie. Présent en Grèce pour débusquer des talents sur les pelouses de l'EURO U19, Michael Reschke, le directeur technique du Bayern, envoie un SMS de félicitations à José Angel Sanchez (directeur général du Real) quand il voit à l'oeuvre Asensio, qui survole un tournoi conclu avec la coupe des vainqueurs et le titre de meilleur joueur. " Je l'ai félicité d'avoir acheté Asensio pour seulement 3,9 millions. Ça mérite une statue ! ", raconte la tête pensante du club allemand à El País. Coincée entre les arrivées du prodige norvégien Martin Ödegaard et du Brésilien Lucas Silva, la signature de Marco ne sort pourtant pas de l'anonymat. Après quelques entraînements déjà prometteurs sous la coupe de Rafa Benítez, l'embouteillage de milieux offensifs incite le Real à l'envoyer en prêt. La Fiorentina, Porto ou le Bayer Leverkusen sont intéressés, mais l'entourage du joueur veut le voir grandir en Espagne. Direction Barcelone, donc, côté Espanyol. C'est là que Lucas Vázquez, autre promesse du Bernabeú, s'est fait les dents une saison plus tôt : " À l'Espanyol, j'ai appris à jouer sans ballon, à courir et à me battre ", explique l'ailier du Real. " À penser plus à l'équipe qu'à ma personne. J'ai dû m'habituer à jouer avec un plus grand sens du sacrifice. " Débarqué dans un club qui lutte pour sa survie en Primera, Marco régale sur le terrain et lors des parties de parchís (version espagnole du jeu des petits chevaux), mais ne trouve jamais le chemin des filets. À tel point que Gerard Moreno lui demande, dans un éclat de rire, combien de buts il compte marquer en 2017 lors de la réunion de l'équipe le jour de l'Épiphanie. Asensio répondra sur le terrain, avec quatre buts sous le maillot des Pericos, avant son retour dans la capitale. La marche du Bernabeú a souvent été trop haute pour de nombreux espoirs espagnols. Mais la pression des tribunes blanches ne semble pas peser sur Marco. Si calme qu'un employé du club doit le sortir du lit le 9 août 2016, à Trondheim, jour de la finale de la Supercoupe d'Europe face à Séville. Pour le commun des mortels, il aurait pourtant été difficile de trouver le sommeil, quelques heures après avoir appris une première titularisation et une place dans le noyau du Real pour la saison à venir. Mais pas pour Asensio. Numéro 20 sur le dos, il met moins d'une demi-heure à ouvrir les coeurs madrilènes en catapultant une frappe magique dans la lucarne d'un Sergio Rico halluciné. C'est le début d'une campagne où le temps de jeu était censé se compter avec les doigts, et finalement terminée avec 1.918 minutes et dix buts au compteur. Marco Asensio conclut dès le premier rendez-vous. Toujours. Confronté à la blessure de Cristiano Ronaldo en début de saison dernière, Zizou le préfère à James Rodriguez et à Isco pour démarrer la Liga à Anoeta, sur la pelouse de la Real Sociedad. Asensio marque. En coupe contre la Cultural Leonesa ? Asensio marque encore. En Ligue des Champions face à Varsovie ? But d'Asensio. La série folle se prolonge jusqu'aux finales : un but face à la Juventus pour s'offrir une place de choix dans l'histoire de la Duodécima (la douzième C1 du Real), puis deux autres lors du double succès face au Barça en Supercoupe d'Espagne. En Espagne naît le gimmik " Marcó Asensio " (" Asensio a marqué ", en VF). Ses raids du pied gauche rappellent inévitablement ceux de Messi, et ses lourdes frappes qui retombent dans les lucarnes de gardiens impuissants évoquent le souvenir des plus belles heures de Gareth Bale. Un profil qui tape évidemment dans l'oeil de Julen Lopetegui, qui offre une première sélection à Asensio au mois de mai dernier. Quelques semaines plus tard, avec une Ligue des Champions dans les bagages, Marco régale les pelouses polonaises au sein des U21 espagnols, en compagnie de Saúl, Dani Ceballos ou Marcos Llorente. Battue par l'Allemagne en finale, la Rojita quitte Varsovie avec des buts d'anthologie à la pelle et des idées pour le futur de l'Espagne. La Roja d'hier était celle de Xavi et Xabi Alonso, cérébrale et chorégraphiée. Moins mécanique, celle du futur s'écrira sans doute au gré des improvisations de Ceballos et des coups de génie d'Asensio. Les symboles d'une génération qui a vu son pays tout gagner au tournant des années 2010, et qui a été inséminée par ce gène de la victoire à tout prix. Après avoir enfanté des joueurs qui ne perdaient jamais le ballon, l'Espagne a vu naître des talents qui font gagner des matches. Le rendu est plus aléatoire, mais surtout beaucoup plus spectaculaire. Bienvenue dans la génération Asensio. Par Guillaume Gautier