L'entraînement est terminé depuis une heure quand Diego Simeone entre dans le restaurant face au centre d'entraînement de l'Atlético, situé dans une banlieue cossue de Madrid. Si l'on reconnaît un homme à sa poignée de main, l'Argentin est bien l'entraîneur direct et charismatique que l'on s'imagine trouver face à soi. La lumière aura beau s'éteindre en plein milieu de l'entretien, l'énergie transmise par le " Cholo ", (chef de gang argentin, ndlr) ne faiblira pas.
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L'entraînement est terminé depuis une heure quand Diego Simeone entre dans le restaurant face au centre d'entraînement de l'Atlético, situé dans une banlieue cossue de Madrid. Si l'on reconnaît un homme à sa poignée de main, l'Argentin est bien l'entraîneur direct et charismatique que l'on s'imagine trouver face à soi. La lumière aura beau s'éteindre en plein milieu de l'entretien, l'énergie transmise par le " Cholo ", (chef de gang argentin, ndlr) ne faiblira pas. Éliminée dès la phase de poules de la C1 malgré une seule défaite (contre Chelsea, 1-2, le 27 septembre), son équipe ne disputera pas cette saison de troisième finale de Ligue des champions, après celles perdues de 2014 et 2016. Mais l'Atlético reste une machine en Liga. Une formation toujours aussi hermétique, façonnée depuis 2011 par un Simeone adulé par les supporters colchoneros et qui a réussi en 2014 l'exploit de briser l'hégémonie Barça-Real sur le championnat espagnol. Pendant plus d'une heure, le technicien nous a détaillé les ressorts de son management. Cet art si personnel de faire vibrer ses joueurs pour en tirer le meilleur, à l'image d'un Antoine Griezmann transformé sous son autorité. À quoi ressemble un dimanche de Diego Simeone quand l'Atlético ne joue pas ? DIEGO SIMEONE : Il y a toujours une balade dans un lieu proche de Madrid pour être avec ma fille et ma femme. Je profite d'un jour différent. Mais, évidemment, c'est impossible qu'il ne soit pas lié au foot. Déjà, il y a le match de mon fils Giovanni, qui joue à la Fiorentina. Il y a aussi d'autres matches qui peuvent m'intéresser en Liga. Certains peuvent couper, moi j'ai plus de mal. J'ai toujours un carnet avec moi : c'est dans tes moments de libre, quand tu es censé ne pas penser au football, que te viennent le plus d'idées. Vous prenez toujours autant de plaisir malgré ce que vous avez déjà vécu durant vos carrières de joueur et d'entraîneur ? SIMEONE : J'aime le terrain, j'aime gagner un match, j'aime avoir peur de ce qui va se passer. À chaque fois que commence un match, j'ai peur. Et c'est la même peur que quand je jouais. Et celui qui me dit : " Comment ça, tu as peur ? " Eh bien si, j'ai peur. Parce que la peur te rend meilleur. La peur te rend rebelle. La peur te fait rester en alerte. Être tranquille, c'est toxique. Être décontracté, c'est toxique. Croire que tu es meilleur, c'est toxique. Le meilleur état mental d'un footballeur, c'est quand il a peur. Ça l'oblige à être à son meilleur niveau. L'énergie que je dégage est dictée par ma peur. Malgré les grands succès que vous avez obtenus, vous avez toujours la même énergie et les mêmes doutes sur le fait de l'emporter sur une pelouse, comme celle de Levante par exemple ? SIMEONE : Je crois que le joueur perçoit ce que ressent l'entraîneur. Il le regarde tout le temps. Et au moment où l'entraîneur baisse son énergie, il perd son vestiaire. Mais ça ne rend pas les joueurs trop nerveux de vous voir crier sans cesse ? SIMEONE : Je fais beaucoup de gestes parce que nous, quand on gagne, c'est par 1-0, 2-1, 2-0. Ceux qui ne crient pas, ce sont ceux qui gagnent 4-0. Contre Levante, 5-0, je n'ai pas eu besoin de crier. Je participe quand le match se joue sur un fil. Et l'Atlético vit sur un fil. Ce n'est pas Barcelone, ce n'est pas le Real Madrid, ce n'est pas le Bayern Munich, ce n'est pas le Paris-SG. Eux ils l'emportent par 4-0, 6-0... Quand on vous voit devant votre banc, on a l'impression que vous êtes frustré de ne plus être sur le terrain... SIMEONE : Non, absolument pas. Ce que je fais pendant un match, ce n'est pas agir, mais transmettre des sentiments et l'énergie qu'il y a en moi et que j'estime nécessaire à l'équipe. Je regarde les corps sur le terrain, et quand je vois un corps qui est relâché, ça me perturbe. Parce que je sais que ce corps va mal jouer et va nuire à mon équipe. Bien sûr que je vis le match, mais je le vis pour aider les joueurs à atteindre leur meilleur niveau. Y a-t-il eu des personnes ou des moments-clés dans votre choix de devenir entraîneur ? SIMEONE : Ma naissance (il rit). Quand j'ai commencé à jouer, quand je me suis développé comme joueur, à l'adolescence... Quand j'étais plus mature et que j'avais 26, 27 ans, j'avais un répertoire sur lequel je préparais des entraînements comme si j'allais donner des séances à mes coéquipiers. Je me préparais donc moi-même avant d'avoir à passer mes diplômes, ce que j'ai fait en Espagne, puis en Argentine. Il y a des entraîneurs qui te marquent beaucoup : Bilardo, Basile, Bielsa ... J'ai toujours aimé m'améliorer, et surtout améliorer les autres. Bien sûr, on veut tous finir champion, mais ce qui m'intéresse, c'est commencer avec un joueur et qu'au fil des ans ce joueur devienne différent... Je me suis nourri de chacun des pays où j'ai joué. J'ai le caractère rebelle du football argentin, la capacité d'association du football espagnol, et la capacité tactique du football italien. Ces trois meilleures facettes de chacun de ces pays, je les ai en moi. Ça me donne la possibilité de jouer de différentes manières. De quel entraîneur avez-vous le plus appris ? SIMEONE : Basile avait un charisme, qui pouvait transmettre par sa personnalité des émotions très fortes à ses joueurs. Bielsa ? Pour moi, c'est l'entraîneur qui, à l'entraînement, m'a transmis le mieux les situations qui me permettaient d'affronter un match. Bilardo m'a appris que les positions n'étaient pas figées : un latéral peut jouer milieu de terrain, un attaquant peut être milieu offensif, un deuxième attaquant comme Pirlo peut devenir un milieu axial... Je gobais tout la bouche ouverte. Ça m'a nourri, comme joueur puis comme entraîneur. Pourquoi les joueurs du Real disent qu'une des forces de Zinédine Zidane est qu'il leur transmet sa tranquillité, alors que vos joueurs disent qu'une des vôtres est de leur transmettre votre énergie ? SIMEONE : Il y a une différence de personnalité et il y a l'environnement dans lequel tu évolues. Zidane a joué au Real, il sait ce dont a besoin le vestiaire du Real. J'ai joué à l'Atlético, je sais ce dont a besoin le vestiaire de l'Atlético. Quand tu as plus la connaissance des grands clubs, tu sais comment te comporter. Et l'Atlético a besoin d'énergie ? SIMEONE : Sans aucun doute. La première fois que je suis arrivé au club, don Jesus Gil - le grand don Jesus Gil - m'a dit : " Ici, on ne se donne pas à 100 %. On a besoin d'être à 101 % pour bien faire les choses. " Cela fait six ans que je suis ici et on a toujours le même besoin de ne jamais relâcher l'accélérateur. Vous ne pourriez pas réussir au Real parce que vous n'y avez pas joué et que votre personnalité ne collerait pas ? SIMEONE : Non, ce n'est pas ça. Je ne crois pas que Pep Guardiola ait travaillé de la même manière à Barcelone qu'il le fait depuis deux ans à Manchester City. Il a dû vivre à City une première saison où il a appris comment étaient l'environnement et les joueurs. Manifestement, le Manchester City qu'il imaginait la saison passée est désormais apparu. Il n'y a pas des entraîneurs faits pour diriger seulement dans un lieu et d'autres pour diriger dans un autre. On est préparés pour entraîner dans un lieu ou un autre. Dans mon cas, j'ai aussi bien entraîné à River Plate - qui est comme le Real - qu'à l'Atlético. Comprenez-vous ceux qui critiquent votre jeu ? SIMEONE : Bien sûr. Mais je les inviterais à entraîner l'Atlético pour qu'ensuite ils puissent avoir un autre avis, ou pas, en connaissant le club de l'intérieur. Je cherche à maximiser le potentiel des joueurs, pas à imposer un système. Si les joueurs ont une caractéristique concrète, j'essaye de l'améliorer, pas de l'entraver. Ce qu'on essaye de transmettre à cette équipe est ce dont ont besoin nos joueurs pour qu'ils aient la valeur qui est la leur aujourd'hui : ils coûtent tous 100 millions d'euros. L'équipe joue mal, mais ses joueurs valent tous 100 millions. Il y a quelque chose qui cloche, non ? Mais vous prenez du plaisir quand vous voyez des matches de votre équipe ? SIMEONE : Bien sûr. Parce que nous jouons comme l'équipe a besoin de jouer. Je ne cherche pas à rendre l'entraîneur plus fort, mais à rendre les joueurs et le club plus forts. J'aimerais jouer comme Barcelone - enfin, plutôt comme le Barcelone de Guardiola - ou comme joue le Barcelone de Manchester City (sic). Mais probablement qu'on ne peut pas jouer comme ça parce que nous avons des caractéristiques différentes. Ça ne veut pas dire que nous sommes moins bons qu'eux. Parce que, attention, meilleur que l'Atlético de Madrid, il n'y a que le Paris-Saint-Germain, Barcelone, le Real Madrid et le Bayern Munich. Comme équipe je parle, pas comme club. Il y a ces quatre, et c'est tout. Il y a des entraîneurs qui imposent une idée de jeu aux équipes où ils se trouvent. Regardez Guardiola... SIMEONE : Ce sont des entraîneurs que je n'aime pas. C'est mon opinion. Je n'ai pas dit que je n'aimais pas Guardiola. Je n'aime pas l'entraîneur qui préfère se favoriser lui, son plaisir des yeux, plutôt que le club et l'équipe. Parce que c'est un club qui m'embauche. Je n'ai pas l'égocentrisme de me croire plus important que le club. Je me crois important si je fais les choses bien pour le club. Les entraîneurs qui ont le plus marqué l'histoire sont ceux qui ont fait jouer leur équipe dans un style de jeu très reconnaissable, comme Johan Cruyff, Pep Guardiola, Arrigo Sacchi... SIMEONE : Mais Cruyff n'a entraîné qu'à Barcelone (et à l'Ajax, de 1985 à 1988)... (Il marque une pause, droit dans les yeux, un sourire en coin.) La réponse est très facile. À Barcelone, il a pu faire ce qu'il a fait, bien sûr. Mais aurait-il pu faire la même chose ailleurs ? Durant le dernier Euro, la France jouait en 4-3-3 jusqu'à son huitième de finale contre l'Irlande (2-1). Elle est alors passée en 4-4-2 pour Griezmann. Quand vous avez vu cela, que vous êtes-vous dit ? SIMEONE : Que Deschamps a regardé comment jouait l'Atlético de Madrid et qu'évidemment là où Antoine est le meilleur, c'est dans ce système. Il le sait. C'est pour ça que la France continue à jouer comme ça. D'autant qu'elle a de grands joueurs sur les côtés qui peuvent accompagner Griezmann. C'est sûr qu'ils pourraient jouer en 4-3-3, mais l'entraîneur sait que Griezmann se sent mieux quand il est plus libre et qu'il a plusieurs soutiens offensifs. Antoine est un gars fort, un mec intelligent, qui a une capacité de lecture sur le terrain que personne d'autre n'a. Donc, la France aura un Griezmann meilleur à la Coupe du monde qu'à l'Euro ? SIMEONE : Sans aucun doute. Bon, il a déjà été excellent à l'Euro. La saison dernière de Griezmann a été très bonne, dans le jeu et dans les chiffres (29 buts en 62 matches). Mais s'il est revenu à son meilleur niveau, c'est aussi parce que Kevin Gameiro a retrouvé le sien : Gameiro a été absent jusqu'en octobre, car il est revenu tardivement de sa préparation et qu'il n'était pas au top. Or, c'est un des joueurs qui s'associent le mieux à Griezmann. Antoine se sent beaucoup plus à l'aise offensivement avec Gameiro qu'avec Fernando Torres ou Angel Correa. Quelle est la dernière fois qu'un adversaire vous a impressionné ? SIMEONE : Le Bayern Munich de Guardiola lors des trente premières minutes de la demi-finale retour de la Ligue des champions (2016). Un très grand adversaire. Un très grand jeu. Une asphyxie totale. Une souffrance énorme. C'est la fois où on a eu le plus de difficultés face à un adversaire. Et le Paris-SG, a-t-il une équipe qui vous impressionne ? SIMEONE : Le Paris-Saint-Germain a une équipe qui enthousiasme, qui - entre guillemets - est " vierge ", qui est face à un défi très ambitieux, et qui est en train de franchir toutes les étapes pour conquérir ce qu'il veut. À l'époque, Massimo Moratti (président de 1995 à 2013 de l'Inter Milan, où a joué Simeone, ndlr), ça lui a pris beaucoup d'années pour arriver là où veut arriver le Paris-SG. Mais ils sont sur le chemin, sans aucun doute. C'est une équipe que vous pourriez entraîner ? SIMEONE : Je pourrais entraîner n'importe quelle équipe dans le futur parce que c'est mon métier. Aujourd'hui, je suis heureux à l'Atlético de Madrid, mais je ne dis non à aucune équipe... Si, au Real Madrid (il sourit). Savez-vous combien de temps vous resterez à l'Atlético ? SIMEONE : On a prolongé pour cette saison et une supplémentaire, non ? (Il regarde l'attaché de presse du club, à côté.) Celle-ci et deux de plus ? Donc, jusqu'en 2020. Mais le football est très mouvant. Si vous vous réveilliez demain et que le football n'existait plus, quel travail feriez-vous ? SIMEONE : Je meurs... Franchement, je meurs... Je ne me vois pas faire autre chose. Par Antoine Maumon de Longevialle, à Madrid