Lorsqu'il se replonge dans l'année 2019, Christian Kabasele a des sentiments mitigés. Il a vu passer trois managers et un entraîneur intérimaire, il a été laissé de côté par Roberto Martínez, il a dû assister depuis le banc à la finale de la FA Cup contre Manchester City (où Watford s'est fait manger tout cru), et il a finalement terminé l'année en beauté avec un assist contre Manchester United. C'était le prélude à une remontée encourageante de son équipe qui, depuis la deuxième journée de championnat, occupait une place de relégable. " On n'avait pas encore remporté le moindre succès à domicile. Alors, lorsque juste avant Noël, on est parvenu à battre l'une des grosses cylindrées, ça nous a donné un énorme boost ", raconte Kabasele, qui s'est vu affubler du surnom de Superstar par son équipier Danny Welbeck. " Ces dernières semaines surtout, je me suis dit à plusieurs reprises que cette équipe ne pouvait pas descendre. À la mi-décembre, on a joué à Liverpool et, pour la première fois, j'ai eu l'impression que les gens d'Anfield n'étaient pas rassurés sur l'issue du match. La semaine suivante, on a battu Man U. Avec le talent présent dans notre équipe, on n'a pas le droit de traîner à la dernière place. "
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Lorsqu'il se replonge dans l'année 2019, Christian Kabasele a des sentiments mitigés. Il a vu passer trois managers et un entraîneur intérimaire, il a été laissé de côté par Roberto Martínez, il a dû assister depuis le banc à la finale de la FA Cup contre Manchester City (où Watford s'est fait manger tout cru), et il a finalement terminé l'année en beauté avec un assist contre Manchester United. C'était le prélude à une remontée encourageante de son équipe qui, depuis la deuxième journée de championnat, occupait une place de relégable. " On n'avait pas encore remporté le moindre succès à domicile. Alors, lorsque juste avant Noël, on est parvenu à battre l'une des grosses cylindrées, ça nous a donné un énorme boost ", raconte Kabasele, qui s'est vu affubler du surnom de Superstar par son équipier Danny Welbeck. " Ces dernières semaines surtout, je me suis dit à plusieurs reprises que cette équipe ne pouvait pas descendre. À la mi-décembre, on a joué à Liverpool et, pour la première fois, j'ai eu l'impression que les gens d'Anfield n'étaient pas rassurés sur l'issue du match. La semaine suivante, on a battu Man U. Avec le talent présent dans notre équipe, on n'a pas le droit de traîner à la dernière place. " Depuis la création de la Premier League, seules trois équipes sont parvenues à assurer leur maintien lorsqu'elles occupaient la dernière place à Noël. Qu'est-ce qui te fait dire que c'est possible pour Watford ? CHRISTIAN KABASELE : Avec Nigel Pearson, la direction a engagé quelqu'un qui a déjà réalisé l'exploit à deux reprises. Une fois en tant qu'assistant à West Brom et, il y a quelques années, avec Leicester City durant la saison qui a précédé le titre des Foxes. À l'époque, il avait sauvé Leicester avec sept victoires durant les neuf derniers matches. La saison dernière, vous avez terminé à une belle 11e place et vous avez disputé la finale de la FA Cup. Des vedettes comme Gerard Deulofeu, Roberto Pereyra et Troy Deeney sont restées. Alors comment expliques-tu que vous luttiez depuis des mois pour vous extraire de la zone de relégation ? KABASELE : Après la saison dernière, où on a brillé, on a pensé que ça irait tout seul. Qu'il suffirait de paraître pour vaincre. Appelez ça un manque d'humilité. Un club comme Watford ne peut pas se permettre de se comporter de la sorte. Dans un championnat aussi compétitif que la Premier League, le moindre laissez-aller se paie cash. Après le premier match contre Brighton, j'avais déjà un mauvais pressentiment. Normalement, Brighton est une équipe de notre niveau, mais on a perdu 0-3... C'était déjà un signal d'alarme qui a retenti dans ma tête. Mais à ce moment-là, j'étais réserviste et je n'étais pas en position de force pour faire la leçon aux autres joueurs. Beaucoup ont déduit qu'il n'y avait rien d'inquiétant dans cette défaite. C'était un off-day, nous allons vite nous ressaisir. Mais il n'en a rien été. La situation s'est vite dégradée. Vous avez sans doute touché le fond lors du 8-0 contre Manchester City. Tu étais content de ne pas être sur le terrain, ce jour-là ? KABASELE : J'étais dégoûté - parce que je n'avais pas joué et parce qu'on avait perdu - mais j'avais surtout honte. 8-0, c'est un résultat qu'on ne voit plus que chez les Diablotins et les Préminimes. La Premier League est le championnat le plus suivi à l'échelle mondiale et la planète entière a pu voir la manière dont Watford a été ridiculisé, ce jour-là. Le pire, c'est que Manchester City aurait pu en mettre vingt. Après 18 minutes, c'était déjà 5-0 au marquoir et les assauts ont continué. City ne nous a accordé aucun répit. Une équipe normale aurait un peu levé le pied après avoir inscrit deux ou trois buts, mais eux nous ont martyrisés jusqu'à la fin. On n'a pas eu le temps de souffler et de combler les brèches à l'arrière. City était bon, mais on était franchement mauvais. Une défaite d'une telle ampleur, c'est inexplicable et inacceptable. Tu peux décrire l'ambiance qui régnait dans le vestiaire ? KABASELE : Le vestiaire était très calme et tout le monde regardait le sol. Après cinq minutes, Etienne Capoue a pris la parole. Les gars, on a déconné aujourd'hui. Jetons ce match à la poubelle et concentrons-nous sur le match suivant. Une telle débâcle ne peut pas nous arriver une deuxième fois.Après le 0-9 contre Leicester, les joueurs de Southampton ont versé une journée de salaire à une oeuvre caritative. Qu'avez-vous fait pour vous faire pardonner par les fans ? KABASELE : Pour être honnête, on n'a pas parlé de ça chez nous. On a peut-être commis une erreur. On aurait pu faire un geste envers les fans qui avaient fait le long déplacement à Manchester. Durant la saison 2017-2018, tu étais l'un des indéboulonnables à Watford. Par la suite, ton étoile a un peu pâli. En 2019, tu t'es retrouvé sur le banc et même en tribune. KABASELE : C'est durant ma deuxième saison que j'ai le plus joué. J'ai alors reçu beaucoup de responsabilités du manager Marco Silva. Son successeur Javi Gracia m'a renvoyé en tribune sans aucune explication alors que j'étais jusque-là le premier choix en défense... La saison dernière, j'ai commencé comme titulaire sous Gracia. On a pris 12 points sur 12, ce qui n'était jamais arrivé à Watford en Premier League, et je suis resté dans le 11 de base pendant sept matches d'affilée. En octobre, après mon carton rouge contre Bournemouth, c'était fini. Le manager t'a fait payer cette exclusion contre Bournemouth ? KABASELE : Apparemment, oui. J'ai dû attendre deux mois avant de recevoir à nouveau ma chance. Je n'étais pas le seul joueur écarté, mais c'était frustrant de constater que les autres récupéraient leur place alors que je restais sur la touche à attendre. Au début, Gracia me parlait beaucoup - limite, il me demandait tous les jours comment j'allais - mais progressivement, la communication est devenue plus évasive. Lorsqu'il ne m'a plus fait jouer, on a chacun pris nos distances vis-à-vis de l'autre. Comment tes partenaires ont-il réagi à ta longue éviction de l'équipe de base ? KABASELE : J'ai surtout beaucoup de contacts avec les joueurs francophones, et la plupart étaient très étonnés que je ne retrouve pas plus rapidement ma place dans le 11 de base. On dit souvent que l'avis de l'entraîneur est important, mais à mes yeux, l'opinion de mes coéquipiers a encore plus de poids. Seulement, les résultats ne plaidaient pas en ma faveur. Un entraîneur qui gagne a toujours raison, dit-on. Ce n'était pas le moment, pour mes partenaires, d'aller dire au coach : il faut remettre Kaba dans l'équipe. Jusqu'à cette saison, ma place de titulaire pouvait être contestée, mais aujourd'hui, je commence à reprendre lentement mais sûrement mon rôle de leader naturel. Tu as espéré que le manager soit limogé ? KABASELE : C'est sans doute peu collégial d'affirmer ça, mais dans la situation qui était la mienne, on attend une suspension ou on commence à spéculer sur la blessure possible d'un concurrent. On se retrouve en quelque sorte dans une salle d'attente. Le plus difficile lorsqu'on est un remplaçant, c'est de se dépasser pour atteindre tous les jours le même niveau à l'entraînement. On a l'impression qu'on vous reproche plus lourdement une petite erreur qu'à un titulaire. Et on n'a pas la bonne mentalité lorsque le match débute. Aujourd'hui, je dois m'efforcer de commettre le moins d'erreurs possible. C'est un combat contre soi-même. Par chance, la direction, et en particulier le directeur sportif ( Filippo Giraldi, ndlr), m'a toujours maintenu sa confiance. Même lorsque j'étais scotché au banc, le management a poursuivi les négociations pour une prolongation de contrat. Tu en es à ta quatrième saison à Watford, et il ne reste qu'une poignée de joueurs qui étaient déjà présents durant ta première saison. Tu sens que tu es devenu un joueur important dans le groupe ? KABASELE : Je le ressens encore plus cette saison, étant donné que de nombreux joueurs ont quitté le club durant l'été. J'approche de mes trente ans, j'ai le statut d'international - même si je n'ai plus été sélectionné depuis un certain temps - et ça suscite le respect. Souvent, le capitaine ( Troy Deeney, ndlr) vient me parler pour régler certaines choses. Tu as établi un plan de carrière lorsque tu es arrivé en Premier League, en 2016 ? Par exemple : deux ans à Watford, puis réaliser un transfert vers un club du subtop ? KABASELE : ( il hoche la tête) En football, ça n'a pas de sens d'établir un plan sur plus de six mois. J'ai toujours dit que le plus difficile, c'était d'arriver en Premier League. Lorsqu'on y a mis un pied, il faut essayer d'y rester le plus longtemps possible. Inconsciemment, c'était peut-être ça, mon plan de carrière... Mais je ne me suis jamais demandé combien de temps je resterais à Watford, ni à quel moment j'aurais la chance de pouvoir signer dans un club plus huppé. Par ailleurs, je n'habite pas loin de Londres et ma famille s'est parfaitement acclimatée. Alors, pourquoi changer ? La seule chose qui me manque, c'est de jouer une Coupe d'Europe. Avant la fin de ma carrière, j'aimerais au moins pouvoir goûter à l'Europa League. Comment as-tu vu évoluer le championnat d'Angleterre, au cours des quatre dernières années ? KABASELE : Liverpool et Manchester City sont hors catégorie. Derrière, il y a Chelsea et Tottenham. Arsenal et Manchester United complètent le Top 6 et sont les équipes contre lesquelles il y a moyen de prendre des points. Je ne sais pas si l'on peut parler d'un effet Pep Guardiola, mais je constate que beaucoup d'équipes commencent à délaisser les longs ballons et utilisent désormais leur gardien pour entamer la construction. Le meilleur exemple, c'est Brighton : cette équipe était réputée pour son football direct et sa force dans les duels. Aujourd'hui, c'est l'une des équipes qui a le plus de possession du ballon. À l'opposé, il y a Burnley qui joue un football très pragmatique. Pendant tout le match, ils envoient des ballons en direction de leurs deux tours, devant, et ils exercent une pression constante sur la défense adverse. En Espagne, la qualité du football est meilleure qu'en Angleterre, mais ici, les matches sont plus passionnants à suivre. Les équipes jouent dès le coup d'envoi à visière découverte, le ballon voyage constamment d'un bout à l'autre du terrain et le spectacle est omniprésent. C'est la raison pour laquelle j'ai opté pour la Premier League, à l'époque. Juste avant le Nouvel An, Antonio Rüdiger a été confronté à des cris de singe lors de Tottenham- Chelsea, émanant d'un supporter du club local. Doit-on parler de racisme, dans ce cas-là, ou est-ce simplement de la stupidité ? KABASELE : C'est clairement du racisme. Associer quelqu'un à un singe en raison de sa couleur de peau, c'est du racisme. Et on ne peut pas tolérer ce genre de comportement. Ni sur un terrain de football ni dans la vie de tous les jours. Malheureusement, ce genre d'incident risque de se répéter, semaine après semaine. Le combat ne fait que commencer. Y a-t-il une solution en vue ? Tu penses que ça servirait à quelque chose, si le joueur quittait le terrain lorsque le public entonne des chants racistes ? KABASELE : Pour moi, c'est l'étape suivante dans le processus. On a tout essayé, mais à un moment donné, il faut faire autre chose que dénoncer le problème. Je suis, en tout cas, partisan d'arrêter le match dans certaines circonstances. Mais, le jour où quelqu'un quittera le terrain, tout le monde - coéquipiers, entraîneurs et arbitres - devra le soutenir. Ça n'aurait pas de sens, si un coéquipier essayait de retenir le joueur et de le convaincre de poursuivre le jeu. On ne pourra gagner ce combat que si tout le monde a la même ligne de conduite. Le joueur de football américain Colin Kaepernick a protesté contre le racisme aux États-Unis en s'agenouillant lors de l'hymne national joué avant chaque match. Depuis lors, il se retrouve sans emploi depuis trois ans. Tu es prêt à mettre ta carrière en jeu ? KABASELE : Cette cause est suffisamment importante pour sacrifier ma carrière. Mon métier est accessoire par rapport à l'intérêt général. Ce serait faire preuve de beaucoup d'égoïsme de me soucier uniquement de ma propre carrière. Je veux sensibiliser les gens et les inciter à réagir face à l'injustice. J'estime qu'en tant que footballeur, on a le devoir d'attirer l'attention sur le racisme dont certains font l'objet. L'an passé, après la demi-finale de la FA Cup, j'ai fait mention d'un incident raciste et j'ai reçu beaucoup de réactions positives de jeunes footballeurs. Ils me remerciaient parce que j'avais osé me mouiller. Si un footballeur comme toi l'a osé, j'envisage aussi d'en parler. J'aurais tendance à dire : n'hésite pas. Tu as clairement pris position sur le sujet. Beaucoup de joueurs n'osent pas en parler ouvertement ou préfèrent minimiser le problème. Ce qui donne l'impression que la lutte contre le racisme n'est pas une priorité pour les joueurs. KABASELE : Lorsqu'un incident survient, on en parle, mais ce n'est pas le premier sujet de conversation dans un vestiaire. De manière générale, les sanctions ne sont pas assez lourdes non plus. La Bulgarie a écopé d'une amende de l'UEFA qui était inférieure à celle qu'un joueur avait dû payer pour avoir fait de la publicité pour des sous-vêtements sans autorisation. Voilà bien la preuve que la lutte contre le racisme n'est pas une priorité pour les dirigeants de clubs, les fédérations nationales et les instances internationales. De nombreuses personnes, dans le monde du football, ferment les yeux sur le problème et font croire que ce n'est pas aussi grave qu'on veut bien le dire... Fin octobre, Watford a donné le coup d'envoi de We Campaign afin de combattre le racisme. De quoi s'agit-il ? KABASELE : ( il acquiesce) Toute personne qui est victime ou témoin d'un acte discriminatoire lié à la couleur de peau, à un handicap ou à une orientation sexuelle, peut le signaler via les canaux de réseaux sociaux du club. Sur base de ce témoignage, Watford prendra contact avec la police et celle-ci essayera d'identifier le coupable. On peut être fier de cette initiative : on est le premier club de Premier League à avoir lancé un telle campagne. Ce ne serait pas plus efficace de rechercher vous-même les coupables ? KABASELE : Je trouve que ce n'est pas une mauvaise idée d'engager une discussion avec quelqu'un qui tient des propos racistes sur le net. Cela pourrait être utile pour comprendre comment cette haine de l'étranger est née chez lui. Tu sais quelle serait la sanction parfaite ? Envoyer le coupable quelques jours en Afrique ! Il pourrait alors voir, de ses propres yeux, à quel point les conditions de vie y sont difficiles et les perspectives d'avenir peu encourageantes. Peut-être comprendra-t-il, alors, pourquoi la personne cherche à fuir l'Afrique. Et - mais là on se fait sans doute des illusions - peut-être comprendra-t-il que les étrangers ne viennent pas seulement en Europe pour lui piquer son emploi et son logement. Il y a un moment, tu as été traité de nègre sur Instagram. À quel point cela a-t-il été dur à encaisser ? KABASELE : Le terme de nègre était utilisé pour désigner des hommes à la peau sombre au temps de l'esclavage aux États-Unis. Ça fait donc très mal lorsqu'on est humilié de la sorte. Je me dis que certains supporters s'installent derrière leur ordinateur après un match juste pour traiter des joueurs de nègre ou de singe. La vie de ces gens est-elle à ce point vide de sens et pathétique qu'ils passent leur temps sur les réseaux sociaux ? Il y a du pain sur la planche, avec ces gens-là. Même si je suis convaincu que les personnes racistes sont probablement ignorantes et ont grandi dans un foyer où la haine de l'étranger se transmet de génération en génération. Et elles ne trouvent personne, dans leur entourage, pour les contredire.