Jürgen Klopp regarde sa montre : " Il est dix heures dix. La plupart des enfants sont sans doute au lit, donc je peux le dire : these boys are fucking intelligent giants. C'est incroyable ! Collez-moi une amende si vous voulez mais je ne trouve pas d'autres mots. "
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Jürgen Klopp regarde sa montre : " Il est dix heures dix. La plupart des enfants sont sans doute au lit, donc je peux le dire : these boys are fucking intelligent giants. C'est incroyable ! Collez-moi une amende si vous voulez mais je ne trouve pas d'autres mots. " Klopp tient ces propos avec l'habituel large sourire dont il ne se défait pas durant les nombreuses interviews qui suivent l'historique succès 4-0 contre le FC Barcelone. Le journaliste rit et pose la main sur l'épaule de l'entraîneur. Avec familiarité, presque amicalement. Klopp est tellement spontané et authentique qu'on ne peut le trouver qu'attachant. Lors de son embauche, en 2015, il s'est lui-même qualifié de Normal One. Il est tellement normal qu'il en est spécial, surtout dans un univers où hypocrisie et égoïsme dominent les débats. Virgil van Dijk aussi est fasciné par Klopp. " Je me demande parfois ce qui le rend aussi spécial. Il a quelque chose ", a déjà déclaré le défenseur néerlandais cette saison. " Est-ce une aura, de l'énergie ? Parfois, j'y réfléchis. Selon moi, tout est lié à son management des joueurs, qui est extrêmement important de nos jours. Klopp nous procure simplement un bon sentiment. Par exemple, il est toujours sincèrement heureux de nous voir. Ça fait quelque chose. Prenez l'accolade qu'il donne à tous ses joueurs après les matches. C'est presque un détail mais il fait un bien fou. " Klopp est passé maître dans l'art de créer des good vibrations. Il l'a fait pendant son speech, avant d'affronter Barcelone. Il a reparlé de la défaite 3-0 au Camp Nou : " Les gars, je pense qu'il est impossible de rattraper ce retard mais comme c'est vous, je pense que nous avons quand même une chance. " Il a formulé la dure vérité mais y a ajouté une touche qui distille un sentiment positif à chacun. D'une simplicité géniale. Il jette régulièrement des fleurs aux supporters car il est conscient qu'ils sont le coeur du club. Il va les remercier à la fin de chaque match. Il a mis les points sur les " i " lors d'une interview accordée au Guardian : " On ne parle pas de moi mais avant tout des supporters. Ils rêvent depuis si longtemps. Franchement, je ne peux pas dire que je rêve du titre pour Liverpool depuis 29 ans. Mais ici, beaucoup de gens y pensent depuis longtemps et on tente de réaliser leur rêve. " Cet amour est réciproque. Le 8 octobre 2017, deux ans exactement après que Klopp a pris la place de Brendan Rodgers à Liverpool, le quotidien Liverpool Echo a réalisé une enquête auprès des supporters. La teneur était largement positive. " Bien que les lacunes défensives mettent mon coeur à rude épreuve, Klopp a au moins rendu de la passion à Anfield avec son inclination résolument offensive ", relève un certain Stephen Davis. Pour Matt Addison, Klopp n'est pas le Messie annoncé et il n'est pas parfait mais " il est le right man pour le club. J'ai toujours été un fervent partisan de Brendan Rodgers mais Liverpool se porte mieux qu'il y a deux ans, c'est clair. Klopp a travaillé sept ans dans ses deux derniers clubs. S'il conserve cette habitude, il va rester cinq ans encore à Liverpool. " Damien Henderson le dépeint avec originalité. " Klopp est comme votre oncle préféré. Vous avez envie de le voir et vous espérez qu'il va bien. " Ted Jones le compare avec deux entraîneurs légendaires du passé : " J'ai connu Liverpool du temps de Bill Shankly et Bob Paisley. Je n'ai plus revu ce football excitant avant l'arrivée de Jürgen. " La presse britannique place Jürgen Klopp sur le même piédestal que Bill Shankly, l'entraîneur écossais qui a extirpé Liverpool de l'anonymat de la division deux dans les années '60 pour l'amener parmi l'élite européenne. Malgré sa petite taille, Shankly regorgeait de charisme et était un excellent orateur. Il est parvenu à enthousiasmer tout le monde. Il a tissé des liens indéfectibles entre l'équipe et ses supporters. D'autres managers ont connu davantage de succès mais c'est lui qui a donné une âme à Liverpool. Nous contre les autres. Shankly était proche des dizaines de milliers d'ouvriers qui abattaient de longues journées au port, au salaire minimum, et pour lesquels le club était une des rares éclaircies d'une existence dépourvue de perspectives. Le kop était son univers et il projetait ses idées socio-démocratiques sur le club et l'équipe : collectivité, unité, humanité, esprit d'équipe. Ces mots collent parfaitement à Jürgen Klopp. You never walk a lone. Comme Shankly, Klopp est socialiste. " Quand je vais bien, je veux qu'il en soit de même pour les autres. S'il y a une chose que je ne pourrais jamais faire dans ma vie, c'est voter pour la droite. " C'est pour cela que le manager allemand est contre le Brexit. " L'histoire nous a appris qu'on est plus faible quand on est seul. J'ai 51 ans et je n'ai jamais connu la guerre. Notre génération est vraiment privilégiée : l'Europe est l'endroit le plus sûr tant que ses partenaires les plus forts restent ensemble. Je ne trouve pas positif que cet ensemble soit en train de s'écrouler. " La comparaison des deux hommes va plus loin. Shankly a transféré Ron Yeats, un défenseur colossal autour duquel il a formé son équipe et auquel il a immédiatement confié le brassard. Il a longtemps dû insister auprès de la direction pour obtenir ce joueur, qui a coûté l'équivalent de 23.000 euros, un record du club. Depuis que Klopp a attiré Virgil van Dijk à Liverpool (coût : 85 millions d'euros), la défense est plus solide. À la fin des années '60, Shankly a transféré Alec Lindsay de Bury, qui venait d'être promu en division un. L'arrière gauche était alors un illustre inconnu mais ses raids sur le flanc gauche des Reds sont devenus légendaires. On opère vite la comparaison avec Andy Robertson, que Klopp a débauché de Hull City pour des cacahuètes. Le style de jeu est assez similaire. " Un joueur de Liverpool doit être prêt à foncer dans un mur de briques et à être en état de combattre de l'autre côté ", avait coutume de dire Shankly. Cette philosophie est assez proche du football heavy metal de Klopp. Il le martèle : il faut trimer, en match mais aussi à l'entraînement. Van Dijk ne le nie pas : " Je ne me suis jamais autant entraîné de ma vie que pendant la préparation à cette saison. C'était typiquement allemand : courir, courir et encore courir. Et quand je pensais en avoir fini, je devais encore courir. Trois séances par jour. Lever à sept heures du matin, terrain une demi-heure plus tard. Pour courir. C'est dur, surtout quand on sait qu'il faudra le refaire deux fois de plus. On s'est préparés en France, dans l'isolement le plus complet, sans supporters, sans presse, sans quiconque. On était seul. En dehors des séances, on avait des réunions, des discussions tactiques. Ça n'arrêtait pas. J'étais complètement vidé en rentrant chez moi. " Les prestations des Reds durant les dernières semaines de la saison, alors que les rendez-vous importants se succèdent à un rythme soutenu, démontrent que leur condition physique est impeccable. Plus on étudie Bill Shankly, plus on a l'impression que Klopp est sa réincarnation. " A football team is like a piano. You need eight men to carry it and three who can play the damn thing. " Cette affirmation du petit Ecossais s'applique parfaitement à l'équipe de Klopp. Dans le rôle des pianistes actuels, Mohamed Salah, Roberto Firmino et Sadio Mané. Et s'ils ont des crampes dans les doigts, il y a encore Divock Origi... Si Liverpool est un coeur, ses battements sont de plus en plus forts depuis quelques semaines. C'est Jürgen Klopp qui lui insuffle vie. Par son énergie, son positivisme contagieux et son sens tactique. Les Reds ont sans conteste progressé sous sa direction. Initialement sceptiques, les supporters sont devenus des believers. La soirée miraculeuse vécue contre le FC Barcelone ne fait que renforcer cette confiance. Mais ce qui est inouï, c'est que Jürgen Klopp a obtenu ce crédit sans remporter un seul trophée. José Mourinho, actuellement analyste, en est jaloux. À l'issue du 3-0 au FC Barcelone, The Special One a décrété : " Il ne gagne absolument rien et pourtant, il continue à jouir de la confiance générale et à obtenir les moyens de poursuivre son travail. " Klopp est porté en triomphe partout. Il avait le statut d'une rock star à Dortmund et il est omniprésent à Liverpool. Sa popularité suscite des excès, comme les Kloppelgangers, une contraction de Klopp et de Doppelgänger, le terme allemand synonyme de sosie. Par exemple, pour Halloween, un supporter a déguisé son gamin en petit Klopp, y compris un " Kloppstume "... Cette adoration semble glisser sur sa carapace. Il la relativise, de même qu'il est le premier à replacer le football en perspective. " Le football n'est pas la chose la plus importante du monde mais parfois, on dirait que nous n'avons rien d'autre à faire. " Il fait penser à ce qu'un entraîneur a jadis répondu, alors qu'on lui demandait s'il ressentait une certaine pression avant un match important. " La pression, c'est travailler dans la mine. La pression, c'est être sans emploi. La pression, c'est lutter contre la relégation en ne gagnant que 50 shillings par semaine. Mais la coupe d'Europe ou une finale de coupe ? Ce n'est pas de la pression, c'est une récompense. " Du Bill Shankly dans le texte...