"Merci". Rien d'autre. Cinq lettres, prononcées timidement avec un accent chantant. Celui du pays ciel et blanc, du soleil au milieu, du ballon au centre, de la rage au coeur. Croisé un soir, tard, où que ce soit, Emiliano Sala remerciait les compliments aussi brièvement que chaleureusement. Parce qu'ils le touchaient vraiment. Cette fois, le supporter qui lui adressait la parole avait probablement quelques centilitres d'avance dans le gosier, mais lui aussi était sincère.

Dans ce bar de nuit où les disques semblaient rayés depuis des décennies, bloqués sur les années 80, et les hommes autant en surnombre qu'en mal d'amour, il le surnommait " Batistuta ". Son " Batigol ". Sala partageait sûrement la même carrure, la même grinta que Gabriel Omar, légende de l'Albiceleste, issu de la même province de Santa Fe, mais le supporter en question savait surtout qu'Emi le tenait pour idole, bien qu'il n'avait pas sa classe, sa finesse. Peu importe.

Niort se souvient

Cette fois-là, Emi hochait la tête. C'était à Niort, bourgade de 60.000 âmes coincée entre Bordeaux et Nantes. Et, le temps d'une saison, celle de 2013/2014, Niort était devenu la ville d'Emi. À coups de buts et de courses à n'en plus finir, il en avait fait son fief, son domaine. Cinq ans plus tard, c'est le même bled qui lui rend hommage. Timidement. Les Chamois niortais, pourtant postés à des kilomètres des massifs montagneux, cultivent l'effet de surprise.

À l'entrée du Stade René-Gaillard, des fleurs qui s'étiolent ornent un cadre et deux photos d'Emiliano Sala. Quelques jours auparavant, supporters, anciens joueurs et membres du club se recueillent en l'honneur de l'ancien buteur maison, disparu au-dessus de la Manche, le 21 janvier dernier.

Alors, pour le premier match à domicile après le drame, à l'occasion de la réception de Nancy, l'entité de Ligue 2 reste sobre. Les joueurs portent son numéro à l'échauffement, son nom sur le terrain, et les supporters chantent à sa gloire à la neuvième minute.

" Par respect pour sa famille, on ne voulait pas trop en faire ", glisse Karim Fradin, le président, très ému lors du premier hommage. Stéphane Bureta n'est pas non plus très bavard. Sala était le petit préféré de ce fervent supporter du club, pour qui il a multiplié les allers-retours, soit l'équivalent de plus de neuf tours du monde.

Il faut dire que la physionomie du match ne l'arrange pas. Les Chamois, à dix au bout d'une demi-heure, regardent un tableau d'affichage vierge à la pause. " On devrait mener 3-0 ", peste Bureta. Un seul être vous manque...

Dix-huit buts, record du club

Stéphane se souvient sans doute des débuts d'Emiliano dans son nouveau jardin. Sinon, Tristan Lahaye a la mémoire fraîche. " Lors d'un des premiers entraînements de la saison, on devait se mettre par deux. J'étais avec lui ", rembobine son voisin de vestiaire à l'époque. " Direct, je me suis dit : ' C'est pas possible, ce mec, il est pas attaquant !' Techniquement, c'était chaud, on aurait dit un défenseur, vraiment. Le coach s'arrachait les cheveux. "

Pascal Gastien confirme. Plutôt intéressé par le profil de Christian Bekamenga, ex-partenaire du passeur attitré des Chamois Florian Martin, Gastien parle d'une aisance technique " limite " mais, la voix qui tremble, d'un " mec bien ", " extraordinaire dans un groupe ".

Romina, la soeur d'Emiliano Sala, et une de ses amies sont émues aux larmes devant l'hommage des fans de Cardiff envers l'infortuné joueur., BELGAIMAGE
Romina, la soeur d'Emiliano Sala, et une de ses amies sont émues aux larmes devant l'hommage des fans de Cardiff envers l'infortuné joueur. © BELGAIMAGE

" J'avais effectué plusieurs stages en Argentine, notamment à Boca Juniors, où j'avais rencontré Carlos Bianchi ", raconte l'actuel coach de Clermont. " J'aime beaucoup ce pays, sa mentalité, la façon dont on y vit le football. Après les séances, on en parlait avec Emiliano. J'ai retrouvé cette passion chez lui. Il avait fait des sacrifices pour arriver jusque-là, il jouait pour sa famille et il voulait réussir à tout prix. "

Très vite, Gastien est convaincu. Sala s'adapte, mouille le maillot et inscrit dix-huit banderilles en championnat, record du club, qui rate de peu la montée. Déjà, l'année précédente, le natif de Cululú bonifie son passage à Orléans du même scénario : un prêt à dix-neuf buts et une belle huitième place en National, troisième échelon français.

" Il n'a pas tout cassé quand il est arrivé. Les premiers entraînements, le premier match amical, c'était assez décevant, on voyait qu'il n'était pas dans le rythme. Et puis petit à petit, il est rentré dans l'équipe, il s'est mis à marquer des buts, et il s'est très rapidement imposé comme titulaire ", résume pour France FootballOlivier Frapolli, son entraîneur dans la ville de Jeanne d'Arc.

Un bosseur au grand coeur

Travail, sueur. " Emi " ne connaît que ça, sait ce qu'il doit endurer pour se muer en " Salagol ". Dieu ne lui a peut-être pas tout donné, mais il compte bien lui prendre le reste. Faire-valoir du Proyecto Crecer, centre de formation et filiale argentine de Bordeaux, il laisse sa famille pour l'internat et enchaîne les essais sans suite chez les Girondins. Jusqu'à ce qu'ils cèdent, en 2010, alors qu'il compte déjà vingt printemps.

Karim Fradin : " Un jour, le staff médical lui avait dit qu'il devait être immobilisé plusieurs jours et donc, qu'il ne pouvait pas s'entraîner. Il n'en a fait qu'à sa tête et j'ai dû moi-même aller le chercher sur le terrain. C'était ça, Emiliano ". Un bosseur à toutes épreuves.

Un homme au grand coeur, aussi. Tristan Lahaye, encore lui, peut en attester. " On jouait à Metz. J'ai lâché mon marquage et j'ai fait une faute dans la surface. Penalty, ils ouvrent la marque ", détaille l'arrière droit passé par Courtrai, désormais entraîneur-joueur dans la périphérie niortaise, qui tapait le poker avec l'Italo-Argentin.

Ce 23 août 2013, Sala ne bluffe pas. Il égalise et plante sa première rose pour les bleu et blanc, à la 94e minute. " Il est tout de suite venu me voir, comme pour dire : ' C'est pas grave, on est ensemble' . J'étais sur le cul. D'autres m'auraient pointé du doigt, mais lui, il ne pensait pas qu'à sa gueule. C'est d'autant plus rare pour un attaquant. C'était un mec généreux. "

Des travées, c'est immanquable. Emiliano s'arrache aux quatre coins du terrain, traîne son grand corps au pressing comme si sa vie en dépendait. Quitte à se disperser, autant le faire pour l'équipe. " Il se retrouvait arrière droit, milieu défensif, stoppeur... Il avait ce côté sud-américain, cette envie de tout donner pour son club. Même s'il était prêté sans option d'achat chez nous, même s'il appartenait à Bordeaux. Pour moi, c'est un souvenir indélébile ", souligne Karim Fradin, alors manager général des Chamois niortais.

Six mois de bonheur absolu à Caen

Un homme aussi qui n'hésite d'ailleurs pas à seconder son coach. " Emiliano avait passé dix matches sans marquer. Je l'ai convoqué dans mon bureau pour discuter, pour lui montrer des vidéos et lui faire comprendre que son rôle était de rester dans la surface, pas d'aller centrer sur la droite. " Sauf que le naturel revient toujours au galop.

" Si vous lui enleviez ses déplacements, vous le dénaturiez ", tranche Pascal Gastien. " Lui, il avait besoin de courir. Sinon, on ne le reconnaissait pas. Son investissement était dingue, il s'inscrivait à fond dans notre projet de jeu, contrairement à d'autres. " Sur le deuxième tour, Niort rafle tout, Sala mène le front, buteur sur onze de ses douze dernières rencontres.

Une situation qui rappelle son arrivée à Caen, un an plus tard, après six mois compliqués chez les Girondins, dans l'élite du foot hexagonal. Pour ses cinq premières joutes, il score quatre fois, contre le PSG, Lens et l'OM.

" J'ai toujours eu des relations particulières avec mes avant-centres, et avec Emiliano, ce furent six mois de bonheur absolu, sur le terrain et en dehors ", confesse à Ouest-France Patrice Garande, ex-attaquant sur le banc caennais de 2012 à 2018. " Il a toujours été conforme à ses paroles dans ses actes, une générosité incroyable. "

Cet été-là, en 2015, la grinta du guerrier de Cululù s'échange contre un chèque d'un million d'euros. Le FC Nantes figure parmi les seules entités dignes de ce nom à croire en ses qualités. Yassine El Ghanassy le côtoie du côté de la Beaujoire, la saison passée. À ce moment-là, Sala vient de prendre une autre dimension.

" Je me suis régalé avec lui ", assure la " tortue ", qui décroche depuis l'Arabie saoudite. " À l'entraînement, on faisait beaucoup de une-deux, on se comprenait. Je savais que je pouvais lui mettre le ballon dans le box, que quoi qu'il arrive, il allait aller au charbon. "

Du Cavani en lui

C'est probablement ce qui fait de lui une personne attachante, à laquelle tout un chacun s'identifie. Sa hargne, son manque de finesse, ses contrôles parfois brouillons, qui le rendent touchant, drôle parfois. Surtout quand il bute sans le vouloir, suite à un dégagement raté d'un défenseur, que le ballon ricoche de son torse aux filets. Et alors ? Il est là, il provoque le destin. Avec lui, la besogne est belle. La victoire se gratte au mérite.

" C'est vraiment le personnage et le joueur qui ont plu au public. Combatif comme il est, il ne laisse pas indifférent les supporters ", analyse justement Olivier Frapolli. " À chaque fois qu'il marquait, même à l'entraînement, même un but de raccroc, il criait comme un malade. C'est ce visage plein de rage que je retiens le plus, et c'est ça qui parlait aux supporters ", abonde Lahaye, qui le compare à Edinson Cavani, pour son harcèlement des défenses, sa maladresse passagère, son côté mal-aimé.

" Pour lui, perdre un match, c'était lui arracher le coeur ", surenchérit Gastien. Voilà pourquoi les hommages se sont multipliés, un peu partout, de manière extraordinaire. Célébrer Emiliano Sala, c'est aussi célébrer l'un des nôtres. Le gendre idéal, le coéquipier modèle, le " gars sûr ". Celui qu'on choisit en premier.

" Un Argentin qui ne lâche rien ", comme le chantent encore en boucle les supporters nantais, apportant également leur soutien à l'un de ses meilleurs amis, Nicolas Pallois. Ce même Pallois, coéquipier à Niort, Bordeaux et Nantes, qui l'avait déposé à l'aéroport, le 21 janvier. Ce pote avec qui il blaguait, au point de mettre du talc dans ses chaussures, pour faire " marrer le vestiaire ".

Cette tristesse qui se lit dans les yeux d'un faciès dont le sourire se perd. Mais, aussi, cet engouement rare, capable de générer un élan de solidarité et de financer les recherches de cet avion maudit. Pour ça, et pour tout le reste, Emiliano Sala aurait sûrement hoché la tête, et prononcé, de son accent chantant : " Merci ".

Cité au Standard

© BELGAIMAGE

La première saison d' Emiliano Sala à Nantes est mitigée : 31 matches, six petits buts. C'est peu. Assez pour intéresser Olivier Renard et le Standard de Liège, à la recherche du remplaçant d' Ivan Santini, parti au Stade Malherbe de Caen, ex-club d'" Emi ".

Dans les tuyaux jusqu'aux derniers instants du mercato d'été 2016, le transfuge de l'Italo-Argentin à Sclessin ne se concrétise pas, faute de temps. Du coup, les Rouches se rabattent sur deux autres profils, qui vaudront bien le détour : Orlando Sa et Ishak Belfodil.

Cet hiver, les destins de Santini et Sala se recroisent à nouveau. Du moins, selon le premier, qui affirme dans La Dernière Heure que les Bluebirds de Cardiff hésitaient entre les deux buteurs au profil similaire.

Mais c'est bien Emiliano qui se pointe au Pays de Galles pour signer son contrat de trois ans et demi, en échange d'un montant d'environ dix-sept millions d'euros. D'abord réticent à l'idée de rallier une écurie qui flirte avec la zone rouge, " Salagol " réalise quand même son rêve, celui d'évoluer dans l'élite britannique.

" Il n'en parlait pas beaucoup, mais ça se devinait que c'était un championnat qui l'attirait ", souffle Karim Fradin, qui connaît les joies anglaises de 1999 à 2003, sous les couleurs de Stockport County.

Mi-janvier, le transfert est facilité par Willie McKay, agent aussi influent que sulfureux, cible de plusieurs poursuites dans le passé. Le clan McKay, qui comprend également ses fils Jack et Mark, a organisé le voyage en avion de Nantes à Cardiff. Son implication et sa responsabilité dans la tragédie sont pointées du doigt par l'entourage d'Emiliano Sala.

"Merci". Rien d'autre. Cinq lettres, prononcées timidement avec un accent chantant. Celui du pays ciel et blanc, du soleil au milieu, du ballon au centre, de la rage au coeur. Croisé un soir, tard, où que ce soit, Emiliano Sala remerciait les compliments aussi brièvement que chaleureusement. Parce qu'ils le touchaient vraiment. Cette fois, le supporter qui lui adressait la parole avait probablement quelques centilitres d'avance dans le gosier, mais lui aussi était sincère. Dans ce bar de nuit où les disques semblaient rayés depuis des décennies, bloqués sur les années 80, et les hommes autant en surnombre qu'en mal d'amour, il le surnommait " Batistuta ". Son " Batigol ". Sala partageait sûrement la même carrure, la même grinta que Gabriel Omar, légende de l'Albiceleste, issu de la même province de Santa Fe, mais le supporter en question savait surtout qu'Emi le tenait pour idole, bien qu'il n'avait pas sa classe, sa finesse. Peu importe. Cette fois-là, Emi hochait la tête. C'était à Niort, bourgade de 60.000 âmes coincée entre Bordeaux et Nantes. Et, le temps d'une saison, celle de 2013/2014, Niort était devenu la ville d'Emi. À coups de buts et de courses à n'en plus finir, il en avait fait son fief, son domaine. Cinq ans plus tard, c'est le même bled qui lui rend hommage. Timidement. Les Chamois niortais, pourtant postés à des kilomètres des massifs montagneux, cultivent l'effet de surprise. À l'entrée du Stade René-Gaillard, des fleurs qui s'étiolent ornent un cadre et deux photos d'Emiliano Sala. Quelques jours auparavant, supporters, anciens joueurs et membres du club se recueillent en l'honneur de l'ancien buteur maison, disparu au-dessus de la Manche, le 21 janvier dernier. Alors, pour le premier match à domicile après le drame, à l'occasion de la réception de Nancy, l'entité de Ligue 2 reste sobre. Les joueurs portent son numéro à l'échauffement, son nom sur le terrain, et les supporters chantent à sa gloire à la neuvième minute. " Par respect pour sa famille, on ne voulait pas trop en faire ", glisse Karim Fradin, le président, très ému lors du premier hommage. Stéphane Bureta n'est pas non plus très bavard. Sala était le petit préféré de ce fervent supporter du club, pour qui il a multiplié les allers-retours, soit l'équivalent de plus de neuf tours du monde. Il faut dire que la physionomie du match ne l'arrange pas. Les Chamois, à dix au bout d'une demi-heure, regardent un tableau d'affichage vierge à la pause. " On devrait mener 3-0 ", peste Bureta. Un seul être vous manque... Stéphane se souvient sans doute des débuts d'Emiliano dans son nouveau jardin. Sinon, Tristan Lahaye a la mémoire fraîche. " Lors d'un des premiers entraînements de la saison, on devait se mettre par deux. J'étais avec lui ", rembobine son voisin de vestiaire à l'époque. " Direct, je me suis dit : ' C'est pas possible, ce mec, il est pas attaquant !' Techniquement, c'était chaud, on aurait dit un défenseur, vraiment. Le coach s'arrachait les cheveux. " Pascal Gastien confirme. Plutôt intéressé par le profil de Christian Bekamenga, ex-partenaire du passeur attitré des Chamois Florian Martin, Gastien parle d'une aisance technique " limite " mais, la voix qui tremble, d'un " mec bien ", " extraordinaire dans un groupe ". " J'avais effectué plusieurs stages en Argentine, notamment à Boca Juniors, où j'avais rencontré Carlos Bianchi ", raconte l'actuel coach de Clermont. " J'aime beaucoup ce pays, sa mentalité, la façon dont on y vit le football. Après les séances, on en parlait avec Emiliano. J'ai retrouvé cette passion chez lui. Il avait fait des sacrifices pour arriver jusque-là, il jouait pour sa famille et il voulait réussir à tout prix. " Très vite, Gastien est convaincu. Sala s'adapte, mouille le maillot et inscrit dix-huit banderilles en championnat, record du club, qui rate de peu la montée. Déjà, l'année précédente, le natif de Cululú bonifie son passage à Orléans du même scénario : un prêt à dix-neuf buts et une belle huitième place en National, troisième échelon français. " Il n'a pas tout cassé quand il est arrivé. Les premiers entraînements, le premier match amical, c'était assez décevant, on voyait qu'il n'était pas dans le rythme. Et puis petit à petit, il est rentré dans l'équipe, il s'est mis à marquer des buts, et il s'est très rapidement imposé comme titulaire ", résume pour France FootballOlivier Frapolli, son entraîneur dans la ville de Jeanne d'Arc. Travail, sueur. " Emi " ne connaît que ça, sait ce qu'il doit endurer pour se muer en " Salagol ". Dieu ne lui a peut-être pas tout donné, mais il compte bien lui prendre le reste. Faire-valoir du Proyecto Crecer, centre de formation et filiale argentine de Bordeaux, il laisse sa famille pour l'internat et enchaîne les essais sans suite chez les Girondins. Jusqu'à ce qu'ils cèdent, en 2010, alors qu'il compte déjà vingt printemps. Karim Fradin : " Un jour, le staff médical lui avait dit qu'il devait être immobilisé plusieurs jours et donc, qu'il ne pouvait pas s'entraîner. Il n'en a fait qu'à sa tête et j'ai dû moi-même aller le chercher sur le terrain. C'était ça, Emiliano ". Un bosseur à toutes épreuves. Un homme au grand coeur, aussi. Tristan Lahaye, encore lui, peut en attester. " On jouait à Metz. J'ai lâché mon marquage et j'ai fait une faute dans la surface. Penalty, ils ouvrent la marque ", détaille l'arrière droit passé par Courtrai, désormais entraîneur-joueur dans la périphérie niortaise, qui tapait le poker avec l'Italo-Argentin. Ce 23 août 2013, Sala ne bluffe pas. Il égalise et plante sa première rose pour les bleu et blanc, à la 94e minute. " Il est tout de suite venu me voir, comme pour dire : ' C'est pas grave, on est ensemble' . J'étais sur le cul. D'autres m'auraient pointé du doigt, mais lui, il ne pensait pas qu'à sa gueule. C'est d'autant plus rare pour un attaquant. C'était un mec généreux. " Des travées, c'est immanquable. Emiliano s'arrache aux quatre coins du terrain, traîne son grand corps au pressing comme si sa vie en dépendait. Quitte à se disperser, autant le faire pour l'équipe. " Il se retrouvait arrière droit, milieu défensif, stoppeur... Il avait ce côté sud-américain, cette envie de tout donner pour son club. Même s'il était prêté sans option d'achat chez nous, même s'il appartenait à Bordeaux. Pour moi, c'est un souvenir indélébile ", souligne Karim Fradin, alors manager général des Chamois niortais. Un homme aussi qui n'hésite d'ailleurs pas à seconder son coach. " Emiliano avait passé dix matches sans marquer. Je l'ai convoqué dans mon bureau pour discuter, pour lui montrer des vidéos et lui faire comprendre que son rôle était de rester dans la surface, pas d'aller centrer sur la droite. " Sauf que le naturel revient toujours au galop. " Si vous lui enleviez ses déplacements, vous le dénaturiez ", tranche Pascal Gastien. " Lui, il avait besoin de courir. Sinon, on ne le reconnaissait pas. Son investissement était dingue, il s'inscrivait à fond dans notre projet de jeu, contrairement à d'autres. " Sur le deuxième tour, Niort rafle tout, Sala mène le front, buteur sur onze de ses douze dernières rencontres. Une situation qui rappelle son arrivée à Caen, un an plus tard, après six mois compliqués chez les Girondins, dans l'élite du foot hexagonal. Pour ses cinq premières joutes, il score quatre fois, contre le PSG, Lens et l'OM. " J'ai toujours eu des relations particulières avec mes avant-centres, et avec Emiliano, ce furent six mois de bonheur absolu, sur le terrain et en dehors ", confesse à Ouest-France Patrice Garande, ex-attaquant sur le banc caennais de 2012 à 2018. " Il a toujours été conforme à ses paroles dans ses actes, une générosité incroyable. " Cet été-là, en 2015, la grinta du guerrier de Cululù s'échange contre un chèque d'un million d'euros. Le FC Nantes figure parmi les seules entités dignes de ce nom à croire en ses qualités. Yassine El Ghanassy le côtoie du côté de la Beaujoire, la saison passée. À ce moment-là, Sala vient de prendre une autre dimension. " Je me suis régalé avec lui ", assure la " tortue ", qui décroche depuis l'Arabie saoudite. " À l'entraînement, on faisait beaucoup de une-deux, on se comprenait. Je savais que je pouvais lui mettre le ballon dans le box, que quoi qu'il arrive, il allait aller au charbon. " C'est probablement ce qui fait de lui une personne attachante, à laquelle tout un chacun s'identifie. Sa hargne, son manque de finesse, ses contrôles parfois brouillons, qui le rendent touchant, drôle parfois. Surtout quand il bute sans le vouloir, suite à un dégagement raté d'un défenseur, que le ballon ricoche de son torse aux filets. Et alors ? Il est là, il provoque le destin. Avec lui, la besogne est belle. La victoire se gratte au mérite. " C'est vraiment le personnage et le joueur qui ont plu au public. Combatif comme il est, il ne laisse pas indifférent les supporters ", analyse justement Olivier Frapolli. " À chaque fois qu'il marquait, même à l'entraînement, même un but de raccroc, il criait comme un malade. C'est ce visage plein de rage que je retiens le plus, et c'est ça qui parlait aux supporters ", abonde Lahaye, qui le compare à Edinson Cavani, pour son harcèlement des défenses, sa maladresse passagère, son côté mal-aimé. " Pour lui, perdre un match, c'était lui arracher le coeur ", surenchérit Gastien. Voilà pourquoi les hommages se sont multipliés, un peu partout, de manière extraordinaire. Célébrer Emiliano Sala, c'est aussi célébrer l'un des nôtres. Le gendre idéal, le coéquipier modèle, le " gars sûr ". Celui qu'on choisit en premier. " Un Argentin qui ne lâche rien ", comme le chantent encore en boucle les supporters nantais, apportant également leur soutien à l'un de ses meilleurs amis, Nicolas Pallois. Ce même Pallois, coéquipier à Niort, Bordeaux et Nantes, qui l'avait déposé à l'aéroport, le 21 janvier. Ce pote avec qui il blaguait, au point de mettre du talc dans ses chaussures, pour faire " marrer le vestiaire ". Cette tristesse qui se lit dans les yeux d'un faciès dont le sourire se perd. Mais, aussi, cet engouement rare, capable de générer un élan de solidarité et de financer les recherches de cet avion maudit. Pour ça, et pour tout le reste, Emiliano Sala aurait sûrement hoché la tête, et prononcé, de son accent chantant : " Merci ". Cité au Standard