"Ne fais plus jamais ça, hein ! " Josep Bartomeu a appelé un joueur dans son bureau et lui a fait la leçon. Il s'agit de quelqu'un qui lui avait déjà valu quelques maux de tête, depuis qu'il est devenu le président du FC Barcelone. Cette fois encore, le joueur en question avait fait quelque chose qui pouvait nuire à l'image du club. Lorsque l'accusé a voulu quitter les lieux, Bartomeu a brusquement changé son fusil d'épaule et a commencé à lui poser des questions sur sa famille. " Donc, on en reste là ? ", a demandé le joueur, conscient d'avoir commis une erreur. " Ne recommence plus jamais ", a répété le président. C'est une anecdote qui illustre parfaitement l'attitude de Bartomeu envers le groupe de joueurs : paternaliste et indulgent.

Bartomeu veut que le club ne parle que d'une seule voix : la sienne.

En janvier 2014, Josep Maria Bartomeu est passé de vice-président à président après que Sandro Rosell ait été forcé de faire un pas de côté. Ce dernier avait été discrédité après la révélation de certains paiements douteux dans le cadre du transfert de Neymar. Après la décevante saison 2013-14, durant laquelle le Barça n'avait gagné que la Supercoupe, l'entraîneur Gerardo Martino était remplacé par Luis Enrique. Ce dernier sortait d'une bonne saison au Celta Vigo, mais s'était surtout fait connaître comme le coach qui, en son temps, avait osé mettre un monument comme Francesco Totti sur le banc de l'AS Rome. Certains affirmaient alors qu'il l'avait fait pour bien montrer à tout le monde qui était le patron dans le vestiaire, mais Enrique s'est toujours défendu, en expliquant qu'il voulait simplement aligner la meilleure équipe possible et que tout le monde était susceptible, à l'occasion, de prendre place sur le banc.

C'est avec ce même état d'esprit qu'il avait entamé sa mission au Barça durant l'été 2014. Le système de rotation imposé par Enrique n'était pas du tout au goût de Lionel Messi, qui veut toujours jouer. Les deux autres membres de la Sainte-Trinité, Luis Suárez et Neymar, se montraient eux aussi offusqués. En janvier 2015, lorsque Messi et Enrique se retrouvaient tête contre tête à l'entraînement, Bartomeu estimait que la plaisanterie avait assez duré. Il organisait donc une réunion entre Enrique et les capitaines de l'équipe, et avait alors pris le parti des joueurs. Enrique avait dû faire marche arrière et mettre de l'eau dans son vin. Le résultat est connu : un triplé pour le Barça en 2015 et une réélection pour Bartomeu pour un nouveau mandat de six ans.

" Barçagate "

Depuis lors, il existe une sorte de pacte de non-agression entre le président et les joueurs blaugranas : je fais tout pour vous faire plaisir et vous me ramenez des titres. Au fil des saisons, Bartomeu a de plus en plus été perçu comme la marionnette des cadors du vestiaire, ce qui n'a pas plu à tout le monde. Le président s'est mis certaines personnes à dos, y compris des membres de la direction. Ces derniers, sous couvert d'anonymat, n'ont pas caché leur mécontentement dans les médias, ce qui a donné l'impression à beaucoup que celui qui gérait le club, c'était Messi. En septembre de l'an passé, El Mundo Deportivo publiait un article dans lequel journaliste Xavier Bosch décrivait comment les joueurs avaient pris le pouvoir au Camp Nou. Vexé, Gerard Piqué avait réagi : " Nous savons qui écrit ces articles, même s'ils sont signés par quelqu'un d'autre. "

Une déclaration qui n'allait pas rester sans suite. Peu de temps après, un scandale auquel on a donné le nom de " Barçagate " éclatait : Barcelone aurait engagé certaines entreprises qui, par la voie de sites internet et de comptes sur les réseaux sociaux, devaient améliorer l'image du club, mais aussi porter ombrage à d'autres personnes, dont Messi et Piqué. " Je trouve ça un peu étrange, mais j'ai du mal à croire que c'est la réalité ", déclarait l'Argentin après coup, lors d'une interview.

Bartomeu tentait bien de tout nier en bloc, mais était en fin de compte forcé de reconnaître que ces entreprises, dont I3 Venturas, étaient bel et bien sous contrat avec le Barça. Depuis lors, de plus en plus de détails ont été révélés. On a par exemple appris que le club aurait payé près d'un million d'euros à ces firmes au cours des dernières années, toujours par versements de 198.000 euros. Juste en-dessous des 200.000 euros donc, car chaque facture qui dépasse ce montant est soumise à l'approbation d'une commission de contrôle spéciale au sein du club, au sein de laquelle siègent les deux vice-présidents Emili Rousaud et Enrique Tombas, et María Teixidor. Retenez ces noms, on en reparlera plus tard. Aujourd'hui, il apparaît que seul un nombre très restreint de personnes au sein du club étaient au courant de l'existence de ce contrat digital. Parmi elles, le président Bartomeu, le CEO Oscar Grau et Jaume Masferrer, un homme de confiance de Bartomeu, qui remplissait une fonction très vague dans le club. Entretemps, à la demande de la direction, PriceWaterhouseCoopers a entamé une enquête au sujet du Barçagate. Les conclusions de cet audit seront connues prochainement, mais il apparaît déjà que ces entreprises étaient surpayées pour leurs services, qui ne valaient en réalité que 100.000 euros. D'où les suppositions que quelqu'un, au FC Barcelone, utilisait ce contrat pour se remplir les poches...

Et le corona arriva...

À la saison déjà tumultueuse du Barça s'est ajoutée la crise du coronavirus. Lorsque le championnat d'Espagne a été arrêté, on s'est rapidement aperçu que le club catalan allait enregistrer de lourdes pertes cette saison. Comme dans d'autres clubs touchés par le Covid-19, on a demandé aux joueurs de sacrifier une partie de leurs salaires. Les négociations menées entre la direction et les joueurs se sont retrouvées dans la presse, à la grande colère de Messi. " Nous sommes étonnés qu'au sein même du club, il y a des personnes qui essaient de guider notre conduite et qui nous mettent la pression. " Un message adressé à certains dirigeants qui n'étaient pas d'accord avec la diminution de salaire de 70%, pourtant approuvée. Ils estimaient que les joueurs devaient faire davantage de sacrifices pour compenser l'impact économique de la crise du coronavirus sur le club. Ils citaient en exemple le cas de la Juventus, où l'entièreté du noyau avait accepté de laisser tomber quatre mois de salaire, ce qui équivaut à nonante millions d'euros. Ces dirigeants très critiques - Emili Rousaud, Enrique Tombas, Silvio Elías et Josep Pont - ont directement subi les foudres de Bartomeu. Lors de la première assemblée générale venue, ils ont été placés devant un choix : soit ils se rangeaient à l'avis du club, soit ils étaient démis de leurs fonctions (Bartomeu n'a pas le pouvoir de les licencier). Les quatre récalcitrants ont reçu un délai de réflexion de deux heures.

Leur réponse n'a pas tardé : les quatre hommes n'ont laissé à personne l'honneur de décider à leur place et ont présenté leur démission. Mais l'affaire n'en est pas restée là. De façon surprenante, María Teixidor, la présidente de la commission de contrôle et responsable du département de football féminin au Barça, et Jordi Calsamiglia, membre de la direction, se sont joints aux quatre " rebelles ". Ils ont écrit une lettre ouverte aux socios, expliquant qu'ils ne se reconnaissaient plus dans la gestion du FC Barcelone et qu'ils demandaient des élections présidentielles anticipées. Rousaud est même allé plus loin dans une émission de radio et est revenu sur le " Barçagate " : " C'est une sale affaire. Il semble clair que quelqu'un a puisé dans la caisse du club, mais je n'ai aucune preuve. "

Une déclaration pour laquelle le Barça a décidé de le poursuivre en justice. Car pour Josep Bartomeu, une seule chose compte : terminer son mandat de président avec une victoire en Ligue des Champions, l'année prochaine. C'est la raison pour laquelle il continue à défendre les joueurs, même si dans le vestiaire aussi, des voix s'élèvent pour le critiquer. Le président veut également que le club continue à parler d'une seule voix, c'est-à-dire la sienne. Il se passerait bien des critiques. Et si certaines têtes doivent tomber, tant pis. La fin justifie les moyens. Il a remplacé les dirigeants démissionnaires par des béni-oui-oui. Pour l'instant, il ne doit pas craindre des élections anticipées, car avec le pays en situation de lockdown, elles ne pourraient pas être organisées. Bartomeu ne gère plus le club en bon père de famille, mais comme un Roi Soleil aveuglé par le succès.

6 années de Bartomeu en chiffres

13

Trophées : 4x champion d'Espagne, 4x Copas del Rey, 1x Ligue des Champions, 1x Championnat du monde des clubs, 1x Supercoupe d'Europe, 2x Supercoupes d'Espagne

4

Directeurs techniques : Andoni Zubizarreta, Robert Fernández, Pep Segura et Eric Abidal

7

Vice-présidents : Javier Faus, Susana Monje, Manuel Arroyo, Carles Vilarrubí, Jordi Mestre, Emili Rousaud et Enrique Tombas

4

Coaches : Gerardo Martino, Luis Enrique, Ernesto Valverde et Quique Setién

"Ne fais plus jamais ça, hein ! " Josep Bartomeu a appelé un joueur dans son bureau et lui a fait la leçon. Il s'agit de quelqu'un qui lui avait déjà valu quelques maux de tête, depuis qu'il est devenu le président du FC Barcelone. Cette fois encore, le joueur en question avait fait quelque chose qui pouvait nuire à l'image du club. Lorsque l'accusé a voulu quitter les lieux, Bartomeu a brusquement changé son fusil d'épaule et a commencé à lui poser des questions sur sa famille. " Donc, on en reste là ? ", a demandé le joueur, conscient d'avoir commis une erreur. " Ne recommence plus jamais ", a répété le président. C'est une anecdote qui illustre parfaitement l'attitude de Bartomeu envers le groupe de joueurs : paternaliste et indulgent. En janvier 2014, Josep Maria Bartomeu est passé de vice-président à président après que Sandro Rosell ait été forcé de faire un pas de côté. Ce dernier avait été discrédité après la révélation de certains paiements douteux dans le cadre du transfert de Neymar. Après la décevante saison 2013-14, durant laquelle le Barça n'avait gagné que la Supercoupe, l'entraîneur Gerardo Martino était remplacé par Luis Enrique. Ce dernier sortait d'une bonne saison au Celta Vigo, mais s'était surtout fait connaître comme le coach qui, en son temps, avait osé mettre un monument comme Francesco Totti sur le banc de l'AS Rome. Certains affirmaient alors qu'il l'avait fait pour bien montrer à tout le monde qui était le patron dans le vestiaire, mais Enrique s'est toujours défendu, en expliquant qu'il voulait simplement aligner la meilleure équipe possible et que tout le monde était susceptible, à l'occasion, de prendre place sur le banc. C'est avec ce même état d'esprit qu'il avait entamé sa mission au Barça durant l'été 2014. Le système de rotation imposé par Enrique n'était pas du tout au goût de Lionel Messi, qui veut toujours jouer. Les deux autres membres de la Sainte-Trinité, Luis Suárez et Neymar, se montraient eux aussi offusqués. En janvier 2015, lorsque Messi et Enrique se retrouvaient tête contre tête à l'entraînement, Bartomeu estimait que la plaisanterie avait assez duré. Il organisait donc une réunion entre Enrique et les capitaines de l'équipe, et avait alors pris le parti des joueurs. Enrique avait dû faire marche arrière et mettre de l'eau dans son vin. Le résultat est connu : un triplé pour le Barça en 2015 et une réélection pour Bartomeu pour un nouveau mandat de six ans. Depuis lors, il existe une sorte de pacte de non-agression entre le président et les joueurs blaugranas : je fais tout pour vous faire plaisir et vous me ramenez des titres. Au fil des saisons, Bartomeu a de plus en plus été perçu comme la marionnette des cadors du vestiaire, ce qui n'a pas plu à tout le monde. Le président s'est mis certaines personnes à dos, y compris des membres de la direction. Ces derniers, sous couvert d'anonymat, n'ont pas caché leur mécontentement dans les médias, ce qui a donné l'impression à beaucoup que celui qui gérait le club, c'était Messi. En septembre de l'an passé, El Mundo Deportivo publiait un article dans lequel journaliste Xavier Bosch décrivait comment les joueurs avaient pris le pouvoir au Camp Nou. Vexé, Gerard Piqué avait réagi : " Nous savons qui écrit ces articles, même s'ils sont signés par quelqu'un d'autre. " Une déclaration qui n'allait pas rester sans suite. Peu de temps après, un scandale auquel on a donné le nom de " Barçagate " éclatait : Barcelone aurait engagé certaines entreprises qui, par la voie de sites internet et de comptes sur les réseaux sociaux, devaient améliorer l'image du club, mais aussi porter ombrage à d'autres personnes, dont Messi et Piqué. " Je trouve ça un peu étrange, mais j'ai du mal à croire que c'est la réalité ", déclarait l'Argentin après coup, lors d'une interview. Bartomeu tentait bien de tout nier en bloc, mais était en fin de compte forcé de reconnaître que ces entreprises, dont I3 Venturas, étaient bel et bien sous contrat avec le Barça. Depuis lors, de plus en plus de détails ont été révélés. On a par exemple appris que le club aurait payé près d'un million d'euros à ces firmes au cours des dernières années, toujours par versements de 198.000 euros. Juste en-dessous des 200.000 euros donc, car chaque facture qui dépasse ce montant est soumise à l'approbation d'une commission de contrôle spéciale au sein du club, au sein de laquelle siègent les deux vice-présidents Emili Rousaud et Enrique Tombas, et María Teixidor. Retenez ces noms, on en reparlera plus tard. Aujourd'hui, il apparaît que seul un nombre très restreint de personnes au sein du club étaient au courant de l'existence de ce contrat digital. Parmi elles, le président Bartomeu, le CEO Oscar Grau et Jaume Masferrer, un homme de confiance de Bartomeu, qui remplissait une fonction très vague dans le club. Entretemps, à la demande de la direction, PriceWaterhouseCoopers a entamé une enquête au sujet du Barçagate. Les conclusions de cet audit seront connues prochainement, mais il apparaît déjà que ces entreprises étaient surpayées pour leurs services, qui ne valaient en réalité que 100.000 euros. D'où les suppositions que quelqu'un, au FC Barcelone, utilisait ce contrat pour se remplir les poches... À la saison déjà tumultueuse du Barça s'est ajoutée la crise du coronavirus. Lorsque le championnat d'Espagne a été arrêté, on s'est rapidement aperçu que le club catalan allait enregistrer de lourdes pertes cette saison. Comme dans d'autres clubs touchés par le Covid-19, on a demandé aux joueurs de sacrifier une partie de leurs salaires. Les négociations menées entre la direction et les joueurs se sont retrouvées dans la presse, à la grande colère de Messi. " Nous sommes étonnés qu'au sein même du club, il y a des personnes qui essaient de guider notre conduite et qui nous mettent la pression. " Un message adressé à certains dirigeants qui n'étaient pas d'accord avec la diminution de salaire de 70%, pourtant approuvée. Ils estimaient que les joueurs devaient faire davantage de sacrifices pour compenser l'impact économique de la crise du coronavirus sur le club. Ils citaient en exemple le cas de la Juventus, où l'entièreté du noyau avait accepté de laisser tomber quatre mois de salaire, ce qui équivaut à nonante millions d'euros. Ces dirigeants très critiques - Emili Rousaud, Enrique Tombas, Silvio Elías et Josep Pont - ont directement subi les foudres de Bartomeu. Lors de la première assemblée générale venue, ils ont été placés devant un choix : soit ils se rangeaient à l'avis du club, soit ils étaient démis de leurs fonctions (Bartomeu n'a pas le pouvoir de les licencier). Les quatre récalcitrants ont reçu un délai de réflexion de deux heures. Leur réponse n'a pas tardé : les quatre hommes n'ont laissé à personne l'honneur de décider à leur place et ont présenté leur démission. Mais l'affaire n'en est pas restée là. De façon surprenante, María Teixidor, la présidente de la commission de contrôle et responsable du département de football féminin au Barça, et Jordi Calsamiglia, membre de la direction, se sont joints aux quatre " rebelles ". Ils ont écrit une lettre ouverte aux socios, expliquant qu'ils ne se reconnaissaient plus dans la gestion du FC Barcelone et qu'ils demandaient des élections présidentielles anticipées. Rousaud est même allé plus loin dans une émission de radio et est revenu sur le " Barçagate " : " C'est une sale affaire. Il semble clair que quelqu'un a puisé dans la caisse du club, mais je n'ai aucune preuve. " Une déclaration pour laquelle le Barça a décidé de le poursuivre en justice. Car pour Josep Bartomeu, une seule chose compte : terminer son mandat de président avec une victoire en Ligue des Champions, l'année prochaine. C'est la raison pour laquelle il continue à défendre les joueurs, même si dans le vestiaire aussi, des voix s'élèvent pour le critiquer. Le président veut également que le club continue à parler d'une seule voix, c'est-à-dire la sienne. Il se passerait bien des critiques. Et si certaines têtes doivent tomber, tant pis. La fin justifie les moyens. Il a remplacé les dirigeants démissionnaires par des béni-oui-oui. Pour l'instant, il ne doit pas craindre des élections anticipées, car avec le pays en situation de lockdown, elles ne pourraient pas être organisées. Bartomeu ne gère plus le club en bon père de famille, mais comme un Roi Soleil aveuglé par le succès.