Un an de pandémie et de conversations virtuelles n'ont fait qu'accroître le fossé. Mais Joachim Löw a jugé que le moment était venu de reprendre la parole. Il y a un mois, il a entre autres reçu une équipe de l' ARD et du magazine Kicker. Ce jour-là, il ne restait plus trace de l'entraîneur aux allures de boxeur groggy, après la raclée 6-0 contre l'Espagne à Séville. Ce jour-là, il tenait un langage clair, marquant ici et là ses propos en tapant du poing sur la table, comme pour donner du poids à ses paroles.
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Un an de pandémie et de conversations virtuelles n'ont fait qu'accroître le fossé. Mais Joachim Löw a jugé que le moment était venu de reprendre la parole. Il y a un mois, il a entre autres reçu une équipe de l' ARD et du magazine Kicker. Ce jour-là, il ne restait plus trace de l'entraîneur aux allures de boxeur groggy, après la raclée 6-0 contre l'Espagne à Séville. Ce jour-là, il tenait un langage clair, marquant ici et là ses propos en tapant du poing sur la table, comme pour donner du poids à ses paroles. Et il l'a répété: ses joueurs conservait sa pleine confiance. Il portait un regard optimiste sur l'avenir et le prochain EURO. Il évoquait les problèmes et les opportunités qui se présentaient, mais aussi ses propres erreurs, comme ce qu'il attendait de ses hommes. Pourtant, à ce moment, Löw avait déjà pris sa décision quant à son avenir: l'EURO marquait son terminus. Mais jamais, pendant cette interview de plus de deux heures, il n'a laissé percer son intention. L'interview est intéressante vu le contexte actuel. Elle montre comment Löw s'est senti ces derniers mois et quel chemin il comptait emprunter avec l'équipe nationale, un chemin qu'il va poursuivre dans les mois à venir, à commencer par les trois matches de qualifications pour le Mondial qui se déroulent ces prochains jours: contre l'Islande le 25 mars, en Roumanie le 28 et contre la Macédoine du Nord le 31 mars. Ne tournons pas autour du pot: envisagez-vous un retour de Jérôme Boateng, Mats Hummels et/ou Thomas Müller, ou vous en tiendrez-vous au rajeunissment entamé? JOACHIM LÖW: Ce rajeunissement était indispensable, j'en suis convaincu. Il ne faut donc pas y mettre fin à la légère. Quand on détermine un cap, il faut le maintenir, y compris dans les moments plus difficiles. Depuis les qualifications pour l'EURO en 2019, l'équipe a emprunté un nouveau chemin, qui n'est pas encore arrivé à son terme. La pandémie a tout retardé d'un an. C'était imprévisible. Certaines circonstances peuvent justifier qu'on interrompe le processus de rajeunissement. Je dois trouver une réponse à ce propos juste avant l'EURO. Ne perdez-vous pas la face si vous rappelez ces trois joueurs? Après tout, vous avez toujours dit que c'était exclu. LÖW: Ce qu'on raconte ne m'intéresse pas. Si nous avions pu disputer plus de matches l'année dernière, l'équipe serait plus avancée et on ne me poserait pas cette question. Mais dans les conditions actuelles, nous ne pouvons rien exclure si nous voulons avoir du succès. Si vous reprenez Müller, Hummels et Boateng, sera-ce uniquement pour l'EURO? LÖW: Quand on trace une ligne et qu'on l'interrompt pendant un tournoi, on doit la reprendre ensuite. Je crois en ces jeunes joueurs. Ils sont bons, ambitieux et ils veulent apprendre. L'avenir leur appartient et ils doivent avoir l'occasion de progresser. Ils ont aussi le droit de commettre des erreurs. Mais personne ne veut le comprendre. Après cette lourde défaite en Espagne, la Mannschaft n'a plus joué pendant longtemps. Ce n'est pas agréable pour un sélectionneur. Comment avez-vous passé les derniers mois? LÖW: Ça n'a pas été simple. Nous aurions préféré jouer un match quelques jours plus tard pour gommer ce souvenir. J'ai d'abord été très frustré, extrêmement déçu. À l'issue du match, j'étais vraiment en colère. Ensuite, nous avons tout analysé, à la recherche des erreurs et surtout de solutions. Avec quel résultat? LÖW: Nous avons commis des erreurs, moi comme les autres, et il faut les corriger, mais la confiance est intacte. Nous avons de bons joueurs, les bases sont bonnes. Mais vous avez perdu la confiance des gens. Une enquête de Kicker révèle que d'entraîneur qui avait offert le titre mondial à l'Allemagne vous êtes devenu contesté. Comment vivez-vous cette situation? LÖW: Ce n'est évidemment pas marrant, ça m'a touché. Les jours qui ont suivi le match ont été durs, mais j'y ai puisé la motivation de refaire mes preuves. Souvent, ce sont les contrecoups qui vous insufflent une énergie nouvelle. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi vous vous infligiez tout cela? LÖW: Si, mais ces moments ont été fugaces. J'ai essuyé pas mal de tempêtes en quinze ans à ce poste, mais j'ai toujours eu le sentiment d'y puiser de la force, de l'énergie. Par exemple, nous devons en partie notre sacre 2014 à notre défaite à l'EURO 2012, en demi-finale contre l'Italie. Les discussions que nous avons eues nous ont énormément aidés. Nous avons tiré des leçons de nos erreurs. De même, nous pouvons progresser maintenant suite aux fautes commises en novembre. En 2014, vous aviez des meneurs, comme Neuer, Schweinsteiger, Khedira, Klose, Lahm ou encore Mertesacker. Disposez-vous encore de fortes personnalités? LÖW: Plus qu'il n'en faut. L'équipe a de forts caractères: Neuer, Rüdiger, Kimmich, Kroos, Gündogan. S'ils sont arrivés à leur niveau, c'est grâce à leur personnalité. Je ne me tracasse absolument pas à ce propos. Mais l'équipe a moins de possibilités de se souder avant l'EURO. LÖW: C'est exact. Je ne retrouve pas pendant nonante minutes ce que je demande. Tout est encore très fragile, ça vacille un peu, mais ce n'est pas anormal. Comment trouver des automatismes quand on peut à peine s'entraîner ensemble? On pose les fondations et on les consolide pendant un tournoi, quand on passe quatre ou cinq semaines ensemble. C'est ce que nous avons fait pendant le Mondial brésilien. Nous avons dû franchir quelques obstacles, comme en huitièmes de finale contre l'Argentine. C'est comme ça que joueurs et entraîneurs se sont rapprochés. Mais l'équipe disposait déjà de bases solides, qui font défaut maintenant. LÖW: La tâche d'un entraîneur n'est pas évidente quand il n'a plus vu ses joueurs pendant dix mois et qu'il doit les préparer à un match en deux jours. On ne peut rien faire en un laps de temps aussi court. On n'a pas de véritable contact avec les joueurs. On peut parler, mais ça reste superficiel. Vous évoquez l'importance d'un axe performant. Le problème ne se situe-t-il pas plutôt en défense? LÖW: La dernière ligne était en effet notre tendon d'Achille, mais c'était moins dû à la défense en elle-même qu'au travail défensif de l'ensemble de l'équipe sur différentes phases de jeu, et pas seulement lors du 6-0 en Espagne. En fait, la défense est le moindre de mes problèmes: il est facile à résoudre quand on peut travailler pendant trois ou quatre semaines. Qu'est-ce qui est plus difficile à régler? LÖW: Le compartiment offensif, car il est beaucoup plus complexe. Réagir est simple: comment se placer, comment couper les espaces, tout ça se travaille. Le défi est ailleurs: que faire en possession du ballon? Quelle est la réponse? LÖW: Il faut avoir des solutions. Si on n'en a pas en attaque, on expose la défense à des problèmes. Il faut donc avoir des idées, des automatismes, des solutions, des trajectoires pour donner corps à l'offensive. Vite, avec précision. Si on y parvient, on n'a pas de problème en défense. En 2018, suite à l'élimination précoce de l'Allemagne au Mondial, vous avez prôné un football plus rapide. Où en êtes-vous maintenant? LÖW: Nous avons augmenté la vitesse d'exécution de 2018 à 2019, nos données le prouvent. Nous sommes devenus plus lents en 2020, alors que nous disposons de joueurs rapides, y compris avec le ballon. Mais quand nous le perdons, comme en Espagne, nous avons des problèmes. Nous devons nous bonifier de ce point de vue. C'est une question de concentration, d'anticipation. Conserver le ballon, le protéger, afin de continuer à construire le jeu, même sous la pression adverse. Nous avons une marge de progression de ce point de vue. Nous laissons trop d'espaces en perte de balle. Vous aimez pratiquer plusieurs styles de jeu avec une équipe qui fait preuve de souplesse tactique. Restez-vous fidèle à ce principe ou voulez-vous instaurer un système fixe pour stabiliser l'équipe? LÖW: Nous pouvons jouer à trois, quatre ou cinq derrière, mais nous n'avons pas encore assez d'assurance, nous ne sommes pas encore assez dominants pour agir comme il y a quelques années. Nous devons donc davantage nous adapter à l'adversaire. Nous avons besoin de souplesse, puisque nous ne pouvons pas dominer le jeu 70 à 80% du temps. En fait, c'est moins le système que son contenu qui importe. Il faut pouvoir réagir de différentes manières. C'est plus important que le système en lui-même. Par Rainer Frantzke, Oliver Hartman, Jorg Jakob et Karl-Heinz Wild