Nous sommes dans le bureau de Mino Raiola dans la Principauté de Monaco. Pendant un mois, il n'a fait que conclure des affaires. Les médias et les amateurs de football n'ont parlé que des millions d'euros versés en indemnités de transferts, salaires et commissions mais l'Italo-Néerlandais s'en fiche.

" Sans faire le malin, je pense que ce marché, c'est moi qui l'ai créé ", dit-il fièrement. " Le football, c'est du show, de la variété. Depuis plus de 25 ans, je travaille pour réinventer le marché des transferts. Aujourd'hui, c'est une industrie gigantesque à laquelle j'ai donné de la couleur en ne fermant jamais ma grande g... et en défendant toujours mes joueurs. "

Il compare l'ouverture d'une période de transferts à la première d'une grande comédie musicale. " Nous sommes le 1er janvier, les portes du théâtre s'ouvrent, le rideau se lève et le show peut commencer ", dit-il. " Mais en coulisses, ça fait six mois que les acteurs principaux répètent. C'est pareil chez nous. Ça faisait près d'un an que je travaillais avec Erling Haaland ( avant son transfert à Dortmund, ndlr). Son père ( l'ex-international norvégien Alf-Inge Haaland, ndlr) a été impliqué de très près. J'ai discuté avec de nombreux clubs, écouté leurs plans, vu des montants et négocié. Cela a permis à Erling de prendre une décision mûrement réfléchie. "

La FIFA, c'est terminé. L'heure de la révolution a sonné. " Mino Raiola

Le téléphone de Raiola ne cesse de sonner. " La question que vos lecteurs doivent se poser, c'est : Que faites-vous quand un grand club européen se présente ? Supposons que Barcelone veuille un joueur, il lui offre un bon salaire, la belle vie à Barcelone et une place dans un des meilleurs clubs du monde. Allez dire non. C'est très facile de dire qu'il est beaucoup trop tôt ! Moi, je dois tenir compte des intérêts d'un homme pour toute sa vie, pas seulement pour la durée de sa carrière. "

Dans son bureau qui donne sur la côte, Raiola a son propre espace de travail. À l'accueil, on trouve les maillots de quelques-unes des stars qu'il accompagne. La liste est impressionnante. For the Best, from the Best, peut-on lire sur la vareuse que Zlatan Ibrahimovic lui a offerte. Tous ont laissé un message personnel : Paul Pogba, Blaise Matuidi, Gianluigi Donnarumma, Mario Balotelli, Hirving Lozano, Moise Kean et Matthijs de Ligt. Voor Mino, peut-on lire sur le maillot de la Juventus frappé du numéro 4. Avec un point en forme de pizza.

Sur la tables, des livres comme " Thinking, Fast and Slow ", " The School of Life " et " Wij Zijn Ons Brein ", du neuro-biologiste Dick Swaab. Et puis de l'art. Dont une lithographie d' Andy Warhol, " Tattooed Woman Holding a Rose ". Raiola compare souvent ses joueurs à des oeuvres d'art ou à des artistes. " Paul Pogba, c'est Basquiat. Jean-Michel Basquiat est un expressionniste, un peu rebelle, comme Paul. Et Matthijs, c'est Rembrandt. Pour le moment, c'est encore une esquisse mais vous verrez, ce sera " La Ronde de Nuit". J'entends dire qu'il souffre à la Juventus mais moi, je vois qu'il évolue. C'est la première fois qu'il se retrouve seul dans un grand club étranger, avec une autre culture. Il ne connaissait que l'Ajax. C'est un pétrolier, on ne doit pas attendre de lui qu'il effectue un virage à nonante degrés en une seule fois. Il y va petit à petit. Mais une fois qu'il aura trouvé le cap, personne ne pourra le retenir. "

Dans un monde idéal, on n'aurait pas besoin d'agents. Mino Raiola

Le Dieu du football

Mino Raiola parle sept langues. Il a étudié le droit et est très proche de ceux qui comptent dans le monde du football international. Au cours des 25 dernières années, il a permis à ses joueurs de gagner des centaines de millions. Et il en a bien entendu profité. C'est pour ça que, pour beaucoup de monde, il représente le côté sombre du football. L'argent, encore l'argent, toujours l'argent. Une image encore renforcée par l'affaire Pogba. Selon Wikileaks, le transfert de Paul Pogba de la Juventus à Manchester United aurait rapporté 49 millions d'euros en cinq ans à Raiola.

" Je n'ai mis le pistolet sur la tête de personne à Manchester United pour qu'ils reprennent Pogba ", dit-il. " Alex Ferguson nous a démolis, Paul et moi, mais où était-il lorsque ses successeurs ont racheté Paul ? On ne parle que de cette affaire parce que mes amis de la FIFA se moquent de la loi sur la protection de la vie privée et tentent d'influencer l'opinion publique. Il est très étonnant qu'ils parlent de ma commission mais qu'on ne les entende pas lorsque l'Ajax empoche 150 millions d'euros pour deux joueurs. Là, on dit que c'est un bon coup de l'Ajax. "

Un tel transfert forme l'image qu'on se fait de Raiola. On l'appelle Money Mino, Mino Rioola ou Transfer Cowboy, des surnoms peu flatteurs. Quand nous nous promenons avec lui - sneakers noir et blanc, pantalon de jogging, hoodie noir et lunettes foncées - dans les rues de Monaco, nous avons l'impression d'être en compagnie du Dieu du football. Mais un dieu sympa et intelligent. " Ne le dites pas trop fort, car j'aime cette image ", rigole-t-il. " En fait, je me fous de mon image. La seule chose qui m'intéresse, c'est ce que ma famille, les joueurs et quelques amis pensent de moi. "

Mino Raiola et Mario Balotelli: " Le monde du football est devenu une industrie gigantesque à laquelle j'ai donné de la couleur en ne fermant jamais ma g... et en défendant sans cesse mes joueurs. ", BELGAIMAGE
Mino Raiola et Mario Balotelli: " Le monde du football est devenu une industrie gigantesque à laquelle j'ai donné de la couleur en ne fermant jamais ma g... et en défendant sans cesse mes joueurs. " © BELGAIMAGE

La mafia de la FIFA

L'an dernier, la FIFA lui a infligé une suspension à l'échelle mondiale. Celle-ci a été invalidée par le TAS, mais le combat n'est pas terminé. Cette année, Raiola et quelques autres super-agents de joueurs attaquent la fédération internationale. Leur but ultime : introduire un autre système que celui de la FIFA.

L'aversion de Raiola pour la FIFA ne date pas d'hier, il ne s'en est jamais caché. En 2015 déjà, il voulait se mesurer à Sepp Blatter pour le poste de président de la FIFA et transformer de façon drastique le monde du football. Un jour, il a dit du Suisse qu'il était un " dictateur sénile. Blatter, c'est la Corée du Nord. Je suis la Corée du Sud. " Mais il n'a pas satisfait aux conditions pour se porter candidat et son initiative a échoué.

" J'ai deux possibilités ", dit à présent Raiola. " Soit je continue à me battre contre la FIFA comme je l'ai fait pendant des années sans succès, parce que j'étais le seul à oser le faire. Je voulais que la FIFA change de l'intérieur. La première chose que j'aurais faite aurait été d'interdire que quelqu'un puisse être élu président deux fois de suite. Et de faire en sorte que l'accès à la présidence soit ouvert à toute personne ayant suffisamment de qualités pour cela. Mais c'est impossible, car cela revient à casser le jouet des incompétents qui dirigent la FIFA.

Il me reste donc la deuxième solution : mettre en place un nouveau système qui fasse en sorte qu'il y ait toujours un choix. C'est à cela que nous travaillons. La FIFA reste la FIFA, bonne chance. Nous ne voulons plus rien avoir à faire avec elle. Nous allons nous débrouiller nous-mêmes. La FIFA, c'est terminé. L'ancien système, c'est du passé. Une nouvelle ère s'ouvre et nous en sommes à la base. L'heure de la révolution a sonné. "

Avant que Raiola n'explique qui se cache derrière ce " nous " et ne dévoile comment le nouveau système va fonctionner, revenons au 9 mai dernier, jour où l'agent de joueurs a été suspendu par la fédération italienne pour une raison peu claire. Le lendemain, la FIFA transposait cette sanction à l'échelon international. Raiola ne pouvait plus faire de transferts. " Ça m'a beaucoup stressé ", admet-il. " Perdre ma licence en Italie, je m'en fichais. Je savais d'où ça venait : ils m'en voulaient parce que j'avais dit que la fédération italienne était une fédération de merde. Je n'ai pas changé d'avis. Elle autorise délibérément le racisme, elle n'ose pas intervenir. Quelqu'un a déposé plainte contre moi et j'ai immédiatement été suspendu. Sous prétexte que j'avais piqué Gianluca Scamacca ( attaquant de Sassuolo, prêté à Ascoli, ndlr) à un autre agent, ce qui n'était pas le cas.

Plusieurs administrateurs de la FIFA sont en prison mais ne sont pas encore suspendus à l'échelon international. Par contre, 24 heures après la sanction infligée par la fédération italienne, on m'a suspendu sans même savoir pourquoi j'avais été sanctionné. Il était 20 heures. Or, à la FIFA, après 16 heures, il n'y a plus personne. On m'a donc cherché. Pourquoi ? Parce que je suis un grand adversaire du système FIFA, des gens qui la composent et la dirigent. Le système est corrompu et ils le maintiennent. Toujours maintenant. Il y a quelques années, quand je disais que FIFA = mafia, on rigolait et on prétendait que j'étais fou. Je voulais dire que la FIFA était structurée comme la mafia. C'est une famille corrompue, pas violente, mais insondable, avide de pouvoir et de contrôle, ce qui a des conséquences énormes sur le football.

Je traite tous mes joueurs de la même façon : ils savent que si je ne les sens pas, je ne les défendrai pas. Même s'ils s'appellent Maradona. Mino Raiola

C'est Gianni Infantino qui était derrière ma suspension. Quand on est président de la FIFA, on est responsable des décisions qu'elle prend. Mais c'est loin d'être terminé. Ils m'ont suspendu à l'échelon international et nous regardons à présent dans quel pays nous pouvons attaquer la FIFA. Ils m'ont cassé mais en même temps, ils ont prouvé que ce que je pensais était vrai. C'est exactement cela, la mafia : si tu en dis du mal, elle ne te loupe pas."

L'agent de De Ligt, Ibrahimovic et Pogba (entre autres) estime qu'il est logique qu'Infantino soit à la base de sa suspension. " Il veut dompter tous les agents de joueurs et lancer sa propre banque FIFA, par laquelle tous les transferts devraient passer. Tout ce qu'il fait, c'est de la démagogie, car il n'entend pas limiter les montants de sponsoring énormes que la FIFA perçoit. Ni les commissions des gens qui amènent ces sponsors. Mais cela, personne n'en parle. "

Régime totalitaire communisme

Le sujet lui tient manifestement à coeur. Il poursuit : " Les gouvernements autorisent qu'un marché concurrentiel et compétitif où on parle de milliards soit régulé par une fédération corrompue et en situation de monopole. C'est illégal, c'est comme un cartel. La FIFA veut en revenir à l'époque du régime totalitaire communiste, elle ne respecte pas la loi. C'est pourquoi il faut créer une deuxième fédération et un autre système. C'est mon objectif : je veux contribuer à un monde du football meilleur et obliger chacun à réfléchir de façon critique. "

Pour que les choses changent et s'améliorent, Raiola et quelques autres agents ont fondé le Football Agents Forum (FAF), un syndicat international de joueurs et d'agents installé à Zurich. Raiola a été élu président par ses collègues. Avec des super-agents comme Jorge Mendes ( Cristiano Ronaldo) et Jonathan Barnett, de Stellar Group, il attaque la FIFA. " Elle n'a plus aucun rôle à jouer à l'avenir et ses dirigeants le savent. Si les clubs et les joueurs s'y retrouvent dans une autre structure, ont-ils encore besoin de la FIFA ? Ça fait des années que les grands clubs s'organisent. On a déjà failli créer une Super League. Voyez la NBA ou la MLS : il n'y a pas de fédération au-dessus d'elles. Elles prennent tout en charge. Pourquoi avons-nous besoin d'une fédération ?

Selon Raiola, la création du FAF était la première étape. À présent, ses partenaires et lui mettent en place un nouveau système. " Je pense qu'il sera opérationnel dans deux ans. Alors, les clubs pourront choisir. Je ne comprends par exemple pas pourquoi un transfert d'un joueur de Twente à Vérone doit passer par la FIFA. Ne sommes-nous pas capables de faire cela ? Quand un joueur est transféré en MLS, ça se fait selon les règles de la MLS, pas selon celles de la FIFA. Alors, pourquoi ne ferait-on pas cela en Europe ? Mais non : ici, ils veulent tout contrôler et prendre une partie de l'argent. Seuls le pouvoir et l'argent intéressent la FIFA. Les intérêts du football, elle s'en moque. "

Mino Raioloa : " La FIFA est une famille corrompue. Pas violente, mais insondable, avide de pouvoir et de contrôle, ce qui a des conséquences énormes sur le football. ", BELGAIMAGE
Mino Raioloa : " La FIFA est une famille corrompue. Pas violente, mais insondable, avide de pouvoir et de contrôle, ce qui a des conséquences énormes sur le football. " © BELGAIMAGE

Quand on lui dit que les gens vont encore penser qu'il fait cela pour gagner encore plus d'argent, Raiola répond : " J'ai toujours été un activiste, je ne supporte pas l'injustice. " Est-ce une question de vanité ? " C'est ma raison d'être. Mais j'espère qu'un jour, mon fils puisse dire que son père a changé le monde du football. "

Un système hypocrite

Selon Raiola, le nouveau système doit en tout cas être plus démocratique que la FIFA ne l'est actuellement. " Ouvert et transparent, comme le football. Les meilleurs doivent émerger. Nous ne voulons plus de structure opaque, la qualité doit tout dicter. Si le marché décide qu'une personne a fait ses preuves, elle peut devenir présidente. Dans le nouveau système, nous établirons les nouvelles règles ensemble, donc avec les joueurs et les clubs. Nous serons très clairs en matière de transferts, de droits et devoirs de chacun, de montants de solidarité, etc. "

Veut-il faire cela parce que la FIFA entend plafonner les commissions des agents de joueurs ? Si ça ne tenait qu'à Infantino, ceux-ci ne percevraient plus qu'un maximum de 10 % du montant du transfert et de 3 % du salaire du joueur. " Pour moi, on pourrait immédiatement supprimer le système des transferts actuel ", répond Raiola. " Nous touchons un pourcentage sur ce que les joueurs gagnent et si on supprime le système des transferts, les joueurs gagneront plus. Ce système des transferts, c'est du trafic d'êtres humains. Moi, je défends les intérêts des joueurs et je veux démontrer à quel point le système est hypocrite. Il devrait évoluer mais ce n'est pas le cas. La FIFA ne s'en prend aux agents de joueurs que pour détourner l'attention d'autres problèmes. Pourquoi ne parle-t-on pas de corruption ou du prix des tickets en Coupe du monde, des montants énormes versés par les sponsors à la FIFA que ce soit pour la Coupe du monde ou pour le tout nouveau Mondial des clubs, du fait que la FIFA ne veuille pas payer d'impôts, ni de TVA dans les pays où elle déploie ses activités ? Personne n'en parle, c'est bizarre, non ? La FIFA ne fait que prendre, elle n'apporte rien, si ce n'est un peu d'argent aux fédérations, histoire que ses membres soient réélus. "

Je me fous de mon image. La seule chose qui m'intéresse, c'est ce que ma famille, les joueurs et quelques amis pensent de moi. Mino Raiola

Raiola a bien compris qu'il serait plus facile de créer une nouvelle fédération et de mettre en place un nouveau système si les grands clubs européens y participent. " Mais je ne peux pas les forcer, leur mettre le couteau sous la gorge et dire : Maintenant, vous marchez avec nous. Tout ce que je peux faire, c'est leur faire une très bonne proposition. Alors, ce sera à eux d'opter pour le système qu'ils estiment être le meilleur. Mais notre système fait passer les droits des joueurs au premier plan. " Ça fait plus de 25 ans que Mino Raiola fait ce métier mais il est toujours aussi motivé qu'à ses débuts. " Je n'ai peur de personne. Ni de la FIFA, ni de l'UEFA ni d'aucun club. C'est ça la différence entre la plupart des agents et moi. S'il faut se battre avec le Real Madrid, j'y vais. J'ai déclaré un jour que Florentino Pérez utilisait ses joueurs comme une paire de gants : quand ils ne lui plaisent plus, il en change. Il n'a pas aimé mais je l'ai dit. J'ai plein d'informations en tête et je ne cesserai jamais de vouloir faire mieux. J'essaye de faire la différence là où c'est possible. Mais il faut choisir ses combats. Et pour le moment, ma priorité, c'est de changer le monde du football. "

" Être le meilleur, c'est passionnant "

Pour les grands joueurs internationaux, Mino Raiola est un symbole de standing. Ils veulent la plus belle voiture et le meilleur agent. " Je ne fais pas ce métier pour cela mais si c'est le cas, tant mieux. Suis-je vaniteux ? Dans mon métier, oui. Je veux être le meilleur. C'est une question d'ambition : je veux que les gens que j'aime soient fiers de moi. J'étais déjà comme ça quand j'étais petit. Être le meilleur, c'est passionnant, génial. Et la récompense est magnifique. "

Pour lui, la récompense ne se mesure pas en argent. " Avant, je me disais que le jour où j'aurais un million, j'arrêterais de travailler. Quand je ne pensais qu'à l'argent, je n'arrivais pas à en gagner. J'ai commencé à m'enrichir quand j'ai fait ce que j'aimais vraiment. Si ce million avait vraiment été mon objectif, j'aurais arrêté il y 24 ans déjà. Je ne fais pas du tout ça pour l'argent et en même temps, je sais qu'à mon sujet, on ne parle que de ça. Presque tout le monde pense que je gagne trop. Est-ce le cas ? Je gagne beaucoup. Mais trop ? J'ai seulement la chance d'être dans un monde qui a explosé. Aujourd'hui, le football est une industrie qui brasse des milliards. "

Raiola insiste : son intérêt, c'est celui des joueurs. " Je les traite tous de la même façon. Ils savent que si je ne les sens pas, je ne les défendrai pas. Même pas s'ils s'appellent Maradona. Je ne parviens pas à ne penser qu'aux affaires, à me dire que je peux gagner des millions avec Messi si je ne l'aime pas. C'est pourquoi je ne fais pas signer de contrat aux joueurs : si je ne suis pas satisfait, je m'en vais. Notre relation doit être basée sur la confiance et le respect. Et ça ne s'achète pas. Mais les joueurs me font confiance, car ils viennent. "

Par Marco Timmer, à Monaco.

Nous sommes dans le bureau de Mino Raiola dans la Principauté de Monaco. Pendant un mois, il n'a fait que conclure des affaires. Les médias et les amateurs de football n'ont parlé que des millions d'euros versés en indemnités de transferts, salaires et commissions mais l'Italo-Néerlandais s'en fiche. " Sans faire le malin, je pense que ce marché, c'est moi qui l'ai créé ", dit-il fièrement. " Le football, c'est du show, de la variété. Depuis plus de 25 ans, je travaille pour réinventer le marché des transferts. Aujourd'hui, c'est une industrie gigantesque à laquelle j'ai donné de la couleur en ne fermant jamais ma grande g... et en défendant toujours mes joueurs. " Il compare l'ouverture d'une période de transferts à la première d'une grande comédie musicale. " Nous sommes le 1er janvier, les portes du théâtre s'ouvrent, le rideau se lève et le show peut commencer ", dit-il. " Mais en coulisses, ça fait six mois que les acteurs principaux répètent. C'est pareil chez nous. Ça faisait près d'un an que je travaillais avec Erling Haaland ( avant son transfert à Dortmund, ndlr). Son père ( l'ex-international norvégien Alf-Inge Haaland, ndlr) a été impliqué de très près. J'ai discuté avec de nombreux clubs, écouté leurs plans, vu des montants et négocié. Cela a permis à Erling de prendre une décision mûrement réfléchie. " Le téléphone de Raiola ne cesse de sonner. " La question que vos lecteurs doivent se poser, c'est : Que faites-vous quand un grand club européen se présente ? Supposons que Barcelone veuille un joueur, il lui offre un bon salaire, la belle vie à Barcelone et une place dans un des meilleurs clubs du monde. Allez dire non. C'est très facile de dire qu'il est beaucoup trop tôt ! Moi, je dois tenir compte des intérêts d'un homme pour toute sa vie, pas seulement pour la durée de sa carrière. " Dans son bureau qui donne sur la côte, Raiola a son propre espace de travail. À l'accueil, on trouve les maillots de quelques-unes des stars qu'il accompagne. La liste est impressionnante. For the Best, from the Best, peut-on lire sur la vareuse que Zlatan Ibrahimovic lui a offerte. Tous ont laissé un message personnel : Paul Pogba, Blaise Matuidi, Gianluigi Donnarumma, Mario Balotelli, Hirving Lozano, Moise Kean et Matthijs de Ligt. Voor Mino, peut-on lire sur le maillot de la Juventus frappé du numéro 4. Avec un point en forme de pizza. Sur la tables, des livres comme " Thinking, Fast and Slow ", " The School of Life " et " Wij Zijn Ons Brein ", du neuro-biologiste Dick Swaab. Et puis de l'art. Dont une lithographie d' Andy Warhol, " Tattooed Woman Holding a Rose ". Raiola compare souvent ses joueurs à des oeuvres d'art ou à des artistes. " Paul Pogba, c'est Basquiat. Jean-Michel Basquiat est un expressionniste, un peu rebelle, comme Paul. Et Matthijs, c'est Rembrandt. Pour le moment, c'est encore une esquisse mais vous verrez, ce sera " La Ronde de Nuit". J'entends dire qu'il souffre à la Juventus mais moi, je vois qu'il évolue. C'est la première fois qu'il se retrouve seul dans un grand club étranger, avec une autre culture. Il ne connaissait que l'Ajax. C'est un pétrolier, on ne doit pas attendre de lui qu'il effectue un virage à nonante degrés en une seule fois. Il y va petit à petit. Mais une fois qu'il aura trouvé le cap, personne ne pourra le retenir. " Mino Raiola parle sept langues. Il a étudié le droit et est très proche de ceux qui comptent dans le monde du football international. Au cours des 25 dernières années, il a permis à ses joueurs de gagner des centaines de millions. Et il en a bien entendu profité. C'est pour ça que, pour beaucoup de monde, il représente le côté sombre du football. L'argent, encore l'argent, toujours l'argent. Une image encore renforcée par l'affaire Pogba. Selon Wikileaks, le transfert de Paul Pogba de la Juventus à Manchester United aurait rapporté 49 millions d'euros en cinq ans à Raiola. " Je n'ai mis le pistolet sur la tête de personne à Manchester United pour qu'ils reprennent Pogba ", dit-il. " Alex Ferguson nous a démolis, Paul et moi, mais où était-il lorsque ses successeurs ont racheté Paul ? On ne parle que de cette affaire parce que mes amis de la FIFA se moquent de la loi sur la protection de la vie privée et tentent d'influencer l'opinion publique. Il est très étonnant qu'ils parlent de ma commission mais qu'on ne les entende pas lorsque l'Ajax empoche 150 millions d'euros pour deux joueurs. Là, on dit que c'est un bon coup de l'Ajax. " Un tel transfert forme l'image qu'on se fait de Raiola. On l'appelle Money Mino, Mino Rioola ou Transfer Cowboy, des surnoms peu flatteurs. Quand nous nous promenons avec lui - sneakers noir et blanc, pantalon de jogging, hoodie noir et lunettes foncées - dans les rues de Monaco, nous avons l'impression d'être en compagnie du Dieu du football. Mais un dieu sympa et intelligent. " Ne le dites pas trop fort, car j'aime cette image ", rigole-t-il. " En fait, je me fous de mon image. La seule chose qui m'intéresse, c'est ce que ma famille, les joueurs et quelques amis pensent de moi. " L'an dernier, la FIFA lui a infligé une suspension à l'échelle mondiale. Celle-ci a été invalidée par le TAS, mais le combat n'est pas terminé. Cette année, Raiola et quelques autres super-agents de joueurs attaquent la fédération internationale. Leur but ultime : introduire un autre système que celui de la FIFA. L'aversion de Raiola pour la FIFA ne date pas d'hier, il ne s'en est jamais caché. En 2015 déjà, il voulait se mesurer à Sepp Blatter pour le poste de président de la FIFA et transformer de façon drastique le monde du football. Un jour, il a dit du Suisse qu'il était un " dictateur sénile. Blatter, c'est la Corée du Nord. Je suis la Corée du Sud. " Mais il n'a pas satisfait aux conditions pour se porter candidat et son initiative a échoué. " J'ai deux possibilités ", dit à présent Raiola. " Soit je continue à me battre contre la FIFA comme je l'ai fait pendant des années sans succès, parce que j'étais le seul à oser le faire. Je voulais que la FIFA change de l'intérieur. La première chose que j'aurais faite aurait été d'interdire que quelqu'un puisse être élu président deux fois de suite. Et de faire en sorte que l'accès à la présidence soit ouvert à toute personne ayant suffisamment de qualités pour cela. Mais c'est impossible, car cela revient à casser le jouet des incompétents qui dirigent la FIFA. Il me reste donc la deuxième solution : mettre en place un nouveau système qui fasse en sorte qu'il y ait toujours un choix. C'est à cela que nous travaillons. La FIFA reste la FIFA, bonne chance. Nous ne voulons plus rien avoir à faire avec elle. Nous allons nous débrouiller nous-mêmes. La FIFA, c'est terminé. L'ancien système, c'est du passé. Une nouvelle ère s'ouvre et nous en sommes à la base. L'heure de la révolution a sonné. " Avant que Raiola n'explique qui se cache derrière ce " nous " et ne dévoile comment le nouveau système va fonctionner, revenons au 9 mai dernier, jour où l'agent de joueurs a été suspendu par la fédération italienne pour une raison peu claire. Le lendemain, la FIFA transposait cette sanction à l'échelon international. Raiola ne pouvait plus faire de transferts. " Ça m'a beaucoup stressé ", admet-il. " Perdre ma licence en Italie, je m'en fichais. Je savais d'où ça venait : ils m'en voulaient parce que j'avais dit que la fédération italienne était une fédération de merde. Je n'ai pas changé d'avis. Elle autorise délibérément le racisme, elle n'ose pas intervenir. Quelqu'un a déposé plainte contre moi et j'ai immédiatement été suspendu. Sous prétexte que j'avais piqué Gianluca Scamacca ( attaquant de Sassuolo, prêté à Ascoli, ndlr) à un autre agent, ce qui n'était pas le cas. Plusieurs administrateurs de la FIFA sont en prison mais ne sont pas encore suspendus à l'échelon international. Par contre, 24 heures après la sanction infligée par la fédération italienne, on m'a suspendu sans même savoir pourquoi j'avais été sanctionné. Il était 20 heures. Or, à la FIFA, après 16 heures, il n'y a plus personne. On m'a donc cherché. Pourquoi ? Parce que je suis un grand adversaire du système FIFA, des gens qui la composent et la dirigent. Le système est corrompu et ils le maintiennent. Toujours maintenant. Il y a quelques années, quand je disais que FIFA = mafia, on rigolait et on prétendait que j'étais fou. Je voulais dire que la FIFA était structurée comme la mafia. C'est une famille corrompue, pas violente, mais insondable, avide de pouvoir et de contrôle, ce qui a des conséquences énormes sur le football. C'est Gianni Infantino qui était derrière ma suspension. Quand on est président de la FIFA, on est responsable des décisions qu'elle prend. Mais c'est loin d'être terminé. Ils m'ont suspendu à l'échelon international et nous regardons à présent dans quel pays nous pouvons attaquer la FIFA. Ils m'ont cassé mais en même temps, ils ont prouvé que ce que je pensais était vrai. C'est exactement cela, la mafia : si tu en dis du mal, elle ne te loupe pas." L'agent de De Ligt, Ibrahimovic et Pogba (entre autres) estime qu'il est logique qu'Infantino soit à la base de sa suspension. " Il veut dompter tous les agents de joueurs et lancer sa propre banque FIFA, par laquelle tous les transferts devraient passer. Tout ce qu'il fait, c'est de la démagogie, car il n'entend pas limiter les montants de sponsoring énormes que la FIFA perçoit. Ni les commissions des gens qui amènent ces sponsors. Mais cela, personne n'en parle. " Le sujet lui tient manifestement à coeur. Il poursuit : " Les gouvernements autorisent qu'un marché concurrentiel et compétitif où on parle de milliards soit régulé par une fédération corrompue et en situation de monopole. C'est illégal, c'est comme un cartel. La FIFA veut en revenir à l'époque du régime totalitaire communiste, elle ne respecte pas la loi. C'est pourquoi il faut créer une deuxième fédération et un autre système. C'est mon objectif : je veux contribuer à un monde du football meilleur et obliger chacun à réfléchir de façon critique. " Pour que les choses changent et s'améliorent, Raiola et quelques autres agents ont fondé le Football Agents Forum (FAF), un syndicat international de joueurs et d'agents installé à Zurich. Raiola a été élu président par ses collègues. Avec des super-agents comme Jorge Mendes ( Cristiano Ronaldo) et Jonathan Barnett, de Stellar Group, il attaque la FIFA. " Elle n'a plus aucun rôle à jouer à l'avenir et ses dirigeants le savent. Si les clubs et les joueurs s'y retrouvent dans une autre structure, ont-ils encore besoin de la FIFA ? Ça fait des années que les grands clubs s'organisent. On a déjà failli créer une Super League. Voyez la NBA ou la MLS : il n'y a pas de fédération au-dessus d'elles. Elles prennent tout en charge. Pourquoi avons-nous besoin d'une fédération ? Selon Raiola, la création du FAF était la première étape. À présent, ses partenaires et lui mettent en place un nouveau système. " Je pense qu'il sera opérationnel dans deux ans. Alors, les clubs pourront choisir. Je ne comprends par exemple pas pourquoi un transfert d'un joueur de Twente à Vérone doit passer par la FIFA. Ne sommes-nous pas capables de faire cela ? Quand un joueur est transféré en MLS, ça se fait selon les règles de la MLS, pas selon celles de la FIFA. Alors, pourquoi ne ferait-on pas cela en Europe ? Mais non : ici, ils veulent tout contrôler et prendre une partie de l'argent. Seuls le pouvoir et l'argent intéressent la FIFA. Les intérêts du football, elle s'en moque. " Quand on lui dit que les gens vont encore penser qu'il fait cela pour gagner encore plus d'argent, Raiola répond : " J'ai toujours été un activiste, je ne supporte pas l'injustice. " Est-ce une question de vanité ? " C'est ma raison d'être. Mais j'espère qu'un jour, mon fils puisse dire que son père a changé le monde du football. " Selon Raiola, le nouveau système doit en tout cas être plus démocratique que la FIFA ne l'est actuellement. " Ouvert et transparent, comme le football. Les meilleurs doivent émerger. Nous ne voulons plus de structure opaque, la qualité doit tout dicter. Si le marché décide qu'une personne a fait ses preuves, elle peut devenir présidente. Dans le nouveau système, nous établirons les nouvelles règles ensemble, donc avec les joueurs et les clubs. Nous serons très clairs en matière de transferts, de droits et devoirs de chacun, de montants de solidarité, etc. " Veut-il faire cela parce que la FIFA entend plafonner les commissions des agents de joueurs ? Si ça ne tenait qu'à Infantino, ceux-ci ne percevraient plus qu'un maximum de 10 % du montant du transfert et de 3 % du salaire du joueur. " Pour moi, on pourrait immédiatement supprimer le système des transferts actuel ", répond Raiola. " Nous touchons un pourcentage sur ce que les joueurs gagnent et si on supprime le système des transferts, les joueurs gagneront plus. Ce système des transferts, c'est du trafic d'êtres humains. Moi, je défends les intérêts des joueurs et je veux démontrer à quel point le système est hypocrite. Il devrait évoluer mais ce n'est pas le cas. La FIFA ne s'en prend aux agents de joueurs que pour détourner l'attention d'autres problèmes. Pourquoi ne parle-t-on pas de corruption ou du prix des tickets en Coupe du monde, des montants énormes versés par les sponsors à la FIFA que ce soit pour la Coupe du monde ou pour le tout nouveau Mondial des clubs, du fait que la FIFA ne veuille pas payer d'impôts, ni de TVA dans les pays où elle déploie ses activités ? Personne n'en parle, c'est bizarre, non ? La FIFA ne fait que prendre, elle n'apporte rien, si ce n'est un peu d'argent aux fédérations, histoire que ses membres soient réélus. " Raiola a bien compris qu'il serait plus facile de créer une nouvelle fédération et de mettre en place un nouveau système si les grands clubs européens y participent. " Mais je ne peux pas les forcer, leur mettre le couteau sous la gorge et dire : Maintenant, vous marchez avec nous. Tout ce que je peux faire, c'est leur faire une très bonne proposition. Alors, ce sera à eux d'opter pour le système qu'ils estiment être le meilleur. Mais notre système fait passer les droits des joueurs au premier plan. " Ça fait plus de 25 ans que Mino Raiola fait ce métier mais il est toujours aussi motivé qu'à ses débuts. " Je n'ai peur de personne. Ni de la FIFA, ni de l'UEFA ni d'aucun club. C'est ça la différence entre la plupart des agents et moi. S'il faut se battre avec le Real Madrid, j'y vais. J'ai déclaré un jour que Florentino Pérez utilisait ses joueurs comme une paire de gants : quand ils ne lui plaisent plus, il en change. Il n'a pas aimé mais je l'ai dit. J'ai plein d'informations en tête et je ne cesserai jamais de vouloir faire mieux. J'essaye de faire la différence là où c'est possible. Mais il faut choisir ses combats. Et pour le moment, ma priorité, c'est de changer le monde du football. "