Le costume est blanc, le noeud pap noir et le maillot rossonero. George Weah se pavanait au dernier étage de l'Europe, il s'assoit désormais sur le toit du monde pour se faire tirer le portrait. Le gamin du quartier de Gibraltar, à Monrovia, la capitale du Liberia, devient le premier Ballon d'Or non-européen et reste toujours le seul Africain lauréat du Graal. 1995, une autre époque. Un de ces temps où le football s'ouvre tout juste à la planète dans son ensemble et ne regarde plus uniquement le nombril de son vieux continent chéri. Weah, 29 ans, vole au sommet de son art par intermittence, comme toujours. Mais comme tout bon intermittent qui se respecte, il offre du spectacle. Nouveau joueur du Milan, il doit surtout son sacre à ses chefs-d'oeuvre réalisés dans la capitale française, au PSG, quelques mois plus tôt. Parmi les plus beaux, sa façon nonchalante d'effacer l'ensemble de la défense munichoise et de crucifier le grand Oliver Kahn, en phase de poules, déjà.
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Le costume est blanc, le noeud pap noir et le maillot rossonero. George Weah se pavanait au dernier étage de l'Europe, il s'assoit désormais sur le toit du monde pour se faire tirer le portrait. Le gamin du quartier de Gibraltar, à Monrovia, la capitale du Liberia, devient le premier Ballon d'Or non-européen et reste toujours le seul Africain lauréat du Graal. 1995, une autre époque. Un de ces temps où le football s'ouvre tout juste à la planète dans son ensemble et ne regarde plus uniquement le nombril de son vieux continent chéri. Weah, 29 ans, vole au sommet de son art par intermittence, comme toujours. Mais comme tout bon intermittent qui se respecte, il offre du spectacle. Nouveau joueur du Milan, il doit surtout son sacre à ses chefs-d'oeuvre réalisés dans la capitale française, au PSG, quelques mois plus tôt. Parmi les plus beaux, sa façon nonchalante d'effacer l'ensemble de la défense munichoise et de crucifier le grand Oliver Kahn, en phase de poules, déjà. 22 printemps plus tard, celui que les commentateurs appelaient simplement George ou par son troisième prénom, Oppong, veut déménager son armoire à trophées (champion de France, d'Italie, Coupe d'Angleterre, triple ballon d'or africain...) au palais présidentiel. Le trois pièces déteint sur du bleu marine, les coutures se tendent un peu plus, victimes du petit embonpoint logique de leur propriétaire. Après deux échecs, Weah veut devenir le leader des Libériens. Persuadé de l'emporter dès le premier tour, il doit pourtant encore attendre le second pour célébrer sa victoire. Avec environ 39 % des voix, il est favori devant le vice-président sortant, Joseph Boakai (29,1%). Si King George l'emporte sur Sleeping Joe, il sera le premier footballeur de renom à diriger un État. Alors Arsène Wenger ne peut pas cacher son enthousiasme. " Je voudrais féliciter l'un de mes anciens joueurs à Monaco, George Weah, qui est devenu président du Liberia. Et c'est rare de voir un ancien footballeur devenir président d'un pays. Donc bravo, Georgie. " L'Alsacien se trompe, certes, mais démontre une énième fois son amour pour celui qu'il couve à son arrivée sur le Rocher, en 1988. Le coach de l'ASM de l'époque replace cet ailier, tout droit venu du Tonnerre de Yaoundé, et polit le talent brut. " Il est arrivé de manière anonyme ", rembobine Claude Puel, qui dispute l'ensemble de sa carrière devant la défense monégasque, de 78 à 96. " C'était un jeune joueur qui venait du Liberia, parmi d'autres. Il avait très peu d'expérience. Son premier match, il l'a disputé avec la réserve, à Ajaccio. Il a marqué deux buts. Je l'ai découvert à ce moment-là. " Incognito chez les exilés fiscaux, George découvre une autre culture, des coutumes différentes. " Au départ, il était tout le temps au téléphone avec sa famille et ses proches. Sauf qu'il ne le savait pas, mais l'opérateur lui facturait des sommes astronomiques. Lui, il n'avait même pas assez pour les régler, c'est le club qui a dû s'en occuper. " En clair, il est complètement perdu. " Quand il arrive, à l'entraînement, on se dit que ce n'est pas possible. Le moins bon de tous, c'est George ", se souvient à son tour Luc Sonor, pour So Foot. " Arsène nous dit : -Ce gars-là est un phénomène. On lui répond : -C'est une plaisanterie ? Il est catastrophique ! Il n'arrivait pas à faire une passe. Dans ses dribbles, il était brouillon. Et puis, Arsène le prend en main. " La suite relève de l'Histoire. Aujourd'hui, George Weah dit devoir sa carrière à Tonton Arsène, qu'il considère comme un père fondateur. Formateur hors-pair, Wenger le laisse s'exprimer, ne le bride pas et lui révèle les secrets de l'Europe. Elle lui tend les bras. Progressivement, George devient Mister, un Monsieur que l'on observe avec admiration et toise avec politesse, mais proximité. Lui, répond toujours avec un grand sourire et une tape dans le dos. En 92, il sort d'une saison à 23 buts, dont quelques-uns le conduisent en finale de Coupe des coupes, quand le PSG toque à la porte. Le groupe Canal et Michel Denisot viennent de reprendre le club. Weah signe son contrat à l'aéroport de Nice, où il croise Jürgen Klinsmann, priorité des Franciliens qui s'engage finalement à Monaco. Le Parc des Princes vit sa première ère galactique et reçoit un futur roi. Au Camp des Loges, c'est le déclic. Au pays, la guerre civile, débutée trois ans plus tôt, s'intensifie. " La plongée dans l'abîme de son pays le hantait ", glisse Bernard Lama, le gardien parisien, à L'Express. " Étant l'un et l'autre des combattants de l'émancipation, nous parlions de tout, et beaucoup d'Afrique. Comment rendre ses richesses accessibles aux plus démunis ? Comment faire reculer l'injustice ? " Mister George ne joue plus pour lui. Il représente tout un peuple, un continent. Il défend le Liberia, ce pays créé de toutes pièces par The National Colonization Society of America, en 1822, pour y installer des esclaves affranchis. Ces derniers instaurent d'office un régime similaire à l'apartheid. Ils sont les Congos, au-dessus des autochtones, pliés au travail forcé, les Natives. Même si, pour lui, il n'existe aucune division, Weah est issu de la seconde caste. Elle perdure encore aujourd'hui, 170 ans après l'indépendance, la première en Afrique. En 89, au moment où Weah rallie l'Europe et Monaco, une première guerre civile frappe le Liberia. La seconde ne se termine que quatorze ans plus tard, avec un bilan total de plus de 250.000 morts et un million de réfugiés. L'ancien du Invicible Eleven, l'une des plus grosses écuries libériennes, se conscientise. Il habite à Saint-Germain-en-Laye, rue Rouget-de-Lisle, hommage au compositeur de La Marseillaise. Belle ironie du sort pour celui que la France des médias préfère présenter comme un " franco-libérien ", puisqu'il décroche sa double nationalité, à l'instar de l'américaine, plus tard. Son salon est juché de CD, de pompes et surtout de cartons remplis d'équipements, de crampons, destinés à la " Lone Star ", son équipe nationale. Il décide de rendre la pareille. Il éponge les dettes de la fédération, finance des stages de préparation, paye des billets d'avion. Son pays doit se relever par le sport-roi. À la même époque, il fonde le Junior Professionnal FC, l'habille comme un grand et le fait devenir champion en 96. Le gamin du quartier de Gibraltar n'oublie rien, lui qui grandit entouré d'une quinzaine de frères, de soeurs et de cousins, tous élevés par sa grand-mère, Emma. Il idolâtre Pelé, Mandela, Bob Marley et Martin Luther King, que des exemples de la cause. À Paris, il organise une collecte improvisée pour aider un " frère " africain sous menace d'expulsion dont la femme est enceinte. Les joueurs donnent le triple du nécessaire. Au retour d'un match au Dynamo Kiev, il prend le Sénégalais Oumar Dieng sous son aile, récupère les restes des plateaux-repas de l'avion privé du club et part les distribuer à des clochards de Châtelet, à quatre heures du matin. " C'était peut-être sa façon inconsciente d'être en paix avec sa conscience ", philosophe Michel Denisot, dans L'Équipe. Weah somme aussi son président de s'occuper de jeunes Libériens, de les tester dans son autre club, à Châteauroux. " Il avait déjà une forme de générosité par rapport à son peuple. Il faisait venir des jeunes Libériens en France et les hébergeait, comme s'il voulait rendre ce qu'il avait reçu. [...] Il n'était pas question pour lui de manquer un seul match de sa sélection, même si cela devait perturber la vie du club. " Avec son grand pote James Debbah, éphémère mauve en 97 et actuel sélectionneur de la 135e nation mondiale, il porte la " Lone Star " sur le coeur, à sa première CAN en Afrique du Sud. Sur place, il rencontre Nelson Mandela, qui parle de lui comme de " la fierté de l'Afrique ". Weah en profite, demande aux Nations Unies d'intervenir dans son pays, où la guerre civile tue par centaines de milliers. Mais la réaction n'est pas celle espérée. Moronvia brûle et deux de ses cousines subissent un viol. Charles Taylor, le chef des rebelles qui dirigera ensuite le pays, en est l'instigateur. Jusqu'au sommet du pouvoir libérien, on craint ce nouveau symbole de résistance. " Sur le terrain, il était énorme, il avait tout. C'est après Monaco qu'il a commencé à avoir une aura extraordinaire. Nous, on ne pouvait pas prévoir qu'il allait avoir une carrière politique ensuite ", assure Claude Puel. " Tout ça s'est construit avec sa notoriété. Au final, vu sa personnalité, c'est logique. Et dans les pays africains, ça permet de brûler quelques étapes. " Dès 1997, King George devient ambassadeur itinérant de l'Unicef. C'est le début du jeu d'échecs, dans tous les sens du terme. Il termine sa carrière aux Émirats, commence à subventionner des écoles et à travailler pour la réinsertion des enfants-soldats. Il oeuvre, mais de loin. Weah s'installe aux États-Unis, où il passe ses diplômes de management à Fort Lauderdale, en Floride, et décroche une troisième nationalité. Là, il sirote du Cognac et réseaute, en compagnie d'autres expats. " J'étais aux États-Unis quand ArnoldSchwarzenegger est arrivé au pouvoir. Si je dis que je ne suis pas un politicien, c'est parce que je n'ai pas étudié les sciences politiques à l'université ", pose-t-il dans le New York Times, en 2016. " Finalement, je pense que nous sommes tous nés politiciens. C'est pratique, la politique. Donc il faut juste pratiquer. " Le King commence à connaître les arcanes du pouvoir. On lui reproche d'être " inexpérimenté ", il rétorque que ce n'est pas l'inexpérience qui tue lors des guerres civiles. On le critique pour son éloignement, ses nationalités française et américaine, cela lui permet d'être " lavé ", " blanchi " des atrocités dont sort son pays. En 2004, il fonde son parti, le Congress for Democratic Change (CDC), pour briguer la présidence. Il se veut prophète : " J'ai beaucoup rêvé. Et mon rêve est simple. Une Afrique en paix, une Afrique productive et une Afrique qui aidera son peuple ". Résultat, c'est un pur produit du Nord qui l'emporte. Ellen Johnson Sirleaf, façonnée par Harvard, l'ONU et la Banque Mondiale, le bat au second tour. En 2011, rebelote, alors qu'il se présente pour la vice-présidence. Avec ses grosses bagues en or, il montre les bulletins, hurle à la fraude et ne s'avoue pas vaincu. 2014 voit sa première victoire politique. Il est élu sénateur du comté de Montserrado, le plus peuplé du Liberia, avec 78 % des votes et distance notamment le fils de Mum Ellen. Une revanche qui montre qu'il a compris les rouages du système. Désormais, il brasse large et trouve de manière surprenante des alliés chez le Front national patriotique, soit le parti de Charles Taylor lors des deux guerres civiles. Au passage, Taylor prend 50 ans de prison en 2012 pour " crimes de guerre " et " crimes contre l'humanité " au Sierra Leone. Son ex-femme est colistière de l'actuelle campagne de Weah. Le programme de King George reste flou, mais il promet de construire des hôpitaux, de créer des jobs, de rendre l'école gratuite pour tous, de mettre l'électricité partout et de ne pas avoir changé, surtout. Quoi qu'il en soit, 2017 semble être son année. Il l'annonce, il le dit. Il y a douze ans déjà, il menait pourtant au premier round. Peut-être a-t-il oublié que rien n'est gagné avant le match retour...